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02 novembre 2017

La double vie de Tarik Ramadan



 Tarik Ramadan

Il m'a fallu des années pour démontrer le double discours de Tariq Ramadan.

Depuis 2009, je savais qu'il menait aussi une double vie, à l'opposé de ses nombreux sermons sur la « conception islamique de la sexualité ». Pourtant, je n'ai pas pu l'écrire. Les faits les plus graves ne pouvaient être révélés sans preuves solides, sans qu'une victime porte plainte. D'autres, bien que révélateurs d'une pathologie aussi hypocrite que misogyne, relevaient de sa vie privée. J'avais suffisamment d'éléments à charge démontrant la duplicité de Tariq Ramadan pour ne pas aller sur ce terrain-là. Mais j'ai alerté des confrères et même des lieutenants de Ramadan. Rien ne se passait.

Les groupies du prédicateur continuaient de le citer pour rappeler que les relations sexuelles hors mariage étaient haram. Je souriais en écoutant ses sermons puritains sur la tentation et le devoir de chasteté. Comme cette cassette sur « les grands péchés », où il s'emporte contre les hommes osant se baigner dans des piscines mixtes : « Tu vas là-bas et forcément ça t'attire ! » Dans ce prêche, il presse ses ouailles à « militer » pour des « lieux où c'est sain », entendez des piscines non mixtes. Le ton de ces cassettes n'est pas celui du Tariq Ramadan policé des plateaux de télévision, mais celui d'un prédicateur obsédé par la sexualité. Ce qui trahit toujours une névrose plus personnelle.
Dans le cas de Tariq Ramadan, il semble que nous soyons face à un comportement digne de Harvey Weinstein, en peut-être plus violent

Quand je fais le bilan de tous les prédicateurs intégristes, chrétiens ou islamistes sur lesquels il m'est arrivé d'enquêter, je ne crois pas être tombée une seule fois sur un homme menant une vie sexuelle équilibrée, ou simplement conforme à ce qu'il prêchait. Le monde regorge de télévangélistes homophobes ayant des relations homosexuelles, de prêtres pédophiles et de prédateurs sexuels islamistes.

Dans le cas de Tariq Ramadan, il semble que nous soyons face à un comportement digne de Harvey Weinstein, en peut-être plus violent. Si j'écris cette phrase aujourd'hui, alors qu'elle pourrait me coûter un premier procès du principal intéressé, c'est parce qu'une femme, Henda Ayari, a eu le courage de porter plainte pour viol, agression sexuelle, harcèlement et intimidation. Bien sûr, Tariq Ramadan nie et va l'attaquer. Sur les réseaux sociaux, l'un de ses fidèles lieutenants y voit déjà un complot « sioniste international ». Ses fans accusent la victime, une salafiste repentie, de mentir et de vouloir se faire de la publicité (enviable comme chacun sait). Je ne l'ai pas rencontrée. Mais ce dont je peux témoigner, c'est que son récit, précis et terrifiant, ressemble énormément à celui de quatre autres femmes que j'ai rencontrées.

C'était en 2009, à la veille de mon fameux débat avec Tariq Ramadan chez Frédéric Taddeï. La presse l'avait annoncé. Une première femme m'a contactée pour me dire ce qu'elle avait vécu. Je me méfiais. Un faux témoignage pour me pousser à la faute ? Avec Tariq Ramadan, il faut toujours s'attendre à tout. Au début, je n'ai pas répondu. Ses écrits devenaient précis. Pour en avoir le cœur net, j'ai fini par la voir. Elle m'a montré des SMS puis des photos édifiantes. Elle m'a également mise en relation avec d'autres filles. Toutes avaient vécu à peu près la même histoire. Une demande de conseil religieux transformé en relation sexuelle compulsive, parfois consentie, souvent violente et très humiliante, avant de finir en menaces. L'une d'elles avait subi un traitement pouvant faire l'objet d'une plainte. Je l'ai présentée à un juge. Mais Tariq Ramadan lui faisait trop peur. Elle se sentait suivie. Elle était clairement trop fragile pour persévérer. Ma conscience refusait de la pousser sur un chemin dont je craignais qu'elle ne sorte déchiquetée. Je suis bien placée pour connaître la violence des réseaux des Frères musulmans quand on tient tête à « frère Tariq ». J'entends des donneurs de leçons se gausser sur le mode « tout le monde savait et n'a rien dit ». Ils sont loin d'imaginer la tornade qui se serait abattue sur cette jeune femme si elle avait osé briser l'omerta à l'époque. Maintenant que Henda Ayari a eu ce courage, c'est différent. Mon devoir est d'inviter toutes celles qui le peuvent à témoigner. Dans la presse ou à son procès. 
Pour ne pas l'abandonner, seule, face à la meute.

Caroline Fourest
Marianne.net, 27 octobre 2017

04 juin 2017

La main d'Erdogan dans les urnes de France : 68 candidats du PEJ aux législatives



Qui souhaite « la création d'un organe communautaire chargé de surveiller le processus législatif » ? Qui veut combattre « le positionnement libertin de la société française pour pouvoir revenir à la cellule familiale traditionnelle » ? Qui ne tarit pas d'éloges sur le régime d'Ankara et d'invectives contre les derniers opposants à Recep Tayyip Erdogan ? C'est le Parti égalité justice (PEJ), fondé en 2015 à Strasbourg et qui présente 68 candidats aux législatives dans toute la France.
De Valenciennes à Marseille, cette drôle d'officine investit barbus et voilées en réclamant la refonte de la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat au nom des « accommodements raisonnables concernant les musulmans ». Une tarte à la crème par les temps qui courent. Mais hautement toxique. Les responsables de cet intéressant groupuscule fustigent « un petit lobby influent d'homosexuels », faute sans doute de ne pouvoir encore les fouetter en accord avec la charia qui devrait dicter l'agenda de leurs candidats. Autant dire que la pêche aux voix du PEJ se pratique en eaux très troubles, islamistes et turco-compatibles.

Strasbourg a été transformé en "laboratoire politique de l'AKP"

En 2015, déjà, lors des élections départementales, le nouveau parti avait inscrit « le communautarisme comme une priorité ». Il se drapait dans le voile innocent de la « lutte contre l'islamophobie », un concept dont on sait ce que Marianne pense ! Sa bête noire était l'ex-jeune adjointe au maire de Strasbourg, Mine Günbay : chargée des droits des femmes, elle dénonçait sans peur et sans relâche la métamorphose de la ville en « laboratoire politique de l'AKP » (le parti d'Erdogan). Strasbourg où Erdogan est venu faire son show électoral en octobre 2015 en toute légalité ! Effectivement, le Parti égalité justice est étroitement lié au Conseil pour la justice, l'égalité et la paix (Cojep), une ONG internationale qui constitue, partout où elle s'implante, le relais de l'AKP.
Forte de 600 000 membres en France, la communauté turque est l'objet de toutes les convoitises. D'où le cri d'alarme lancé par le Parti communiste, le seul jusqu'ici à s'émouvoir de l'émergence du PEJ. « Par l' intermédiaire du Parti égalité justice, le président Erdogan entend peser sur les élections législatives françaises afin de créer des groupes de pression pour relayer sa politique dictatoriale qui écrase les libertés et les droits humains dans son propre pays », s'insurge le PC, qui appelle le ministère de l'Intérieur à diligenter une enquête « pour défaire cette manœuvre contre la démocratie et la République ». A bon entendeur…

Martine Gozlan
Marianne, 19 mai 2017

21 janvier 2016

Attaque de Ouagadougou : l'itinéraire brisé de Leila Alaoui

Leila Alaoui

Artiste et militante, Leila Alaoui, photographe franco-marocaine grièvement blessée le week-end dernier lors de l'attentat de Ouagadougou, a fini par succomber à ses blessures lundi.

"Je ne me considère pas tellement comme une artiste, je milite en utilisant un langage artistique…" Au Maroc où elle a passé son enfance, au Liban, à New-York, la photographe franco-marocaine Leila Alaoui n’a cessé de promener son objectif à travers le monde, pour mieux témoigner d'une réalité dont elle, la jeune fille "qui a eu le droit à une éducation", se sentait "responsable". Jusqu'à ce que son chemin croise celui d'illuminés au pays des hommes intègres…
Attirée par la thématique de la migration, habituée à travailler avec les ONG et plus encore, selon ses propres termes, "en immersion", Leila Alaoui était arrivée il y a moins d’une semaine à Ouagadougou, dans le cadre de sa participation à une campagne d’information sur le mariage précoce au Burkina Faso et au Mali, portée par Amnesty International.

Vendredi dernier, alors qu’elle est à la terrasse d’un café-restaurant de la capitale burkinabé notoirement fréquenté par les expatriés, plusieurs terroristes armés d’Al Mourabitoune, ralliés à Al-Qaïda au Maghreb (AQMI), surgissent et ouvrent le feu avant de se retrancher plus loin, d’abord dans un hôtel puis dans un bar. L’attaque fera au moins trente morts, dont le chauffeur de Leila. Blessée à l’abdomen, au bras, à la jambe et au rein, la jeune femme a fini par succomber à ses blessures, ce lundi 18 janvier. Elle avait 33 ans.

L’une de ses dernières séries de portraits, intitulée "Les Marocains", exposée jusqu’à la semaine dernière, à la Maison européenne de la photographie, résume à elle seule la démarche de l’artiste, partie en "road trip" à travers le Maroc avec son studio photo mobile. Là, au gré des marchés et des villages, Leila Alaoui avait notamment tenté de capter ce qu’il reste des "traditions qui disparaissent" dans son Maroc, arabe, berbère, multi-ethnique, et multiculturel. Un travail "d’archives" sans "condescendance", précisait-elle. 

Depuis l'annonce de son décès, les hommages se sont multipliés. Responsables politiques, collègues, amis, anonymes... tous saluent le travail et le talent de la photographe assassinée.

Bouleversée que #LeilaAlaoui, jeune et talentueuse photographe franco-marocaine, ait succombé ce soir à ses blessures à Ouagadougou.
— Fleur Pellerin (@fleurpellerin) 18 Janvier 2016
C'est avec tristesse que nous avons appris le décès de Leila Alaoui. Leila travaillait sur un projet avec notre secrétariat international.
— Amnesty France (@amnestyfrance) 19 Janvier 2016
Photographe Leila Alaoui 1982 -2016 pic.twitter.com/2ji4QTIKbc
— JiPe (@carlader) 19 Janvier 2016

Marianne, 19 janvier 2016

27 août 2008

Georgie, 2 : quand ceux qui vomissent Israël font les yeux doux à Poutine

Chars russes entrant en Georgie
(photo Reuters)

Une fois "planté le décor" géopolitique de cette guerre éclair dans le Caucase, et après vous avoir invité à éviter les approches simplistes, je n’en suis que plus à l’aise pour dénoncer maintenant la mauvaise foi criarde d’un certain nombre de commentateurs, lus ou entendus au cours des dernières semaines. Non pas que l’on puisse leur reprocher, a priori, de tenter d’avoir une approche objective sur ce conflit ; ou de pointer du doigt le fait, rigoureusement exact, que le président géorgien Mikhaël Saakachvili ait été bien imprudent en ouvrant le premier les hostilités : mais ce qui est remarquable, c’est que les mêmes n’ont jamais utilisé une telle grille de lecture pour des conflits dans lesquels Israël était engagé - les arguments servis pour défendre Poutine (et son clone Medvedev) ayant alors été superbement ignorés ! Les citations relevées ci-dessous ont été enregistrées avant le tout dernier et grave développement de la soi-disant reconnaissance des républiques dissidentes de Georgie - étape cosmétique avant leur rattachement à la Fédération de Russie : mais parions que les mêmes commentateurs continueront, par haine rabique des États-Unis, à défendre Moscou sans états d'âme.

Ci-dessous, donc, un petit florilège de cette mauvaise foi hexagonale.


1. Joseph Macé Scaron dénonçant la "religion de la victime" : dans "Marianne" de la semaine du 16 au 24 août, cet éditorialiste écrit : "à l’aune de la victimisation, les Georgiens ont produit plus de décibels que les Ossètes et les Ossètes que les moines tibétains. L’économie médiatique aidant, les micros et les caméras se tournent vers les formes de désespoir les plus expressionnistes." Bien vu ! Mais que n’a-t-on lu, dans le même hebdomadaire, le même genre de commentaires à propos des Palestiniens, champions toute catégorie en matière de manipulation des médias ? Leurs quelques 6000 tués en environ 8 ans ont occupé la première place de toute la presse mondiale, occultant par exemple les 200.000 victimes du Darfour. Sans parler, bien sûr, du millier de civils tués et des milliers d’estropiés en Israël, victime du Djihad terroriste ... et qui n’ont guère suscité de sympathie dans "Marianne".

2. Jack Dion dénonçant le "Sergent major" (que c’est drôle !) dans le même numéro de "Marianne" : précisons que ce jeu de mot visait François Sergent, éditorialiste de "Libération" à qui il était reproché "le manichéisme le plus obtus" contre la Russie, et donc en faveur des Américains - les vrais responsable du "désordre mondial" comme cet hebdomadaire n’en finit pas d’en convaincre les Français ... Et il écrit : "Il y a les méchants (les Russes) et les bons (les Georgiens). Quand les premiers bombardent, c’est un crime contre l’humanité. Quand les seconds le font, c’est un acte de bienfaisance." Parfait, mais que n’a-t-on lu ce genre de propos au moment, par exemple, des bombardements du Hamas depuis Gaza, ou de ceux du Hezbollah à l’été 2006 ? Jack Dion doit être par ailleurs un peu gêné aux entournures pour dénoncer des islamo-fascistes, car il attribue doctement des guillemets au mot "démocraties" à propos des États-Unis et de leurs alliés, mais il délivre - en creux - un brevet de démocratie à Poutine, en écrivant que "la Russie d’aujourd’hui n’est pas vraiment la copie conforme de l’Union soviétique" !

3. Renaud Girard parlant du "retour de flamme du Kosovo" : dans une tribune du journal "Le Figaro" du mardi 12 août, le grand reporter revient sur le précédent des Balkans, et sur l’erreur occidentale dont j’avais déjà parlé : "Habilement, les Russes utilisent aujourd’hui la même rhétorique que celle utilisée par les Occidentaux en 1999, parlant d’une minorité ossète victime de "génocide" et "d’épuration ethnique." Rien à redire sur ce point là, car j’ai la même appréciation. Sauf que ... le même Renaud Girard n’a pas un mot pour dénoncer "la réaction démesurée" de Moscou devant l’attaque surprise de la Georgie sur son territoire (théoriquement souverain) d’Ossétie du Sud. Il écrit : "le président géorgien a commis une très grave erreur d’appréciation. Il a sous-estimé la détermination de Moscou et surestimé le soutien que les États-Unis seraient prêts à lui apporter." On a envie de se pincer et de dire ... je rêve ! Car le même Renaud Girard s’était fendu de plusieurs articles et même d’un bouquin pour dénoncer les "actes de guerre disproportionnés" et la "sur réaction israélienne" suite à l’attaque, sur son propre territoire, du Hezbollah en juillet 2006 ! Que n’avait-il, à l’époque, dénoncé l’erreur d’appréciation de la milice chiite, qui allait provoquer mille souffrances au Liban ? Toujours prêt à accabler le minuscule Israël (je l’ai même entendu, sur une radio communautaire, critiquer l’état juif pour avoir brisé l’encerclement arabe en juin 1967), Renaud Girard n’a pas un mot pour critiquer la Russie, cent fois plus puissante que la petite Georgie qu’elle vient d’envahir !

4. La liste complète de ces théoriciens de la mauvaise foi serait fastidieuse, et cet article serait bien long ... Évoquons juste, pour finir, l’incontournable Pascal Boniface auteur jadis d’un fameux "Est-il permis de critiquer Israël ?" (éditions Robert Laffont), venu avec un petit sourire en coin sur plusieurs chaînes de télévision nous expliquer que l’on assistait au grand retour de la Russie, un retour dont la brutalité et les orientations politiques ne lui inspiraient nulle critique ; et Paul Quilès, ancien ministre et hélas toujours responsable des questions de défense au Parti Socialiste : celui-là, aussi, ricanait devant les ratés de la guerre du Liban il y a deux ans, en écrivant qu’elle démontrait les limites d’une politique basée sur la force ; dans "Le Figaro" du 19 août, il ne devait pas émettre la moindre critique devant la déferlante des blindés russes dans le Caucase ... et cela, sans doutes parce que (il ne le dit pas, mais il le pense tellement fort !), Israël est l’allié des États-Unis, ce grand méchant loup qu’il nous invite par ailleurs à laisser tomber. Car, je le cite : "il ne sert à rien de feindre d’ignorer que la Russie détient d’énormes réserves d’hydrocarbures et qu’il existe une relation d’interdépendance objective entre celle-ci et les pays européens !"

J.C