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04 février 2021

Kamel Daoud : « La France a tout pour inventer l’avenir de l’islam »

La réforme de l’islam étant actuellement impossible dans les pays musulmans, ce qui se passe en France, à travers la charte des imams, peut offrir un modèle « universel » et une chance pour cette religion de se libérer des conservatismes, estime, dans une tribune au « Monde », l’écrivain Kamel Daoud.

Tribune. Le protestantisme est né en Allemagne, pas au Vatican. Et si la très attendue réforme de l’islam venait de France et non des pays musulmans ? L’Hexagone a tout pour inventer l’avenir de cette confession : une communauté musulmane importante, une crise profonde des identités en confrontation, le martyre causé par le terrorisme, un statut de cible de l’internationale des radicaux et un Etat qui veut sortir de la culpabilité et de l’amnésie coloniale.

En face, la réforme de l’islam s’avère impossible dans les pays musulmans à cause du manque de liberté, de soutien et de sécurité pour les progressistes et les penseurs divers. Ce qui se passe en France est donc une chance pour cette religion. Bien que la naissance laborieuse du Conseil des imams français paraisse secondaire dans le contexte des crises sanitaire et économique actuelles, cela n’enlève rien à l’enjeu.

Si un islam français et républicain, entre pressions et négociations, est enfin rendu possible, la France n’en sera pas l’unique bénéficiaire. Tous les pays où cette question constitue un enjeu pourront s’en inspirer. L’islam français ne sera pas seulement français. Il sera, comme la Révolution, une possibilité « universelle », une solution envisageable pour tous, un cas d’école. Au risque d’être accusé d’exagération, on peut tout de même l’affirmer.

La preuve ? Il faut vivre dans un pays musulman et lire, assis chez soi, à l’ombre des orthodoxies sévères et des lois punissant l’apostasie, les bribes publiées sur la future charte des imams.

Respect de la République

Les représentants de l’islam de France y affirment leur volonté, au moins formelle, de veiller à ce que cette religion respecte la République, la force et l’esprit de ses lois, l’égalité hommes-femmes, le droit à l’altérité et à la différence. Il s’agit là d’une formulation osée, loin de ce qu’on désigne comme « l’islam des territoires et des caves », à l’opposé de l’islam figé par les radicalités et les conservatismes dans beaucoup de pays musulmans.

Cette « compatibilité », j’en rêverais pour le pays où je vis : voir cette religion accorder la primauté à l’humain et non au divin, voir enfin ses « élites » se faire les avocats de la liberté de conscience et non d’un califat fantasmé, démontrer aux miens qu’il est possible de vivre sa foi sans tuer le droit à la différence ou supprimer des vies.

Anecdotique, coupée des réalités, inefficace sur le terrain : sur la charte des imams, on peut certes multiplier les réserves à l’envi. Il n’en reste pas moins vrai que « c’est dit » et que cette déclaration de bonne volonté, si elle ne change pas le monde, permet au moins de voir qui se range du côté de la République et qui se range contre elle.

Si la France réussit à mener à bien la réforme, les penseurs libéraux du « Sud », aujourd’hui isolés et menacés, se sentiront beaucoup moins seuls. Un modèle pourra être proposé pour illustrer la possibilité d’un islam sans guerre sainte ni décapitations, sans arnaques victimaires ni délires de reconquête.

Attaques des décoloniaux

Des imams soumis à la loi française ? Il faut d’ores et déjà s’attendre à trois attaques. Celle des décoloniaux en général, car il est « interdit » de décoloniser l’islam, de le dissocier de la mémoire culpabilisante de la colonisation – et de la rente qu’elle assure. Vieille antienne que celle de présenter l’islam comme la propriété des victimes de la colonisation et de dénier par conséquent toute possibilité de réflexion sous peine d’être accusé d’agression, d’islamophobie ou d’intelligence avec l’ennemi colonisateur.

Dans la perpétuelle guéguerre entre les différentes factions de l’islam français, chacune sous l’emprise d’un pays décolonisé, les tentatives opérées depuis Alger, Rabat ou Tunis pour garder des leviers d’influence ne sont pas les seules choses à craindre. Il y a aussi cet a priori que l’islam est la religion des victimes de la colonisation. Un islam de France ne peut naître si on ne coupe pas ce lien. Il faut donc replacer la religion musulmane dans son universalité, pour permettre à ses croyants de vivre leur foi sans en faire une collection de stigmates.

Viendra ensuite l’attaque de ceux qui nourrissent l’idée que l’islam est une religion « externe » à la France, contraire à la francité. Un a priori qui met à mal l’intégration, en assignant les musulmans à leur statut d’étrangers : l’islam n’est pas français, vous ne l’êtes donc pas et ne le serez jamais.

Faire oublier le présent

Restent enfin les attaques des pays tiers – Etats embusqués, comme la Turquie d’Erdogan, les principautés du Golfe ou les pays du Maghreb qui exacerbent la mémoire pour faire oublier le présent. Car un islam français et républicain empêchera le califat d’Istanbul de donner libre cours à sa vocation expansionniste, et le privera d’un ennemi idéal pour étayer sa théorie de la persécution universelle des musulmans.

Pour ces raisons et pour d’autres, il faut imposer ce Conseil des imams, cette « réforme » – fût-elle lointaine et bureaucratique –, favoriser la naissance de ce clergé autochtone et défendre la primauté de la République sur les cultes. Il faut « libérer » l’islam, paradoxalement, de ceux qui veulent le soumettre à leurs désirs, à leurs mémoires, à leurs blessures ou à leurs calculs.

Au « Sud », cela nous aidera à libérer cette religion de ceux qui l’ont « privatisée » et à prouver qu’il est possible de la vivre sans risquer les tribunaux pour hérétiques, traîtres et espions à la solde de la colonisation. La France, pour en avoir souffert, peut aujourd’hui offrir au « Sud » musulman, comme aux pays de l’Occident confrontés à ces questions, la solution la plus pertinente. Un coup de balai dans les temples trop chargés de reliques, de faux pauvres, de rentiers de la mémoire et de sournois prêcheurs de haine.

Car si l’islam est déclaré compatible au « Nord », une solution est possible au « Sud ». Faute de mieux, on peut se permettre d’être enthousiaste, sans pour autant fermer les yeux sur les difficultés.

Kamel Daoud,

Le Monde, 29 janvier 2021


 

09 décembre 2015

Réactions musulmanes après les attentats du 13 novembre



Déjà presque quatre semaines depuis les horribles massacres de Paris. Nous avons été inondés, dans la presse écrite ou sur le Web, sur les ondes ou dans les plateaux télévisés, par des articles, reportages, réflexions ou débats. Au delà des réflexions sécuritaires sur le terrorisme ou géopolitiques sur la guerre contre le Daech, c'est l'Islam - en France comme dans le monde - qui a été, à nouveau, sur la sellette. Mais comment ont réagi les premiers concernés, Musulmans de notre pays ou d'ailleurs ?

Impossible d'ignorer le sujet sur ce blog centré sur le monde musulman. Aussi, j'ai décidé de vous proposer une sélection de 12 liens que vous pourrez ouvrir à la suite, avec juste quelques lignes de présentation à chaque fois. Je vais suivre une logique la plus "professionnelle" possible, en publiant à la fois ce qui nous fait plaisir à lire, et ce qui nous horrifie ; parce que la réalité n'est ni noire, ni blanche ; parce qu'il n'y a pas "les Musulmans" et "'les Arabes", un seul bloc qui parle ou pense de telle ou telle manière. Beaucoup sont dans une logique d'affrontement ou de déni ; les partisans du Daech nous ont déclaré la guerre, inutile de se leurrer et il faut simplement lire ce qu'ils pensent de nous ; mais il y a aussi un très grand nombre de réactions de révolte contre ces attentats, avec enfin une prise de conscience que cela ne peut plus durer ; et contrairement à beaucoup trop de rédacteurs de la "blogosphère juive", ces réactions là, je ne veux pas les ignorer non plus !

1. On va commencer avec les réactions "officielles", institutionnelles du culte musulman en France. Notre site de la "Fraternité d'Abraham" a publié, juste après les attentats, les déclarations d'officiels religieux : catholiques avec Mgr Vingt-Trois, juifs avec le Grand Rabbin Haïm Korsia, et musulmans avec les communiqués du CFCM et de la Mosquée de Paris ; comme vous le lirez, pour ces dernières c'était plutôt "un service minimum" ... lire ici .

2. Heureusement, il y a eu beaucoup mieux avec le prêche décidé par le CFCM, et qui devait être lu dans toutes les mosquées relevant de son autorité le vendredi suivant 20 novembre : là encore,   notre site l'a publié dans sa version intégrale , y compris les caractères en arabe. Nécessité de ne pas faire une lecture littérale des textes, de solliciter l'avis de personnes qualifiées pour comprendre les commandements du Coran ; mention des différentes catégories de Jihad ;  et aussi ce rappel fondamental : "Les Versets coraniques et les Hâdîth authentiques sont sans équivoque quant au bannissement de tout acte qui atteinte à la vie des innocents."

3. Réunis par le CFCM, le dimanche 29 novembre, 400 responsables musulmans ont dit d'une voix forte leur condamnation du djihadisme, voir cet article de "L'Express" en lien.

4. On continue maintenant avec des réactions musulmanes, mais non officielles. De nombreux intellectuels en ont eu assez du discours défensif "c'est pas ça l'islam". "Pour les musulmans, s'inquiéter de l'amalgame n'est pas suffisant" nous dit Hakim El Karoui. Ce franco-tunisien, normalien, ancien conseiller technique dans le cabinet de Jean-Pierre Raffarin, énonce des vérités que l'on attendait depuis longtemps : "Nous avons laissé le poison de la salafisation des esprits se répandre. Par ignorance collective des textes sacrés, personne n’a été capable de répondre à leur propagande. Nous n’avons pas assez combattu l’idéologie djihadiste."

5. Encore beaucoup plus cinglant, Mohamed Laroussi, chroniqueur dans "Aujourd'hui le Maroc" dit à propos des terroristes du Daech : "si c'est ça l'Islam, je ne suis pas un musulman" !

6. Fidèle à sa foi musulmane - elle porte toujours un "hijab", foulard sur la tête - la courageuse Latifa Ibn Ziaten a eu un de ses fils assassiné par Mohamed Merah. Depuis, elle s'est engagée de toutes ses forces contre la barbarie qui détruit à la fois les victimes innocentes, comme Imad son fils, et leurs bourreaux, qui se laissent embrigader comme les tueurs de Toulouse ou de Paris. Dans un article publié dans le "Huffington Post", elle dit sa douleur lorsqu'elle a appris les attentats du 13 novembre. Et elle nous prévient : il y a un immense travail de déradicalisation à faire dans les mosquées, cités ou prisons. J'avais repris cet article sur mon propre blog

7. Enfin, et toujours dans la catégorie "réactions positives", le très courageux Kamel Daoud nous dit qu'il nous faut, aussi, nous inquiéter de l'autre Daech , l'Arabie Saoudite dont l'idéologie ressemble tellement à celle des djihadistes !

8. Passons maintenant aux autres réactions. Celle des méchants, des lâches, des menteurs. Je commence par Hani Ramadan, qui n'a pu s'empêcher - mais quelle surprise - de nous redire "à qui profite le crime ?" et d'évoquer à nouveau le Mossad et Israël : un vrai salaud, qui ne surprend jamais en fait.

9. Dans un autre genre, mais tout aussi lamentable, ces propos hallucinants d'un adjoint musulman au Maire d'Ivry, qui a dit : "Daech n’attaque pas nos valeurs, notre culture ou notre goût de la fête. Il attaque la France parce que la France les attaque (sic), et participe à la mort de centaines de milliers de civils. " Le pire, c'est que le Maire communiste a refusé de le sanctionner, malgré les protestations énergiques des élus P.S et de Droite ...

10. Allant le lendemain des attentats au devant de "jeunes" dans les quartiers "Territoires perdus de la République", Alexandra Lavastine a été horrifiée par ce qu'elle a entendu : complotisme, antisémitisme brut de décoffrage etc., lire ici

11. Cela ne se passe pas en France, mais en Algérie : voir sur cette vidéo que m'a envoyée un ami de Kabylie, comment ont réagi aux attentats des habitants haineux de la ville de Batna. Mais est-ce étonnant, dans un pays où la haine de l'ancien colonisateur est ressassée depuis plus de 50 ans ?

12. Mais au fait, comment le Daech a-t-il lui même relaté les attentats ? Comment justifie-t-il cette barbarie, cette haine de la France ? L'Etat Islamique publie sur le Web une "revue", "Dar el Islam", aussi "glamour" dans la forme que moyenâgeuse dans le fond. Voici le lien sur le volumineux numéro 7. Voir en particulier comment ces brutes sanguinaires considèrent notre laïcité, notre Education Nationale et dans le fond toutes nos valeurs. En lisant comment ils nous voient, on ne doit vraiment pas se poser la question de savoir si nous sommes en guerre ou pas : la guerre avait commencé avant le 13 novembre, c'est eux qui nous l'ont déclarée ; et cette guerre il faut la gagner, car ce sera ou eux ou nous !

J.C

19 juin 2015

"La Mossadisation, ou comment se laver les mains sans se mouiller", par Kamel Daoud



Le délire du mois
- juin 2015

Introduction :

Nouvel article dans ma série "Le délire du mois". Cette fois-ci, pas une rédaction originale mais le constat du vieux délire dans lequel une bonne partie du monde arabe reste englué ; tout est toujours de la faute des autres, le terrorisme, Al-Qaïda, le Daesh, que des créatures du Mossad et de la CIA ; du complotisme brut de décoffrage, et qu'on est heureux de voir dénoncer par un journaliste algérien, aussi brillant qu'isolé ... merci Kamel Daoud !
J.C


Tenace et terrible démission : Daech c’est le Mossad, la CIA, l’Occident, les autres. Dans tous les cas, ce sont Eux, pas Nous. L’affirmation vous la retrouvez sur internet, dans les tasses de café, dans les têtes. Pas seulement chez l’Islamiste enfermé entre Médine et la Mecque fantasmée, mais chez l’intellectuel de gauche, le haut cadre, le moyen, le lettré. Incroyablement tenace et solide.

La monstruosité, c’est l’Autre, pas moi. Inconcevable auto-blanchiment. La théorie du Mossad et de la Cia sert avec une lamentable facilité à absoudre chacun du Daech en nous, de nos responsabilités face au monde et face aux conséquences de nos actes.  Incroyable cet effort constant chez nous de fuir le réel et l’évidence pour coller nos drames aux autres.

Daech ? Mais il est en nous : Ecole, incivisme, mythologies de Djinns et de Chouyoukhs, basculement dans le magique, religion des rites et des reliques. C’est un effet dominos : on accepte des régimes pourris qui financent des écoles désastreuses, qui produisent des monstres au lointain bout de la chaîne. Daech ne vient pas au monde dans un territoire de bonheur, mais dans les pays désespérés et qui n’espèrent rien des autres ni d’eux-mêmes.

Daech ne tombe pas du ciel, même s’il s’en réclame. La manipulation des autres ? Bien sûr que cela existe mais on ne manipule que ce qui est brisé, à genoux, faible, idiot, lâche et cupide. Daech c’est d’abord nous. Et tous nos drames sont d’abord nos actes même s’ils profitent aux autres. Le monde n’est ni juste ni injuste, c’est une loi et une chaîne alimentaire vue par l’angle des nations et des empires.

Alors arrêtons ! Cela devient usant et minable cette Mossadisation de nos monstruosités. C’est trop facile et trop commode. « C’est le Mossad, puis je rentre chez moi ». Ce sont les Juifs, les Israéliens, les Américains…etc. Et nous, notre si glorieuse innocence est responsable de quoi ? Notre pleurnichard statut de victime mondiale n’est donc coupable de rien ?

Cette obsession du Mossad et du Juif et de la CIA a trouvé son engrais dans Internet et fleurie aujourd’hui en vastes champs cérébraux. Partout. Du verre cassé dans la cuisine, à la dislocation de nos univers. Mossad, CIA, Kissinger…etc. On y puise pour expliquer le tout du rien, puis on se consterne sur notre sort, on grille le feu rouge, on insulte la femme, on jette son sachet par la vitre de la voiture, on prie et on se creuse un trou dans la terre en attendant le jugement dernier.

Mais le névrosé du Mossad comme représentation du monde ne va jamais au terme de son raisonnement : si l’autre est aussi fort, n’est-ce pas conclure que nous sommes trop faibles ? Idiots ? Peu éduqués ? Peu entreprenants ? Peu respectueux du savoir et de la puissance qu’il offre ? Cupides et barbares? Non. Le complotiste s’arrête à la première couche : l’autre est fort et moi je suis sa victime. Puis on change de discussion. Territoire offert à l’analyse ne lourde que cette Mossadisation de nos malheurs et échecs.

Etrange vision partagée par une majorité hallucinée. Le Mossad existait donc depuis six siècles expliquant par-là cette terrible décomposition de nos histoires ? Mais il ne faut peut-être même plus raisonner l’halluciné ; cela ne sert à rien. Si vous dénoncez cette maladie, il vous accuse d’en faire partie.

La Mossadisation sert à expliquer le succès de celui qu’on n’aime pas, l’économie, les médias, la différence, la singularité et même la rébellion Alors que le mal est dans le lien au monde, dans cette façon de venir au monde bras baissés, cette démission. Le mal est dans le grammage exact de notre présence au monde.

La Mossadisation est une maladie de l’esprit. Elle n’est pas liée à l’existence, la puissance ou la faiblesse d’un service barbouze quelconque qui défend les siens, mais à nos esprits. C’est une affaire intime de l’âme malade de « l’Arabe » ou de ceux qui subissent « l’Arabe ». Daech vient de l’échec des Etats, de régimes, des peuples, des élites, de vous, de moi.

Si les autres en profitent, il faut saluer leurs intelligences et prendre conscience de nos misères. Mais à qui raconter ce Zabor en cette époque ? C’est plus facile de soupçonner le monde que de le porter sur son dos ou de lui tenir tête à hauteur de ses nuages et constellations. Le chroniqueur est devenu allergique, jusqu’à la violence, face à cette théorie du « Mossad universel ». C’est d’une indécence qui insulte la vie, la raison et le sens de la dignité. Ce qui nous arrive est notre faute, pas notre sort.


Kamel Daoud
http://www.impact24.info/, 4 mars 2015