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26 octobre 2014

L'Alliance Israélite Universelle, entre Orient et Occident : Jean-Claude Kuperminc et Ariel Danan seront mes invités le 2 novembre

Ecole mixte de Oued-Zem (Maroc), 1949
Photo tirée du site www.aiu.org

Dimanche prochain, nous allons à nouveau laisser de côté l'actualité brûlante pour parler d'une vieille Institution de notre Communauté que sans doutes la majorité de nos auditeurs connaissent, mais en partie probablement, en tout cas ce sera l'ambition de ce numéro de "Rencontre" de vous la faire mieux connaitre. Notre sujet sera en effet : "l'Alliance Israélite Universelle, entre Orient et Occident", et j'aurai le plaisir de recevoir deux invités parfaitement qualifiés pour en parler. Tout d'abord Jean-Claude Kuperminc, qui est le Directeur de la bibliothèque de l'Alliance, la plus importante bibliothèque d'Europe dans le domaine des archives juives. Deuxième invité, Ariel Danan, Directeur adjoint de la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, responsable de la Médiathèque Alliance baron Edmond de Rothschild. Docteur en histoire,  il vient de publier un livre issu de sa thèse : "Les Juifs de France et l’Etat d’Israël (1948-1982)"(Editions Honoré Champion). Quelques précisions avant cette émission. Ma série n'est pas consacrée aux évènements ou aux institutions de la communauté juive, et sa thématique est bien précise, puisqu'il s'agit à la fois de traiter du monde musulman et des associations qui - malgré les difficultés - tentent de garder des passerelles entre Juifs et Musulmans. Or cette Institution œuvre justement pour cet idéal de dialogue : éducation, promotion de la langue et de la culture françaises à l'étranger, défense des droits de l'homme, dialogue interreligieux et cela dans le monde entier, tels sont les buts qu'elle a eu dès le départ. Et puis bien sûr, j'ai souhaité que l'on reste dans la thématique de ma série, et ce n'était pas difficile car l'histoire des écoles de l'Alliance s'est confondue, au moins pendant les premières décennies, avec celle de l'entrée dans la francophonie et dans la culture occidentale d'une grande partie des juifs vivant en Terre d'Islam. De ces écoles, il ne reste presque rien, mais beaucoup d'archives, beaucoup de mémoire partagée aussi avec certains Musulmans, bref il y aura aussi matière à en parler.

Parmi les questions que je poserai à mes invités :

-         L'Alliance Israélite Universelle a été fondée en 1860, pourriez-vous dire dans quelles circonstances ? Quels étaient les fondateurs ? Quels était son but principal ? Est-ce que c'était une vraie organisation juive internationale ou est-ce qu'elle était essentiellement française ? Enfin, quelle fut l'attitude des Autorités françaises par rapport à son action ?
-        Est-ce qu'on ne peut pas dire que, finalement, avec son idéal républicain d'émancipation des Juifs au sein des société où ils vivaient, l'Alliance n'a pas été, par idéologie, antisioniste au moins au début ? Dans ce contexte, pourquoi avoir créé le lycée agricole de "Mikvé Israël" en Palestine, en 1870 donc plusieurs années avant le premier congrès sioniste ?
-        A propos du réseau scolaire de l'Alliance Israélite Universelle en Terre d'Islam avant les bouleversements de l'Indépendance de l'état d'Israël puis des ex-colonies : quels étaient les pays où il y avait ces écoles ? Combien d'élèves scolarisés au total ? A t'on une idée du pourcentage d'élèves non juifs dans ces écoles ? Dans quels pays musulmans reste-t-il des établissements de l'Alliance ?
-        A propos de la fabuleuse bibliothèque de l'Alliance Israélite Universelle, j'ai lu que les nazis, dès leur occupation de Paris, avaient pillé toutes vos archives, est-ce que vous êtes arrivés à récupérer ces fonds ? Deuxième question, il y a eu, on le sait, le départ massif des Juifs des pays musulmans, cela s'est fait parfois de façon très précipitée comme en Egypte ou en Algérie : est-ce que l'Alliance est arrivée à rapatrier toutes ses archives, est-ce qu'il en reste là-bas, sont-elles consultables ou détruites en partie ? Quels historiens de ces Diasporas utilisent vos fonds documentaires ?
-        Que trouve-t-on dans la médiathèque baron Edmond de Rothschild ? Quelles sont les manifestations prévues prochainement et qui tournent autour du patrimoine des juifs d'Orient, et de toutes ces communautés disparues ?
-        Que fait l'Alliance Israélite Universelle pour conserver des passerelles et un dialogue avec les musulmans les plus ouverts ?

L'A.I.U mérite vraiment notre intérêt et notre soutien : soyez nombreux à l'écoute dimanche prochain !

J.C

24 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 3/6, le Protectorat français et l’émancipation culturelle des Juifs

Au milieu du XIXe siècle, les Juifs de Tunisie, dans leur grande majorité, étaient encore des sujets du Bey, au nombre desquels on ne comptait guère de lettrés dans la langue du pays, et qui vivaient repliés sur leurs préceptes, n’ayant d’instruction que religieuse ; et encore était-on vraiment instruit lorsqu’on n’avait qu’une instruction religieuse ? Une fois soustraites la moitié féminine et la grande majorité des garçons qui n’apprenaient plus qu’à ânonner leurs prières, peu nombreux étaient ceux qui lisaient et écrivaient l’hébreu. La maîtrise d’une langue qui ne fût pas l’idiome parlé était encore un capital rare et convoité. Contrairement aux Juifs d’autres pays musulmans, notamment ceux de l’Orient, les Juifs de Tunisie, sauf exceptions, n’avaient rien acquis des lettres arabo-musulmanes. Ainsi n’avait pu naître entre les élites arabes et juives cette complicité que confère une culture réflexive commune.

Avant le Protectorat français, les populations juives soufrèrent de leur qualité d’israélites.Des sujets de second rang, certes toujours tolérés par l’Islam, mais qui se voyaient dominés, diminués dans leurs droits, leurs activités, leur costume, et ainsi dans leur être. La quête de l’universel a fait que les juifs « grâna » (originaires de la ville toscane de Livourne) étaient les premiers qui se tournèrent vers les écoles italiennes. Les écoles chrétiennes, catholiques ou protestantes, qui s’ouvrirent à Tunis dans la seconde moitié du XIXe siècle et dès avant le Protectorat de 1881, attirèrent de plus en plus les enfants des familles juives. Les Juifs « twânsa » (les autochtones dont l'implantation en Tunisie était antérieure à l'islam) s’efforcèrent, quand à eux, d’emprunter la voie de la culture française.

C’est d’ailleurs le Protectorat français qui apporta le premier élan d’émancipation pour l’ensemble de la communauté juive de Tunisie. En choisissant la culture que leur apportèrent plus largement l’École de la République et celle de l’Alliance Israélite Universelle, les Juifs de Tunisie voyaient de nouvelles portes qui leur étaient ainsi ouvertes sur le plan culturel et socioprofessionnel. Cependant ils ne pouvaient se franciser par l’instruction sans se rapprocher des manières françaises, par un usage progressif du français dans la conversation, l’adoption du costume européen, l’acceptation de rythmes de travail hebdomadaires qui n’étaient pas les leurs, etc. Cela ne se fit pas sans difficultés : on risquait de se trahir soi-même en abandonnant un à un des traits qui faisaient l’identité collective. Mais en quelques générations, cela se fit, par de multiples transitions.

C’est ainsi que la présence française véhicula un mouvement inéluctable d’émancipation appuyé sur la culture française. Cette émancipation de la communauté passa inévitablement par le choix de l’instruction.C’est la raison pour laquelle l’Alliance israélite n’allait cesser de se développer en Tunisie, l’impulsion étant donnée par son premier directeur, David Cazès, Juif français qui avait été formé à l’École normale d’instituteurs de l’organisation centrale : « l’École orientale préparatoire de Paris ». Ainsi, après l’école de garçons, fut ouverte en 1882 à Tunis une école de filles qui comptait 340 élèves en 1886 et déjà 847 en 1891 [1]. Deux autres écoles furent créées en 1883, l’une à Sousse et l’autre à Mahdia. Une autre le sera à Sfax en 1905, une seconde école de garçons à Tunis en 1910, tandis qu’une expérience de ferme école, tentée en 1895, tourna court [2].

Dans les écoles de l’Alliance, les instituteurs, formés par l’organisation elle-même, ne se contentèrent pas d’enseigner la langue française, comme l’on enseignerait une langue étrangère. Outre le fait que cet enseignement impliquait l’apprentissage fondamental de la lecture et de l’écriture, c’est tout un système de valeurs qui était transmis, ainsi que de nouvelles idées d’émancipation. Aussi l’action de l’Alliance ne fut-elle pas acceptée par les tenants de la tradition et des pouvoirs traditionnels au sein de la communauté, qui pouvaient mobiliser contre elle des fractions variables des communautés locales. Mais cette résistance était vaine face à un mouvement porteur de tant d’espérances. La scolarisation se développa donc, surtout dans la capitale, mais pas uniquement dans les écoles de l’Alliance. Les établissements français qui s’ouvrirent après le Protectorat, et notamment le Lycée Carnot - en lequel se transforma en 1893 l’ancien collège Saint Charles tenu par les Jésuites -, attirèrent de plus en plus d’enfants juifs.

Le Protectorat français alliait ainsi à la promotion de la culture le souci de l’émancipation de ses protégés par l’instruction, conformément à l’esprit de Jules Ferry. Parmi les Tunisiens, les Juifs en furent incontestablement les premiers bénéficiaires. Mais c’est aussi qu’ils avaient tout à gagner en s’engageant dans cette voie qui s’offrait à eux : une amélioration de leur situation matérielle, certes, mais surtout un statut social, une dignité qu’ils n’auraient pu autrement espérer, et qui leur permit d’inverser la relation de domination entre eux et les Musulmans. La dynamique du changement culturel ne cessa de s’amplifier, même si les communautés locales n’évoluèrent pas toutes au même rythme, et que certaines, notamment la grande communauté de Djerba, ne furent que très faiblement concernées. Le processus s’est étalé dans le temps long des générations, partant de la classe la plus aisée, occidentalisée avant le Protectorat, jusqu’à certains éléments des plus modestes, mais touchant principalement une très large partie des classes moyennes.

L’occidentalisation de la communauté se développa sans cesse, même dans les périodes de tension entre celle-ci et les autorités politiques et administratives. Les changements socioculturels accompagnèrent les progrès sociaux et économiques dus à l’accès à des situations professionnelles nouvelles. Ils les permirent dans un premier temps, et furent eux-mêmes accélérés par ces derniers ensuite. Les jeunes Juifs sortant des écoles et des centres d’apprentissage (école professionnelle de l’O.R.T. [3]) trouvèrent à s’employer dans les ateliers, les magasins et les bureaux qui se multipliaient dans les villes tunisiennes. Le nombre des juifs tunisiens instruits augmenta considérablement : il s’agissait de jeunes ayant acquis la connaissance parfaite du français, mais qui maîtrisaient suffisamment l’arabe parlé pour être des intermédiaires entre les français et les indigènes. A la génération suivante, les enfants étaient poussés à aller au-delà de l’instruction primaire, les parents ayant acquis une conscience aiguë du lien étroit entre la promotion sociale et un plus haut niveau d’études. Ainsi, depuis le protectorat la communauté dans son ensemble a été prise dans un mouvement accéléré d’ascension socioculturelle, après une longue période de stagnation.

Dès la fin du XIXe siècle, les familles disposant de ressources financières suffisantes offrirent la possibilité de poursuivre des études secondaires à leurs enfants, et même l’accès au supérieur devint possible avec l’obtention du baccalauréat français. De nombreux Juifs tunisiens devinrent alors médecins ou avocats. En effet, les professions libérales leur étaient ouvertes, en plus ils leur était possible, à condition d’avoir obtenu la naturalisation française, de travailler dans l’administration du Protectorat.

Ainsi le Protectorat français fut accueilli avec un certain enthousiasme par les juifs de Tunisie, convaincus que leur condition s'améliorerait sous l'égide d'une France qui avait été la première nation à émanciper les juifs. Et de fait, la situation économique de la communauté juive prospéra à la faveur de l'économie de la Régence. À la première école de l'Alliance israélite s'en ajoutèrent de nouvelles à Tunis, Sousse et Sfax. Mais la jeunesse juive fut aussi de plus en plus nombreuse à fréquenter les écoles publiques ouvertes dans les villes de Tunisie. La scolarisation des nouvelles générations engendra l'acculturation de la population juive. Les familles juives aisées abandonnèrent la « Hara » pour s'installer dans les nouveaux quartiers « européens ».

Souhail Ftouh,
Tunis


Notes :
(1) Bulletins semestriels de l’Alliance Israélite Universelle, années 1881 et suivantes.
(2) Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier I B, II B.
(3) "Œuvre, Reconstruction, Travail".