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10 novembre 2014

Les gagnants et les perdants du nouveau Moyen-Orient

Joschka Fisher

"La guerre est mère de toute chose", disait le philosophe grec Héraclite. A la vue des événements sanglants - véritablement barbares - du Moyen-Orient (notamment en Irak et en Syrie), on est tenté d'adhérer à cette idée, même si elle ne semble plus avoir sa place dans le monde post-moderne de l'Europe d'aujourd'hui.


Les victoires militaires de l'Etat islamique en Irak et en Syrie n'alimentent pas seulement une catastrophe humanitaire, mais remettent en question les alliances existantes et les frontières des pays de la région. Un nouveau Moyen-Orient est en train d'émerger, qui est déjà très différent de l'ancien, en raison d'une part de l'importance croissante des Kurdes et de l'Iran et d'autre part de la baisse d'influence des puissances sunnites de la région. Le Moyen-Orient n'est pas seulement confronté au risque de la victoire d'une force qui a recours aux meurtres de masse et à l'esclavage (celui des femmes et des petites filles Yazidi par exemple) pour atteindre ses objectifs stratégiques, mais également à l'effondrement de l'ordre ancien de la région tel qu'il existait depuis la fin de la Première Guerre mondiale et au déclin des puissances stabilisatrices du Moyen-Orient. La faiblesse politique de ces puissances - qu'il s'agisse d'acteurs au niveau mondial comme les USA, ou régional comme la Turquie, l'Iran et l'Arabie saoudite - a conduit à un renversement des rôles étonnant dans la dynamique du pouvoir dans la région. Les USA et l'UE considèrent encore le parti indépendantiste PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) comme une organisation terroriste (dont le fondateur, Abdullah Ocalan, est emprisonné en Turquie depuis 1999) ; mais semble-t-il, seuls les combattants du PKK ont la volonté et la capacité de stopper l'avancée de l'Etat islamique. C'est pourquoi le sort des Kurdes est devenu une question brûlante en Turquie.
La Turquie est membre de l'OTAN, et toute violation de son intégrité territoriale pourrait déclencher la clause de défense mutuelle du Traité de l'Atlantique Nord. La question kurde est susceptible de se transformer en un conflit très étendu, car la création d'un Etat kurde menacerait également l'intégrité territoriale de la Syrie, de l'Irak et probablement de l'Iran.
Néanmoins, en se battant pour leurs vies contre l'Etat islamique, les Kurdes ont gagné une nouvelle légitimité. Lorsque les combats cesseront, ils n'abandonneront pas leur ambition nationale - et la menace mortelle qui pèse sur eux sera toujours présente. Ce n'est pas seulement l'unité et le courage des Kurdes qui ont augmenté leur prestige ; ils deviennent de plus en plus un facteur de stabilité et un partenaire de confiance pour l'Occident dans une région qui manque de l'un et de l'autre. Aussi l'Occident est-il confronté à un dilemme : étant donné sa réticence à engager ses propres troupes au sol dans une guerre dont il sait qu'il doit l'emporter, il devra fournir des armes sophistiquées aux Kurdes - non seulement à la milice Peshmerga kurde du nord de l'Irak, mais aux autres groupes kurdes. Cela ne plaira pas ni à la Turquie ni à l'Iran, c'est pourquoi l'Occident, la communauté internationale et les pays concernés devront s'engager résolument et faire preuve de beaucoup de savoir-faire diplomatique pour résoudre la question kurde. L'Iran pourrait être le grand gagnant régional. Son influence en Irak et en Afghanistan a augmenté considérablement du fait de la politique américaine du président George W. Bush. L'Iran joue un rôle important dans le conflit israélo-palestinien et au Liban, et sa coopération est essentielle pour parvenir à une solution durable en Irak et en Syrie.
Il est impossible de court-circuiter l'Iran dans la recherche de solutions à la myriade de crises de la région. Dans le combat contre l'Etat islamique, même une coopération militaire limitée entre les USA et l'Iran n'est plus totalement exclue. La principale question stratégique ne se résoudra cependant pas sur les champs de bataille de la région, mais lors des négociations sur le programme nucléaire iranien. Si l'on parvient à un compromis (ou simplement à un prolongement à court terme de l'accord provisoire actuel, avec la perspective de parvenir à un accord final), le rôle régional de l'Iran se renforcera et sera plus constructif. Mais cette conclusion reste des plus incertaines.
Le problème nucléaire inclut une autre question importante sous-jacente : les relations de l'Iran avec Israël. C'est au Liban, à la frontière nord d'Israël, que se trouve le Hezbollah, le premier partenaire de l'Iran dans la région. Or, puissamment armé par l'Iran, le Hezbollah n'est pas revenu sur son engagement de détruire Israël. Et malheureusement cette situation ne paraît pas devoir beaucoup évoluer.
Le nouveau Moyen-Orient sera à la fois davantage chiite et iranien et davantage kurde, ce qui le rendra encore plus compliqué. Les anciennes alliances et les vieux conflits n'apparaîtront plus aussi évidents que dans le passé - même s'ils se prolongent. Le Moyen-Orient restera le baril de poudre de la planète au 21° siècle. Bien que ce soit souhaitable pour tout le monde, il sera difficile de le stabiliser - il y faudra sans doute une combinaison complexe de moyens militaires et diplomatiques. Et probablement aucune grande puissance ne pourra y parvenir à elle toute seule.

Joshka Fisher,
Ancien Ministre des Affaires Etrangères de la RFA,
Source : Project-syndicate.org. Traduction : Zaman, 7 novembre 2014

19 octobre 2014

Dorothée Schmid : "Erdogan est en train de se séparer d'une partie des élites musulmanes"



Trois questions à Dorothée Schmid, chercheur et responsable du programme Turquie contemporaine à l’IFRI.



1) Le gouvernement turc s’acharne sur le mouvement Hizmet. Il y a eu des mesures contre les écoles, la banque Asya, les médias, dernièrement l’association humanitaire Kimse Yok Mu. Où va s’arrêter cette «obsession» d’Erdogan selon vous ?
Pour la banque Asya, on a clairement une opération qui se situe dans la continuité de l’espèce de ménage qu’Erdogan est en train de faire contre les sympathisants du Hizmet. Il y a deux hypothèses.
Soit Erdogan prend extrêmement au sérieux l’importance du mouvement et de Gülen en Turquie et il considère qu’il faut poursuivre l’opération jusqu’à l’extinction du danger. Soit il souhaite aujourd’hui émanciper ce qui lui appartient, c’est-à-dire le parti de l’influence des gülenistes parce qu’on a le sentiment qu’il y a eu dans le passé une alliance objective entre l’AKP et le Hizmet.
Ce qui peut poser un problème en termes de soutenabilité intellectuelle de l’AKP. Erdogan, en menant cette guerre, est aussi en train de se séparer d’une partie des élites musulmanes, ce qui peut poser un problème de construction idéologique pour l’AKP.
Comment ça peut s’arrêter ? Mon hypothèse au départ était qu’il y aurait un moment où il faudrait se mettre d’accord mais là on a l’impression que c’est une guerre de destruction totale. Le calcul d’Erdogan est qu’il se mettra d’accord quand il considérera que le Hizmet est suffisamment affaibli pour pouvoir à nouveau discuter.
Ce qui me frappe en tant qu’observateur, c’est qu’Erdogan n’est pas loin d’avoir gagné la bataille en Turquie ; maintenant, il n’a pas forcément gagné la bataille sur le plan international puisqu’on a, à nouveau, des initiatives de communication de la part de Gülen notamment sur l’Etat islamique.
Donc on pourrait assister à une bataille d’image qui se produirait et il me semble que la très forte dégradation de l’image de Tayyip Erdogan aux Etats-Unis est aussi liée aux règlements de comptes avec Gülen puisque le mouvement est assez bien représenté et écouté aux Etats-Unis.
2) Dans l’affaire syrienne, la Turquie doit ménager la chèvre et le chou en se positionnant clairement contre les djihadistes sans prêter une assistance militaire aux Kurdes du PYD, une branche du PKK en Syrie. La Turquie ne peut-elle pas mettre en sourdine cette hantise du séparatisme et aller aider les Kurdes de Kobané qui sont les "frères" des Kurdes de Turquie ?
Ce qui est saisissant, c’est que la question kurde va encore servir de dérivation, elle va permettre d’éviter de discuter de la relation avec l’islamisme radical en Syrie.
On sent très bien aujourd’hui dans la communication du gouvernement que le paramètre dominant, c’est le PKK. ‘Où est le PKK ?’, ‘est-ce qu’il est en Irak, en Syrie, est-ce qu’il revient en Turquie ?’, ‘qu’est-ce qu’il a l’intention de faire ?’, ‘quelle est son image de marque sur le plan international à partir du moment où il a offert des renforts aux peshmergas ?', et 'qu’est-ce que ça pose comme problème en termes de rapports de force dans le processus de paix si le PKK est re-légitimé internationalement et s'il venait à être retiré de la liste des organisations terroristes, chose que le gouvernement turc veut éviter à tout prix ?'.
Donc je suis frappée de la façon dont aujourd’hui la question kurde est en train de devenir l’unique sujet qui va être discuté sur le triangle Syrie-Turquie-Irak mais discuté non pas sous l’angle humanitaire mais sous l’angle sécuritaire.
3) Vous avez laissé entendre que l'armée turque y était pour quelque chose...
C’est très hypothétique. On sait qu’historiquement, le dossier kurde est un des dossiers verrouillés par l’armée en Turquie, c’est leur sujet de prédilection parce que c’est celui sur lequel l’armée a finalement légitimé son rôle social à un moment où on ne l’envoyait plus en opération extérieure.
Cette armée servait à préserver la sécurité intérieure du pays contre ce danger kurde qui était aussi scénarisé, je dirais, par l’armée. C’est très compliqué dans un contexte de domestication de l’armée, il faut lui donner des gages et pas tout lui enlever. Et on sent très bien qu’il y a une tentation chez les Turcs d’utiliser systématiquement la question kurde comme une variable d’ajustement.
Depuis le début de la crise syrienne particulièrement, à chaque fois qu’un incident se produit le long de la frontière, on s’interroge sur la décision que va prendre l’armée mais il semble que la ligne de celle-ci serait précisément d’éviter une intervention. Donc on a des mouvements de blindés, des déclarations, il ne se passe pas grand-chose. Désormais, la présence des réfugiés et des combattants kurdes à la frontière pourrait bien faire bouger les lignes mais ça reste hypothétique.

Zaman France, le 10 octobre 2014

25 septembre 2012

La politique étrangère turque s’essouffle


La politique étrangère menée par Ankara depuis le printemps arabe s’est illustrée par un échec flagrant. Comment expliquer ce constat ? Pour le chroniqueur Cumali Önal, le changement de paradigme stratégique turc du «soft power», plus en souplesse, à un «smart power» plus offensif explique cet échec et ce retour en arrière diplomatique.
L’échec de la politique étrangère turque, amorcé avec le printemps arabe, ne cesse de s’aggraver. Il n’y a plus trace aujourd’hui de cette Turquie qui développait de nouveaux objectifs avec l’Union européenne, Israël et l’Iran d’un côté, et qui, de l’autre, concevait des projets à long terme avec la Syrie, la Russie et les États-Unis. Comme dans le cas de sa politique intérieure, le gouvernement présente des signes d’épuisement. Les développements en Syrie expliquent certainement, dans une large mesure, l’état actuel de la politique étrangère. La Turquie, et en particulier le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, n’a cessé de multiplier les déclarations fermes sur la crise syrienne, lançant des menaces au régime de Bachar al-Assad. Cependant, force est de constater que nous avons été laissés seuls face à la crise syrienne. Les pays occidentaux font profil bas dans leur soutien à la Turquie face à la crise syrienne, et le pays est bien conscient que ce type de soutien, typiquement occidental, sera complètement abandonné si les pays occidentaux estiment la chose nécessaire. 

Les illusions égyptiennes de la Turquie

Quatre pays arabes qui ont renversé leurs dictateurs par le biais d’une révolution – à savoir l’Egypte, la Libye, la Tunisie et le Yémen – ne voient pas dans la Turquie un modèle et ne la rangent pas davantage dans la catégorie des pays auxquels ils attachent une importance particulière, et ce, malgré tous les efforts et les initiatives diplomatiques déployés en ce sens par la Turquie. En particulier, il semble très peu probable que l’Egypte, où les Frères musulmans ont aujourd’hui conquis le palais présidentiel, établissent des liens plus étroits avec la Turquie, en dépit des efforts intensifs de l’administration de M. Erdogan. Dès lors, établir au Moyen-Orient une relation de coopération avec l’Egypte qui serait comparable à celle qui existe entre l’Allemagne et la France en Europe est à court terme un vœu pieux. La nouvelle priorité de l’Egypte a été clairement révélée par la visite en Arabie saoudite de son nouveau président Mohamed Morsi. Non seulement la politique étrangère turque a échoué à s’adapter aux nouvelles conditions, mais encore ses organes diplomatiques – représentés par le Bureau de la diplomatie publique, l’Agence turque de coopération et de développement (TIKA) et les différents centres culturels Yunus Emre – se sont également révélés inefficaces. Par ailleurs, le projet du gouvernement visant à développer les sections arabes de l’agence de presse Anatolie et de la Radio et télévision turque (TRT) dans le but de développer l’image de la Turquie semble également s’être soldé par un échec. L’élan qu’avait créé la politique de la Turquie vis-à-vis d’Israël semble avoir disparu. Ni Israël, ni les groupes palestiniens ne font plus mention de la Turquie. En particulier, nous voyons de près aujourd’hui comment les efforts de la Turquie vis-à-vis de la question palestinienne se sont révélés improductifs. 

Un retour à l’ancien régime diplomatique

Quant à la politique de la Turquie vis-à-vis de l’Irak, c’est une énigme. Nous ne voyons pas aujourd’hui ce que la Turquie a gagné à offrir refuge à l’ancien vice-président de l’Irak Tariq al-Hashimi. Et le monde arabe n’apprécie pas, pour le moins, le fait que la Turquie lui ait offert l’asile. Au contraire, la campagne anti-turque dirigée par le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, qu’on décrit comme étant un second de Saddam Hussein, s’accentue. On sait par ailleurs que les chiites irakiens ne se sentent plus proches de la Turquie. En raison de la politique turque vis-à-vis de la Syrie, les relations turco-iraniennes connaissent leur période la plus tendue ces dernières années. Les deux pays sont en concurrence implicite, et cherchent à s’affaiblir l’un l’autre. Les signaux d’alarme concernent également les relations de la Turquie avec un certain nombre d’organisations internationales et de puissances mondiales, y compris l’UE, l’Union africaine, la Russie et les États-Unis. Pour certains, la raison principale de ces problèmes est que la Turquie a abandonné sa stratégie de pouvoir doux (soft power) pour la remplacer par une stratégie de pouvoir intelligent (smart power). Quelle que soit la raison, la Turquie a besoin d’un nouveau dynamisme et d’un nouvel enthousiasme en matière de politique étrangère. Après avoir été menée avec succès, la stratégie du «zéro problèmes» a été complètement mise de côté. La Turquie est retournée à la politique étrangère qu’elle poursuivait avant l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Il n’existe aujourd’hui pratiquement aucun pays limitrophe avec lequel la Turquie n’ait pas de problèmes.

Cumali Önal,
Zaman Today, 27 juillet 2012

Nota de Jean Corcos :
Intéressant article que cette critique publiée par l'édition Internet du journal international turc "Zaman" : rattaché au mouvement conservateur religieux de Fethullah Gülen, on le disait proche du parti au pouvoir AKP. Or - et ce n'est pas la première fois qu'on le constate - on découvre ici une critique nette de la diplomatie du Premier Ministre Erdogan ...

30 août 2012

Les sept merveilles du monde musulman

L'Alhambra de Grenade
(photo Jean Corcos)

Sur presque tous les continents, la civilisation islamique a laissé l’héritage d’un passé souvent resplendissant. Toutes ces villes riches d’un patrimoine historique valent indéniablement le détour car elles possèdent des merveilles architecturales reconnues mondialement. En cette période estivale, redécouvrir la diversité et l’originalité de cet héritage souvent méconnu, apparaît donc indispensable. De Grenade, en Espagne, où la citadelle de l’Alhambra s’étend dans des tons rouges à l’heure du coucher du soleil, en passant par l’emblématique médina de Fès, par les majestueux iwans de la Mosquée du Vendredi à Ispahan, les dynasties musulmanes se sont distinguées par leur raffinement architectural. Plus à l’est, la découverte de Samarcande, ville qui inspira Amin Maalouf dans son ouvrage du même nom, en époustouflera plus d’un, tout comme la majestueuse Istanbul ou Le Caire, l’un des plus grands centres islamiques mondiaux, sans oublier Jérusalem, ville sainte et envoûtante. Gros plan sur sept des plus belles perles du monde musulman.

Fès

Fès est la deuxième plus grande ville du Maroc. Sa médina, la plus vieille et la plus grande du monde avec celle de Tunis, est l’exemple modèle de la ville orientale. Celle-ci est d’ailleurs placée sous la protection de l’UNESCO. La ville a été fondée par Idris Ier en 789. Les sources d’eau aux alentours de la ville ont sans doute été un critère important lors du choix de l’édification de la ville. Fès se trouve à un emplacement très avantageux au Maroc, au croisement des routes commerciales importantes, au cœur d’une région généreuse en matières premières (pierre, bois, argile). C’est ce qui lui a permis de se développer très rapidement. Son rayonnement international passé en fait l’une des capitales principales de la civilisation arabo-musulmane. Le bleu des célèbres céramiques est l’un des symboles de Fès. La ville, qui fut pendant plusieurs siècles une capitale politique et intellectuelle du Maroc, est aujourd’hui un centre de rencontres et d’échanges. Des Idrissides aux Alaouites, des Andalous aux Juifs, toutes les dynasties et tous les peuples ont laissé leur empreinte sur la ville.

Grenade

Située dans le sud de l’Espagne, au pied de la Sierra Nevada, Grenade est la véritable perle de l’Andalousie. Elle concentre un patrimoine exceptionnel classé par l’UNESCO, notamment pour son héritage de l’époque nasride (1238-1492), qui laissa les traces somptueuses d’un passé faste. Les petites ruelles grenadines ; les Banuelos, magnifiques bains arabes datant du XIe siècle restaurés récemment ; l’Albaicin, ancien quartier arabe labyrinthique aux maisons blanches de style mauresque font la beauté de cette ville. Le moment le plus grandiose de la visite sera la découverte de l’Alhambra, énorme citadelle qui domine Grenade. L’extérieur de la forteresse, très sobre, contraste avec l’aspect intérieur à la décoration foisonnante. Ce palais, construit par la dynastie nasride à partir de 1238, compte de nombreuses salles rectangulaires organisées autour de cours intérieures. L’Alhambra prendra des allures fabuleuses au moment du coucher du soleil : elle tient d’ailleurs son nom Alhambra (la rouge), de la couleur que prennent ses parois à la tombée de la nuit.

Ispahan

«Ispahan a des tons bleus, si puissants et si rares que l’on songe à des pierres fines, à des palais en saphir, à d’irréalisables splendeurs de féeries…» écrivait l’académicien Pierre Loti dans son livre Vers Ispahan (1904). Ville d’Iran, Ispahan se situe au sud de Téhéran. Elle est l’un des centres majeurs de l’industrie et de l’enseignement du pays. En 1598, le souverain safavide, le shah Abbas 1er  le Grand, transfère sa capitale de Qazvin à Ispahan, où il entreprend de grands travaux. Il aménage même, au centre de la ville, un terrain de polo et fait ériger quatre ensembles monumentaux, quatre portes conduisant à la mosquée de l’Imam, à la mosquée du Cheykh Lotfollah, au bazar et au Palais Ali Qapu. Les nombreux monuments islamiques construits entre le XIe et le XIXe siècles font d’Ispahan l’un des joyaux du Moyen-Orient. La place Naghsh-e Jahan est classée au patrimoine mondial de l’humanité. Parmi les lieux incontournables d’Ispahan, on retrouve la Mosquée du Vendredi qui est l’une des architectures les plus complexes des arts de l’islam ainsi que le palais de Chechel Sotoun, monument majeur du shah Abbas II qui était utilisé pour les cérémonies de couronnement.

Istanbul

Istanbul, «la Sublime porte» ottomane, porte bien son surnom. Cette ville où règne une effervescence perpétuelle, située à cheval sur le détroit du Bosphore, offre au visiteur des splendeurs qu'elle accumule depuis des siècles, étant passée sous les influences consécutives des Byzantins (324-1453) et des Ottomans (1453-1923), avant de perdre son statut de capitale sous la République que l'on connaît aujourd'hui. Les visiteurs s'émerveilleront en découvrant les vestiges du passé notamment ottomans : palais comme celui de Topkapi (construit à partir de 1459), qui fut résidence des Sultans, mosquées remarquables dont l'une des plus connues est la magnifique Süleymaniye, construite par le célèbre architecte ottoman, Mimar Sinan, entre 1550 et 1557. Les visiteurs pourront aussi se rendre dans le quartier d'Eyüp Sultan, haut lieu de pèlerinage particulièrement fréquenté pendant le ramadan, d'où ils pourront admirer sur les hauteurs de la ville l'immense Istanbul qui s'étend à leurs pieds.

Jérusalem

Cette ville «trois fois sainte» rassemble le troisième lieu saint de l’islam, ainsi que les lieux les plus sacrés des religions juive et chrétienne. Jérusalem, protégée par les collines arides de Judée, tient une place particulière en islam puisqu’elle est considérée par les musulmans comme la ville d’où le Prophète fit son voyage nocturne. Elle fut par ailleurs la première des deux qiblas (direction vers laquelle les musulmans se tournent pour prier). Cette ville cosmopolite – elle abrite aujourd’hui des populations très hétérogènes de confessions chrétienne, musulmane, juive et d’origine arménienne – réunit un patrimoine fabuleux, notamment dans la vieille ville, qui paraît hors du temps. L’héritage des dynasties omeyyades et mameloukes est présent partout dans la ville, mais ce sont la mosquée al-Aqsa (construite au VIIe siècle) et le Dôme du Rocher (achevé en 691) visible de tout Jérusalem grâce à son dôme recouvert d’or en 1965 par le roi Hussein de Jordanie, situés sur l’esplanade des mosquées, qui sont les plus emblématiques.

Le Caire

L’histoire islamique du Caire débute aux prémices de l’islam, lorsque le calife Omar partit à la conquête des régions voisines. Ainsi, en 640 est édifiée la ville de Fustat, sur l’actuel vieux Caire, où est construite la première mosquée située sur le sol africain. L’un des plus anciens et des plus vaste édifices de la ville est la mosquée Ibn Tulun datant du IXe siècle, dont le minaret, en spirale, rappelle celui de la mosquée de Samarra en Irak. La visite de ce lieu au style dépouillé devra bien sûr être complétée par celle d’al-Azhar (970-972), véritable havre de paix dans la bouillonnante capitale égyptienne. Al-Azhar est l’une des principales et des plus anciennes universités de l’islam. Toujours au cœur du Caire islamique, s’étend le Khan al-Khalili, un souk mondialement connu, qui vient lui aussi témoigner de la splendeur de l’ère fatimide (909-1171) et du rayonnement commercial, culturel et stratégique que connut la ville jusqu’à la période mamelouke.

Samarcande

Samarcande est la capitale de la région administrative homonyme ouzbeke. Son nom signifierait «lieu de rencontre» ou «lieu de conflit», comme pour sa position, à la limite des mondes turc et persan. Samarcande a été proclamée en 2001 par l’UNESCO carrefour des cultures et site du patrimoine mondial. Celle qui s’est aussi appelée Afrasiab, à l’ère antique, fut conquise par les Arabes en 712 et brilla sous le règne des Samanides. Les monuments édifiés par les Timourides font la gloire de la cité. Oulough Beg, petit-fils de Tamerlan, prince et astronome, y a fait d’ailleurs construire un observatoire. La structure timouride de ses mosquées, de ses medersas et de ses mausolées est fondamentale dans l’art et l’architecture de l’islam. A travers les âges, la ville fut traversée par nombre de civilisations : arabe, chinoise et persane. Samarcande conserve en héritage des monuments et œuvres d’art parmi les plus beaux d’Asie occidentale mais aussi des infrastructures scientifiques de renom comme l’observatoire d’Oulough Beg.

Emmanuelle Grimaud,
Zaman France, le 26 juillet 2012