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12 novembre 2014

Tunisie : les islamistes ont-ils tout perdu ? Un article sur le "Times of Israël"




Une grande nouvelle, d'abord ... je rejoins les contributeurs de l'excellent média israélien the "Times of Israël", en lien permanent ici et souvent cité pour divers articles. Ou plus précisément, la communauté des bloggeurs de l'édition française, qui réunit déjà quelques plumes prestigieuses.

Un grand plaisir aussi, car comme je l'ai relevé on peut y lire - comme dans les pages "rebonds" ou "tribunes libres" de journaux papier - des textes qui invitent à la réflexion, au débat ; ou simplement un "plus", lié à l'expertise des auteurs. Et puis j'y retrouve, par la diversité des contributeurs - de droite, de gauche, juifs, non juifs - une ouverture qui reste la ligne, et de mon émission de radio, et de celle de mon propre blog.

Je parlerai sur le "Times of Israël", non pas de mes interviews sur Judaïques FM - le blog de mon ami israélien franco-israélien Jacques Benillouche les publie régulièrement - mais de sujets plus généraux, traitant à la fois des complexes relations intercommunautaires en France et ailleurs, et de l'actualité des états arabes et musulmans.

Dans ce premier article, en lien ci-dessous, vous trouverez une analyse des dernières élections législatives en Tunisie : bonne lecture !

J.C

10 novembre 2014

Les gagnants et les perdants du nouveau Moyen-Orient

Joschka Fisher

"La guerre est mère de toute chose", disait le philosophe grec Héraclite. A la vue des événements sanglants - véritablement barbares - du Moyen-Orient (notamment en Irak et en Syrie), on est tenté d'adhérer à cette idée, même si elle ne semble plus avoir sa place dans le monde post-moderne de l'Europe d'aujourd'hui.


Les victoires militaires de l'Etat islamique en Irak et en Syrie n'alimentent pas seulement une catastrophe humanitaire, mais remettent en question les alliances existantes et les frontières des pays de la région. Un nouveau Moyen-Orient est en train d'émerger, qui est déjà très différent de l'ancien, en raison d'une part de l'importance croissante des Kurdes et de l'Iran et d'autre part de la baisse d'influence des puissances sunnites de la région. Le Moyen-Orient n'est pas seulement confronté au risque de la victoire d'une force qui a recours aux meurtres de masse et à l'esclavage (celui des femmes et des petites filles Yazidi par exemple) pour atteindre ses objectifs stratégiques, mais également à l'effondrement de l'ordre ancien de la région tel qu'il existait depuis la fin de la Première Guerre mondiale et au déclin des puissances stabilisatrices du Moyen-Orient. La faiblesse politique de ces puissances - qu'il s'agisse d'acteurs au niveau mondial comme les USA, ou régional comme la Turquie, l'Iran et l'Arabie saoudite - a conduit à un renversement des rôles étonnant dans la dynamique du pouvoir dans la région. Les USA et l'UE considèrent encore le parti indépendantiste PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) comme une organisation terroriste (dont le fondateur, Abdullah Ocalan, est emprisonné en Turquie depuis 1999) ; mais semble-t-il, seuls les combattants du PKK ont la volonté et la capacité de stopper l'avancée de l'Etat islamique. C'est pourquoi le sort des Kurdes est devenu une question brûlante en Turquie.
La Turquie est membre de l'OTAN, et toute violation de son intégrité territoriale pourrait déclencher la clause de défense mutuelle du Traité de l'Atlantique Nord. La question kurde est susceptible de se transformer en un conflit très étendu, car la création d'un Etat kurde menacerait également l'intégrité territoriale de la Syrie, de l'Irak et probablement de l'Iran.
Néanmoins, en se battant pour leurs vies contre l'Etat islamique, les Kurdes ont gagné une nouvelle légitimité. Lorsque les combats cesseront, ils n'abandonneront pas leur ambition nationale - et la menace mortelle qui pèse sur eux sera toujours présente. Ce n'est pas seulement l'unité et le courage des Kurdes qui ont augmenté leur prestige ; ils deviennent de plus en plus un facteur de stabilité et un partenaire de confiance pour l'Occident dans une région qui manque de l'un et de l'autre. Aussi l'Occident est-il confronté à un dilemme : étant donné sa réticence à engager ses propres troupes au sol dans une guerre dont il sait qu'il doit l'emporter, il devra fournir des armes sophistiquées aux Kurdes - non seulement à la milice Peshmerga kurde du nord de l'Irak, mais aux autres groupes kurdes. Cela ne plaira pas ni à la Turquie ni à l'Iran, c'est pourquoi l'Occident, la communauté internationale et les pays concernés devront s'engager résolument et faire preuve de beaucoup de savoir-faire diplomatique pour résoudre la question kurde. L'Iran pourrait être le grand gagnant régional. Son influence en Irak et en Afghanistan a augmenté considérablement du fait de la politique américaine du président George W. Bush. L'Iran joue un rôle important dans le conflit israélo-palestinien et au Liban, et sa coopération est essentielle pour parvenir à une solution durable en Irak et en Syrie.
Il est impossible de court-circuiter l'Iran dans la recherche de solutions à la myriade de crises de la région. Dans le combat contre l'Etat islamique, même une coopération militaire limitée entre les USA et l'Iran n'est plus totalement exclue. La principale question stratégique ne se résoudra cependant pas sur les champs de bataille de la région, mais lors des négociations sur le programme nucléaire iranien. Si l'on parvient à un compromis (ou simplement à un prolongement à court terme de l'accord provisoire actuel, avec la perspective de parvenir à un accord final), le rôle régional de l'Iran se renforcera et sera plus constructif. Mais cette conclusion reste des plus incertaines.
Le problème nucléaire inclut une autre question importante sous-jacente : les relations de l'Iran avec Israël. C'est au Liban, à la frontière nord d'Israël, que se trouve le Hezbollah, le premier partenaire de l'Iran dans la région. Or, puissamment armé par l'Iran, le Hezbollah n'est pas revenu sur son engagement de détruire Israël. Et malheureusement cette situation ne paraît pas devoir beaucoup évoluer.
Le nouveau Moyen-Orient sera à la fois davantage chiite et iranien et davantage kurde, ce qui le rendra encore plus compliqué. Les anciennes alliances et les vieux conflits n'apparaîtront plus aussi évidents que dans le passé - même s'ils se prolongent. Le Moyen-Orient restera le baril de poudre de la planète au 21° siècle. Bien que ce soit souhaitable pour tout le monde, il sera difficile de le stabiliser - il y faudra sans doute une combinaison complexe de moyens militaires et diplomatiques. Et probablement aucune grande puissance ne pourra y parvenir à elle toute seule.

Joshka Fisher,
Ancien Ministre des Affaires Etrangères de la RFA,
Source : Project-syndicate.org. Traduction : Zaman, 7 novembre 2014

09 novembre 2014

Pas d'émission le 16 novembre



Dimanche prochain, un "radiothon" bousculera les programmes des stations de la fréquence juive de Paris : il sera, comme chaque année, au profit de "L'Appel National pour la Tsedaka".

Rendez-vous donc dans trois semaines, et en attendant ... donnez !


J.C

06 novembre 2014

Hommage à Abdelwahab Meddeb, "l'honnête homme" de notre époque




Le choc. Et la tristesse, d'apprendre ce jeudi matin, la disparition de ce grand penseur franco-tunisien. Je n'étais absolument pas au courant du cancer contre lequel il luttait depuis quelques mois, et qui l'a emporté de façon si injuste alors qu'il n'avait que 68 ans.

Son livre "La maladie de l'islam", publié en 2002, a fait partie de mes ouvrages de référence, alors que modestement et après tellement d'autres, je cherchais des explications à cette vague, encore déferlante aujourd'hui, de l'islam politique - et souvent terroriste. Nous étions au lendemain du 11 septembre, et Abdelwahab Meddeb n'écrivit dans ce chef d'œuvre ni un livre d'enquête, ni un ouvrage d'historien, ni une réflexion de sociologue, mais tout cela en même temps. Mêlant en fait toutes les compétences qui étaient les siennes, ce penseur de notre époque nostalgique de "l'islam des lumières" qui domina un temps le monde par ses réalisations, délivrait un diagnostic sur cette "maladie", faux retour du religieux, vrai symptôme de déculturation des sociétés arabes. Ce n'est qu'en mars 2004 que j'ai pu enfin consacrer deux émissions à son livre, émissions que l'on peut ré-entendre en allant sur ce lien et sur celui-là .

Elément essentiel dans la réflexion de Meddeb, la perception de la "culture du ressentiment" dans des larges secteurs du monde arabe, ressentiment justifiant pour certains et a posteriori, toutes les vengeances, toutes les barbaries. Culture de l'excuse, aussi : n'oublions jamais son courage, alors que si peu de musulmans de notre pays, individus ou institutions, avaient le courage de voir en face le spectre hideux du djihadisme au lendemain des tueries perpétrées par Mohamed Merah en mars 2012. Il publia peu après un texte très fort dans le quotidien "Libération", "Les traumatisés de la victimisation", texte que j'ai repris sur ce blog ; ci-après un extrait qui dit presque tout : "Derrière l’acte fou, en amont, a été intériorisé par le criminel le statut de victime. Victime de l’Occident perçu persécuteur de l’islam à travers les Croisades, le colonialisme, la spoliation de la Palestine."

Ce sens de l'altérité, son respect des autres cultures, s'explique peut-être en partie par la noble ascendance de cet intellectuel si fin et au savoir encyclopédique : issus d'une grande famille tunisoise, il s'était plu à évoquer dès le début de notre entretien leur activité dans les souks de la Capitale, et les échanges si intenses dans le passé avec des commerçants et artisans juif. Son grand-père et son père furent professeurs à l'Université islamique de la Zitouna, il commença à apprendre le Coran dès l'âge de quatre ans avec son père, avant d'entrer à l'école franco-arabe de Tunis : autant dire que, contrairement à d'autres, la culture musulmane ne lui était ni étrangère, ni un fardeau. Cependant - comme beaucoup d'intellectuels issus de ce pays jadis cosmopolite, mais avec un talent et une intelligence particulières - Abdelwahab Meddeb savait faire la synthèse dans ses écrits, des deux versants de sa culture. Il avait aussi toujours l'honnêteté de se présenter comme un penseur "de culture musulmane" et non pas comme un "musulman". C'est "l'islam civilisation" qui fut en fait sa passion, et qui inspira l'excellente émission "Culture d'Islam" sur France Culture, depuis si longtemps et jusqu'à il y a quelques semaines. 

Comme un authentique "honnête homme" - terme désuet à notre époque à la fois de superficialité et de spécialisation à outrance - Meddeb aura enquêté, créé et laissé son témoignage dans tous les domaines : tour à tour créateur de revue et responsable de collection, poète et essayiste, producteur d'une émission de radio et penseur dont la voix se faisait entendre lorsque l'actualité l'exigeait - il a ainsi soutenu par de multiples tribunes la révolution démocratique en Tunisie, dénonçant le risque de récupération par les islamistes -, il nous laisse une trentaine d'ouvrages et un nombre impressionnant d'articles qu'il nous reste sans doutes à découvrir.

Mais c'est bien sûr la nécessaire et difficile réconciliation judéo-arabe qui aura été l'un des engagements les plus constants, et l'occasion de nous revoir une dernière fois. Il y a un peu plus d'un an paraissait en effet l'impressionnante "Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours". 1.200 pages, une centaine de contributeurs universitaires de haut niveau de plusieurs pays, de Paris à Princeton en passant par Jérusalem, Tunis ou Rabat, des juifs, des musulmans, mais aussi des chrétiens, des Israéliens et même des Palestiniens, tous ont été mis à contribution pour cet ouvrage dirigé de main de maitre par Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora. Une encyclopédie qu'il n'aura pas seulement "dirigée" de haut, mais pour laquelle il a développé ses réflexions personnelles, analysant sans complaisance dans le chapitre "transversalités", ce qui à la fois avait rapproché et séparé les uns des autres.

Je ne l'avais pas reçu à nouveau dans mon émission - c'est avec l'éditeur Jean Mouttapa que nous avons eu un entretien, sans doutes trop bref -, mais j'ai eu le plaisir de le revoir, une dernière fois, quand nous les avons reçus tous les trois au CRIF, pour parler cet ouvrage. On pourra en lire le compte-rendu sur ce lien. Je me souviens encore combien nous avons été émus de l'entendre dire que pour lui, "la question juive a fait partie de sa propre formation", et quand il a exprimé sa douleur du "saccage" de la présence juive en terre d'Islam, où "un Juif imaginaire a remplacé le Juif réel".

Abdelwahab Meddeb nous manque, déjà, et je regrette réellement de n'avoir pu d'autres occasions de croiser le chemin de cet homme exceptionnel.
Qu'il repose en paix en Tunisie, dans son pays natal où il a souhaité être inhumé.

Jean Corcos