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25 janvier 2015

50 nuances de haine : la réponse de Kamel Daoud, menacé par un appel à la fatwa



Alors qu'un imam salafiste algérien vient d'appeler à le "condamner à mort publiquement", l'auteur de "Meursault, Contre-enquête" a rédigé cette nuit cette chronique. 

Question fascinante : d'où vient que certains se sentent menacés dans leur identité, dans leur conviction religieuse, dans leur conception de l'histoire et dans leur mémoire dès que quelqu'un pense autrement qu'eux? La peur d'être dans l'erreur les poussant donc à imposer l'unanimité et combattre la différence? De la fragilité des convictions intimes? De la haine de soi qui passe par la haine de l'Autre? De toute une histoire d'échecs, de frustrations, d'amour sans issue? De la chute de Grenade? De la colonisation? Labyrinthe.
Mais c'est étrange : ceux qui défendent l'islam comme pensée unique le font souvent avec haine et violence. Ceux qui se sentent et se proclament Arabes de souche ont cette tendance à en faire un fanatisme plutôt qu'une identité heureuse ou un choix de racine capable de récoltes. Ceux qui vous parlent de constantes nationales, de nationalisme et de religion sont souvent agressifs, violents, haineux, ternes, infréquentables et myopes: ils ne voient le monde que comme attaques, complots, manipulations et ruses de l'Occident.
Le regard tourné vers ce Nord qui les écrase, les fascine, les rend jaunes de jalousie. Le dos tourné à l'Afrique où l'on meurt quand cela ne les concerne pas: Dieu a créé l'Occident et eux comme couple du monde, le reste c'est des déchets. Il y a des cheikhs et des fatwas pour chaque femme en jupe, mais pas un seul pour nourrir la faim en Somalie. L'abbé Pierre n'est pas un emploi de musulman ?

Laissons de côté. Gardons l'œil sur la mécanique: de quoi est-elle le sens? Pourquoi l'identité est morbidité? Pourquoi la mémoire est un hurlement par un conte paisible? Pourquoi la foi est méfiance? Mais que défendent ces gens-là qui vous attaquent chaque fois que vous pensez différemment votre nationalité, votre présent ou vos convictions religieuses? Pourquoi réagissent-ils comme des propriétaires bafoués, des maquereaux? Pourquoi se sentent-ils menacés autant par la voix des autres?
Etrange. C'est que le fanatique n'est même pas capable de voir ce qu'il a sous les yeux: un pays faible, un monde «arabe» pauvre et ruiné, une religion réduite à des rites et des fatwas nécrophages après avoir accouché, autrefois, d'Ibn Arabi et un culte de l'identité qui ressemble à de la jaunisse.
C'est qu'il ne s'agit même pas de distinctions idéologiques, linguistiques ou religieuses: l'imbécile identitaire peut tout aussi être francophone chez nous, arabophone, croyant ou passant. Un ami expliqua au chroniqueur que la version cheikh Chemssou laïc existe aussi: avec la même bêtise, aigreur, imbécillité et ridicule. L'un parle au nom de Dieu, l'autre au nom des années 70 et de sa conscience politique douloureuse et l'autre au nom de la lutte impérialiste démodée ou du berbérisme exclusif.

Passons, revenons à la mécanique: de quoi cela est-il le signe? Du déni: rues sales, immeubles hideux, dinar à genoux, Président malade, une dizaine de migrants tués dans un bus sur la route du rapatriement, dépendance au pétrole et au prêche, niveau scolaire misérable, armée faiblarde du Golfe à l'océan, délinquances et comités de surveillance du croissant, corruption, viols, émeutes.
Rien de tout cela ne gêne. Sauf le genou de la femme, l'avis de Kamel Daoud, le film «l'Oranais», dénoncer la solidarité assise et couchée avec la Palestine, l'Occident en général, le bikini en particulier et l'affirmation que je suis Algérien ou le cas d'Israël comme structure des imaginaires morbides.
Pourquoi cela existe ? Pourquoi l'âme algérienne est-elle encerclée par une meute de chiens aigus et des ogres pulpeux?

Kamel Daoud

L'Obs, 17 décembre 2014

Bio express
Né en 1970 à Mostaganem (300 km à l'ouest d'Alger), Kamel Daoud a suivi des études de lettres françaises après un bac en mathématiques. Il est journaliste au «Quotidien d'Oran» où il tient depuis douze ans la chronique la plus lue d'Algérie.
Il est l'auteur de plusieurs récits dont certains ont été réunis dans le recueil «le Minotaure 504» (Sabine Wespieser éditeur, 2011) - initialement paru à Alger sous le titre «la Préface du nègre» (Barzakh, 2008) et distingué par le Prix Mohammed-Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008.
« Meursault, contre-enquête », publié en Algérie par les Editions Barzakh en 2013 et en France par Actes Sud en 2004, est son premier roman. Récompensé par plusieurs prix, dont celui des Cinq Continents, Il a été finaliste du dernier prix Goncourt
Ce mardi 16 décembre, l'imam salafiste Abd El Fattah Hamdache a posté sur sa page Facebook, en arabe, un appel à la fatwa contre lui: "L'écrivain apostat, mécréant, algérien, 'sionisé', criminel insulte Dieu […]. Nous appelons le système algérien à le condamner à mort publiquement." Une pétition a été lancée, en Algérie, pour demander qu'il soit poursuivi en justice

Nota de Jean Corcos :

Kamel Daoud ne le rappelle pas dans cet article, mais cette "fatwa" vient d'abord de la fureur provoquée en Algérie suite à une de ses tribunes, où il reprochait aux Arabes de ne s'indigner que pour le sort des Palestiniens, et jamais pour les drames du monde arabe ou d'ailleurs.

A noter aussi, sur ce lien, les très nombreuses pétitions lancées aussi en France pour soutenir cet intellectuel algérien.

07 octobre 2012

Les Mémoires de guerre de Salman Rushdie (2/2)



UN MOMENT DE BASCULE

A bien des égards, oui, le monde était sens dessus dessous. Plus d'un repère intellectuel et politique était en train de sauter. Et ce qui rend Joseph Anton passionnant, c'est que ce livre témoigne, au ras du quotidien, d'un moment de bascule alors difficilement perceptible : c'est à cette époque que les références politiques occidentales (nationale, socialiste, libérale...) furent défiées pour de bon par l'islam radical et sa puissance d'entraînement. "Le problème de l'islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir", constatait le philosophe Michel Foucault, en 1979, lors de ses reportages au cœur de la révolution iranienne. Dix ans plus tard, quand les mollahs condamnèrent à mort un citoyen britannique pour avoir écrit un roman "impie", la chose sidérait encore. Les attentats du 11 septembre n'avaient pas eu lieu, le cinéaste Theo Van Gogh n'avait pas été assassiné, les caricatures de Mahomet n'avaient pas mis le feu aux poudres, les locaux de Charlie Hebdo n'avaient pas encore brûlé... "Tout cela fait partie de la même histoire, du même récit fondamental, affirme Rushdie. Mais, en 1989, il était trop tôt pour comprendre de quoi il s'agissait. Personne n'a vu la fatwa comme le début d'un conflit plus large, on y percevait une anomalie farfelue. C'est comme dans Les Oiseaux, d'Hitchcock. Il y a d'abord un oiseau qui apparaît, et vous vous dites : "C'est juste un oiseau !" C'est seulement plus tard, quand le ciel est rempli d'oiseaux furieux, que vous pensez : "Ah, oui, cet oiseau annonçait quelque chose, il n'était que le premier...""

Cette comparaison est omniprésente sous la plume de Rushdie, dont le livre bâtit une "ornithologie de la terreur". Merles de la mort, oiseaux désespérés ou pigeons naïfs, chaque acteur de cette scène tragique est décrit comme un volatile emporté par un tourbillon aussi absurde que sanglant. Vers le milieu de Joseph Anton, Rushdie évoque en particulier une "mouette aux ailes mazoutées qui ne pouvait plus voler". Le mazout, ici, représente la visqueuse tolérance à l'égard de l'intolérance, l'idéologie sirupeuse du compromis et l'accusation paralysante d'"islamophobie". Là encore, quand on lui fait observer que l'animosité envers l'islam cache parfois mal un racisme pur et simple, Rushdie se cabre : "Je n'ai aucune tolérance à l'égard de la xénophobie et du racisme, que j'ai toujours combattus. Ceux qui s'attaquent aux minorités, aux musulmans ou aux homosexuels, par exemple, doivent être condamnés par la loi. L'islamophobie, c'est autre chose, c'est un mot qui a été inventé récemment pour protéger une communauté, comme si l'islam était une race. Mais l'islam n'est pas une race, c'est une religion, un choix. Et dans une société ouverte, nous devons pouvoir converser librement au sujet des idées."
Ainsi, dans son livre, Rushdie énonce sur l'islam au sens large, et non seulement sur ses avatars fondamentalistes, des jugements qui étonnent par leur généralité englobante et leur sévérité lapidaire. Lui qui a grandi dans une famille musulmane où beaucoup étaient pratiquants, lui dont le père, d'une grande érudition religieuse, avait choisi de s'appeler Rushdie en hommage à Ibn Rushd (Averroès), lui qui a connu le déracinement et la xénophobie, n'hésite pas à fustiger une religion à l'égard de laquelle son hostilité, là encore, semble s'être intensifiée pendant ses années de clandestinité : "C'est vrai, ma vision des choses est plus tranchée aujourd'hui. Il faut dire que j'ai traversé une épreuve qui m'a obligé à prêter attention à ce qui se passait dans le monde musulman. Or quelque chose a mal tourné au sein de l'islam. C'est assez récent. Je me souviens, quand j'étais jeune, beaucoup de villes dans le monde musulman étaient des cités cosmopolites, de grande culture. On surnommait Beyrouth le "Paris de l'Orient". L'islam dans lequel j'ai grandi était ouvert, influencé par le soufisme et l'hindouisme, ce n'était pas celui qui est en train de se répandre à toute vitesse. C'est pour moi une tragédie que cette culture régresse à ce point, comme une blessure auto-infligée. Et je pense qu'il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez plus blâmer l'Occident. Parfois, vous savez, les problèmes sont vos problèmes. Cela dit, s'il y avait le moindre signe qu'une société musulmane était capable de créer une démocratie ouverte, je changerais d'avis."

Pour que ce revirement soit possible, songe-t-on en l'écoutant, il faudrait que Salman Rushdie se débarrasse de Joseph Anton, et qu'il puisse surmonter la peur, la colère qui ont structuré ces années de chasse à l'homme. C'est peut-être pour cela que ces Mémoires sont écrits non pas à la première, mais à la troisième personne du singulier : comme si Rushdie souhaitait mettre à distance cette époque de cavale et d'épouvante, montrer que Joseph Anton le fugitif est devenu le personnage d'un récit dont Rushdie l'écrivain maîtrisait la narration. "Je n'avais jamais eu envie d'écrire une autobiographie, précise Rushdie. Mais il se trouve qu'à cette époque ma vie est devenue une sorte de thriller, donc j'ai pensé que Joseph Anton pouvait devenir un personnage de roman. Cette période de mon existence est aujourd'hui close et, sauf s'il devait m'arriver quelque chose de terrible, j'espère vraiment que ces Mémoires n'auront pas de tome II..."
Ces mots, Rushdie les a prononcés le 12 septembre, à Londres, dans les bureaux de son agent Andrew Wylie. Quatre jours plus tard, les mollahs iraniens annonçaient qu'ils ajoutaient 500 000 dollars à la prime qui récompenserait son assassin. Une fois de plus, c'est un message de Téhéran qui pourrait obliger le soldat Anton à reprendre du service.

Jean Birnbaum,
Le Monde, 20 septembre 2012

Joseph Anton. Une autobiographie (Joseph Anton. A Memoir), de Salman Rushdie, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, Plon, 734 p., 24 €.