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25 octobre 2019

« Il faut qu’il paye » : au Mali, les femmes violées par des djihadistes demandent justice


Abdoulaziz Al-Hassan, commissaire de la police islamique de Tombouctou en 2012, est poursuivi par la CPI et est accusé d’avoir mis en place une politique de viols, tortures et mariages forcés qui a réduit les femmes à l’état d’esclaves sexuelles. 
 
C’est dans une ancienne banque transformée en commissariat islamique que des femmes de Tombouctou ont été parquées par dizaines. Enfermées de longs jours dans cette prison de fortune, elles ont été régulièrement violées pour avoir manqué aux règles imposées par les djihadistes. Les associations de défense des droits humains parlent même de « viols systématiques » pendant l’occupation de cette région reculée du nord du Mali, en 2012, par les groupes armés Ansar Dine et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).
Sept ans après les faits, la Cour pénale internationale (CPI) a annoncé l’ouverture prochaine du procès de l’ancien commissaire de la police islamique de Tombouctou, le Touareg malien Abdoulaziz Al-Hassan. Lundi 30 septembre, les juges de la CPI ont confirmé les charges de « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » à son encontre. Entre autres, il est accusé d’avoir mis en place une politique de viols, tortures et mariages forcés qui a réduit les femmes de la ville à l’état d’esclaves sexuelles.
« Celles qui ne s’étaient pas bien couvertes, celles qu’on voyait en compagnie d’un homme qui n’était pas leur mari, celles qui étaient prises en train de faire le commerce des produits de beauté… Toutes ces femmes étaient arrêtées, battues et envoyées à la prison pour femmes. Et dans cette prison, elles étaient violées », explique Bintou Samaké, la présidente de l’association Wildaf (Women in Law & Development in Africa), qui fournit du soutien aux femmes victimes de violences.

« Récompenser » les djihadistes

Mariama* se souvient de sa colère contre les groupes djihadistes arrivés à Tombouctou, qui bouleversaient son quotidien par leur violence et leurs règles arbitraires. « Il n’y avait pas de divertissements, pas de loisirs, pas d’éducation », raconte la jeune femme, alors âgée de 15 ans. Un jour qu’elle part chercher de l’eau, elle décide d’ignorer ces règles et sort tête nue. C’est une course rapide, elle espère passer inaperçue. Mais les extrémistes l’arrêtent et la traînent au commissariat islamique. Pendant son emprisonnement de quarante-huit heures, deux gardes l’emmènent dans une pièce reculée, où elle est violée. « Lorsqu’ils ont fini, ils m’ont demandé de m’habiller. Je n’avais même pas la capacité de me lever », raconte-t-elle tout bas. A son retour dans la maison familiale, elle ne dit rien de ce qu’elle vient de subir.
A Tombouctou, beaucoup ont aussi été forcées au mariage pour « récompenser » les soldats du djihad et autoriser des relations sexuelles « dans le respect de la religion », selon la procureure de la CPI, Fatou Bensouda. Parfois, ces mariages étaient collectifs, les extrémistes se cotisant pour payer une dot à plusieurs. Une fois la nuit tombée, l’époux officiel laissait place à d’autres qui, tour à tour, abusaient de leur « femme », racontent les enquêteurs qui se sont rendus sur place. Dans certains cas, les mariages forcés ne duraient que quelques heures et, aussitôt consommés, se concluaient par un divorce.
En 2012 et 2013, Wildaf a recensé 173 femmes victimes de violences sexuelles et dont les séquelles physiques, psychologiques ou les grossesses résultant des viols auraient nécessité une assistance immédiate. Mais le vrai nombre des victimes, selon les associations, serait de plusieurs milliers. La plupart se sont tues pendant des semaines, des mois voire des années, de peur d’être mises à l’écart et blâmées par leurs familles. Des années plus tard, les langues se délient peu à peu, dans l’espoir que justice soit rendue.
Après l’arrivée de ceux qu’elle appelle « les occupants », Ada*, alors âgée de 20 ans, est restée terrée dans sa maison. Finalement sortie faire des courses pour sa famille, elle est fouettée en plein marché pour n’avoir pas porté de voile. Elle doit utiliser l’argent des courses pour acheter de quoi se couvrir. Puis, après une autre visite au marché, elle reçoit deux demandes en mariage, qu’elle refuse. La troisième demande n’en est plus une. « Ils sont venus de force, parce que c’est la loi du plus fort », se souvient-elle. Amenée dans une nouvelle maison avec le mari qu’elle n’a pas choisi, enfermée pendant deux semaines, elle est violée tous les soirs. Puis, un matin, le djihadiste divorce et se remarie aussi vite. « Ça m’a encore déchirée de l’intérieur », dit-elle, meurtrie à l’idée qu’une autre femme vive son calvaire.

Aucun homme n’a été inculpé

Ada n’a plus revu son bourreau, qui a quitté la ville au moment de l’intervention des forces françaises pour libérer le nord du Mali du joug des extrémistes, en janvier 2013. Beaucoup d’autres n’ont pas eu cette chance : aucun homme n’a été inculpé pour les viols commis pendant l’occupation de Tombouctou ; victimes et agresseurs se croisent régulièrement dans les quartiers centraux de cette cité de 50 000 habitants.
Très peu de femmes ont reçu une assistance médicale ou psychologique. La Commission vérité, justice et réconciliation (CVJR), mise en place par le gouvernement malien pour enquêter sur les crimes de guerre commis depuis l’indépendance, ne dispose que d’un seul psychologue, basé à Bamako, pour assister des milliers de personnes affectées. Le procès d’Al-Hassan est le premier à entendre des victimes de ces crimes. Au Mali, deux plaintes collectives de victimes de violences sexuelles, déposées en 2014 et 2015, n’ont jamais abouti après que les juges chargés d’enquêter ont quitté le nord du pays pour garantir leur propre sécurité.
Malgré un accord de paix signé à Alger en 2015, les femmes du nord n’ont pas connu de répit. L’année dernière, Alioune Tine, expert indépendant sur la situation des droits humains au Mali, déclarait : « Aucune femme ne peut monter dans un bus entre Gao et Bamako sans risque de violence physique ou sexuelle. » A mesure que les violences contre les civils se déplacent vers le centre du pays, les viols se multiplient.
Sept ans plus tard, Mariama essaye toujours de reprendre une « vie normale » et de retrouver l’insouciance qui lui a été volée. Le procès d’Al-Hassan, espère-t-elle, lui apportera un début de répit : « Il faut qu’il paye, dit-elle. S’il n’avait pas ouvert le commissariat islamique, tout ça ne serait pas arrivé. »

* Les prénoms ont été changés

Anna Pujol-Mazzini
Le Monde, 1er octobre 2019



28 février 2016

Tombouctou célèbre la reconstruction de ses mausolées, détruits par les jihadistes



Grâce au savoir-faire traditionnel des maçons de Tombouctou, la cité légendaire du nord-ouest du Mali a repris possession de ses 14 mausolées détruits par des jihadistes en 2012. Une cérémonie de sacralisation s'est tenue jeudi.

Tombouctou renaît de ses cendres. Plus de trois ans après la destruction des mausolées de la cité légendaire du nord-ouest du Mali, victime de l’obscurantisme des jihadistes, la ville a repris possession de ses monuments, reconstruits à l'identique, jeudi 4 février.
Pulvérisés au nom de la lutte contre "l'idolâtrie" ordonnée par le groupe jihadiste touareg malien Ansar Dine, c'est par une cérémonie de sacralisation, avec lecture intégrale du Coran et prière collective, que s'est achevée la patiente œuvre de réhabilitation des sanctuaires de saints musulmans.

"C'est un symbole fort pour la paix"

L’ancien grand centre intellectuel de l'islam, qui a connu son apogée au XVe siècle, classé par l’Unesco au Patrimoine mondial de l'humanité en péril, comptait "16 cimetières et mausolées qui étaient des composantes essentielles du système religieux dans la mesure où, selon la croyance populaire, ils étaient le rempart qui protégeait la ville de tous les dangers".
Quatorze de ces mausolées avaient été détruits par des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda, qui ont dicté leur loi dans cette région de mars-avril 2012 jusqu'au déclenchement, en janvier 2013, d'une opération militaire internationale à l'initiative de la France, qui se poursuit actuellement.
"C'est un symbole fort pour la paix", s'est félicité lors de la cérémonie Sane Chirfi, représentant de la famille responsable du mausolée Alpha Moya, l'un des tout premiers vandalisés. "Les mausolées sont des symboles de rassemblement, de regroupement, parce que parmi les saints de Tombouctou, il y a des saints de toutes les ethnies".
"On avait vu la dureté des images, la brutalité des destructions, et aujourd'hui, ce mausolée, nous sommes très heureux qu'il soit debout", a confié le représentant de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui a conduit le projet, Lazare Eloundou.

"Les mausolées seront bientôt accessibles à tous"

Malgré l'importance de ces mausolées pour la population, qui voue un grand respect aux saints décédés, seuls étaient conviés à la cérémonie les représentants des familles chargées de leur gestion, des responsables maliens, dignitaires coutumiers et religieux ainsi que des diplomates.
Mais ils seront bientôt accessibles à tous les habitants, a assuré le directeur de cabinet du ministre de la Culture, Almamy Ibrahim Koreissi: "Il s'agit de remettre en activité ces monuments-là : que ceux qui avaient l'habitude de les fréquenter puissent revenir se recueillir dans ces mausolées".
La réhabilitation des mausolées a été achevée sur le plan architectural en septembre 2015, le même mois que la première comparution devant la Cour pénale internationale (CPI) d'un suspect, Ahmad Al Faqi Al Mahdi, membre d'Ansar Dine, accusé d'avoir dirigé les dégradations contre neuf mausolées et une mosquée.

Avec AFP
Site de France 24, 5 février 2016