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25 juin 2020

La justice française condamne Rifaat Al-Assad, bourreau syrien en exil


L’oncle du président de la Syrie a reçu une peine de quatre ans de prison pour blanchiment et a vu ses biens confisqués.


Le président syrien Hafez Al-Assad (à droite, disparu en 2000) et son frère Rifaat, 
à Damas, en janvier 1984

C’est peut-être la fin de l’étrange impunité dont jouissait en France Rifaat Al-Assad, l’oncle du président Bachar Al-Assad et ex-bourreau de l’opposition syrienne, qui coulait depuis une trentaine d’années des jours tranquilles, entre son hôtel particulier de la très huppée avenue Foch, à Paris, et ses propriétés de la Costa del Sol et des bords de la Tamise. Le frère cadet de Hafez Al-Assad, fondateur du régime baassiste, a été condamné mercredi 17 juin à quatre ans de prison, pour s’être constitué dans l’Hexagone, avec l’argent des contribuables syriens, un empire immobilier d’une valeur de 90 millions d’euros.

Le tribunal correctionnel de Paris, qui a sanctionné « des faits d’une exceptionnelle gravité », a ordonné la confiscation de ces « biens mal acquis » sans toutefois délivrer de mandat d’arrêt contre l’octogénaire, absent du procès pour raisons médicales. Ses avocats, qui ont dénoncé « un procès à caractère politique », « sans la moindre preuve de flux financiers illicites », ont annoncé leur intention de faire appel. Compte tenu de son âge et de sa santé fragile, il est peu probable que Rifaat Al-Assad aille un jour en prison.

Basses œuvres

Le chef des Brigades de défense, une formation paramilitaire en charge des basses œuvres du régime syrien, est accusé d’avoir orchestré en 1982 la sanglante reconquête de Hama, alors épicentre d’une insurrection antigouvernementale, dirigée par les Frères musulmans. De cette opération, qui a causé des milliers de morts, en majorité civils, et conduit à la destruction d’une partie du centre historique de la ville, il a gardé un surnom : le « boucher de Hama ». Deux ans plus tôt, en représailles à une tentative d’assassinat raté de Hafez Al-Assad, il avait envoyé ses sbires massacrer des centaines de détenus, dans la prison de Palmyre.

En 1984, la relation entre les deux frères vire à l’aigre. Profitant d’une hospitalisation du président, l’ambitieux Rifaat ordonne aux Brigades de défense de se déployer dans Damas. Mais le coup d’Etat est déjoué et le benjamin de la famille Assad, évincé de l’armée, est obligé de s’exiler. Il s’établit d’abord en Suisse, puis en France, avec une suite de 200 fidèles. Lui qui ne disposait d’aucune fortune personnelle, commence à se bâtir un immense patrimoine, principalement en Espagne, mais aussi au Royaume-Uni et en France où il acquiert, outre sa demeure de l’avenue Foch, des dizaines d’appartements de standing dans les beaux quartiers parisiens et un domaine de 45 hectares dans le Val-d’Oise.

Blanchiment aggravé

L’ex-cacique du régime Assad, décoré de la Légion d’honneur par François Mitterrand pour « services rendus à la nation », se croit au-dessus de tout soupçon. D’autant qu’après l’accession de Bachar Al-Assad à la présidence, en 2000, qui s’est accompagnée de la destruction de ses derniers réseaux en Syrie, il se convertit en opposant à Damas. Mais en 2013, deux associations anticorruption, Sherpa et Transparency International, déposent plainte contre lui pour détournement de fonds publics et blanchiment aggravé en bande organisée.

Leurs arguments ont été entendus par la justice. Sur la base des notes d’un banquier suisse, des budgets syriens de l’époque et du témoignage d’un adversaire politique, la présidente du tribunal a jugé que l’exil doré de Rifaat Al-Assad a été payé par l’Etat syrien. Ses avocats arguent du contraire, en affirmant que la fortune de leur client provient de donations du prince héritier puis roi saoudien Abdallah. « Il n’y a pas au dossier un centime de fonds provenant de Syrie », ont-ils soutenu, en produisant notamment un chèque de 10 millions de dollars signé d’Abdallah en 1984 et la preuve de trois virements entre 2008 et 2010. Rifaat Al-Assad est aussi poursuivi Espagne, pour des soupçons encore plus vastes de « biens mal acquis », ainsi qu’en Suisse, pour crimes de guerre.

Nouvelles sanctions pour Damas
Les Etats-Unis ont imposé, mercredi 17 juin, de nouvelles sanctions contre 39 individus et entités associés au régime syrien. Ces annonces ont été faites dans le cadre de la loi César, une nouvelle législation qui durcit les entraves au commerce avec la Syrie, ainsi que dans le cadre de précédentes mesures anti-Damas. Parmi les personnalités visées figurent de nombreux noms qui étaient déjà sous sanctions, comme le président Bachar Al-Assad et l’entrepreneur Mohammed Hamcho, homme de paille de Maher Al-Assad, frère du chef de l’Etat. L’épouse de ce dernier, Asma Al-Assad, présentée par le département d’Etat comme « l’une des plus célèbres profiteuses de guerre », se retrouve pour la première fois sanctionnée.

Benjamin Barthes (correspondant à Beyrouth)
Le Monde, 18 juin 2020

05 mars 2020

De Grozny à Idleb, la stratégie russe de l'écrasement


Des membres de la Défense civile syrienne aident à sortir un corps des décombres, après des bombardements du régime syrien et de la Russie 
sur le village de Al-Malajah, au nord-ouest d'Idleb, le 17 novembre 2019

Les bombardements des populations civiles en Syrie par la Russie trouvent leurs racines dans la défaite subie par Moscou pendant la première guerre de Tchétchénie, il y a tout juste vingt-cinq ans.

Des scènes de panique dans des rues envahies par la poussière, des femmes et des enfants piégés sous les décombres d'un immeuble et des villes réduites à l'état de ruines: c'est le quotidien des Syrien·nes dans la guerre qui ravage leur pays depuis 2011 et qui a fait plus de 500.000 mort·es, dont plus de 224.000 civil·es, selon l'ONG Syrian Networks For Human Rights (SNHR).
Intervenu en Syrie en septembre 2015, Moscou a délibérément bombardé les populations et les infrastructures civiles dans les régions sous le contrôle de factions opposées à son allié, Bachar el-Assad. Toujours selon le SNHR, la Russie est responsable à elle seule de la mort de plus de 6.500 personnes civiles. Elle continue actuellement son offensive sur le gouvernorat d'Idleb, dernière région tenue par les rebelles, où elle appuie les troupes de l'Armée arabe syrienne.

En Syrie s'applique ainsi une stratégie de l'écrasement que le président Vladimir Poutine avait lui-même remis au goût du jour après la première guerre de Tchétchénie, où la Russie avait essuyé une humiliante défaite, il y a vingt-cinq ans.

« Le destin de Carthage »

Le 11 décembre 1994, trois ans après la chute de l'URSS, le président de la jeune fédération de Russie, Boris Eltsine, lance une offensive contre la Tchétchénie qui vient de déclarer son indépendance. Deux options sont alors proposées aux dirigeants Tchétchènes: la reddition ou, déjà, «le destin de Carthage». Boris Eltsine espère alors réaffirmer la puissance de la Russie après sa défaite dans la Guerre froide.
« Lors de la première bataille de Grozny, les Russes tentent de prendre le contrôle de la ville assez rapidement et sans trop la détruire, explique Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, docteur en histoire et ancien titulaire de la chaire d'histoire militaire à l'École de guerre. Ce sera finalement un désastre opérationnel absolu. Ils s'aperçoivent alors que ce n'est pas aussi simple qu'ils l'avaient imaginé. » « À l'époque, Eltsine ne voulait pas d'un engagement trop fort, résume pour sa part Nicolas Tenzer, président du Centre d'étude et de réflexion pour l'action politique (Cerap) et chargé d'enseignement à Sciences Po. Il craignait les réactions de sa population vis-à-vis des Russes tués sur le terrain et ne voulait absolument pas déployer l'ensemble de ses forces. »
Mal entraînés et moins rompus au combat urbain que leurs adversaires, les soldats russes subissent de lourdes pertes. Ils ne prendront que temporairement le contrôle de la capitale en février 1995, avant d'en être finalement chassés par les rebelles, en août 1996.
La revanche sera brutale. Si la première guerre de Tchétchénie avait déjà été le théâtre de violents bombardements, la Russie ne va réellement assumer cette stratégie que lors du deuxième conflit. Il sera déclenché en août 1999 après une série d'attentats à Moscou, attribués à des terroristes Tchétchènes. Vladimir Poutine, alors Premier ministre, avait promis: « Nous poursuivrons les terroristes partout. Si on les prend dans les toilettes, eh bien, excusez-moi, on les butera dans les chiottes. »
«Cette fois les Russes décident de ne plus mettre de gants, schématise Michel Goya. Ils ont alors compensé leur faiblesse tactique avec l'écrasement par le feu, en revenant à des doctrines qui ressemblent à celle de la Deuxième Guerre mondiale.» La stratégie qui se met alors en place est la même que celle qui sera employée en Syrie à partir de 2015, estime Nicolas Tenzer: « On voit déjà l'utilisation d'armes comme les Buratino (lance-roquettes multiple TOS-1), les bombes thermobariques, les bombes à sous-munitions et les bombes à fragmentation qui touchent de manière délibérée tous les lieux de vies, les écoles, les hôpitaux, les marchés. » Plus de 25.000 civil·es auraient péri au cours des deux guerres de Tchétchénie.
Les bombardements massifs et la destruction des infrastructures civiles visent alors le même objectif qu'aujourd'hui en Syrie. « Dans un combat urbain, les rebelles ont deux protections, les murs et les gens autour. Il s'agit donc de faire fuir les populations. Une fois qu'elle n'est plus là, il y a beaucoup moins de contraintes, résume sommairement Michel Goya. À Grozny, il y avait d'ailleurs une porte de sortie pour faire fuir la population, voire une partie des combattants. C'est la même doctrine en Syrie. C'est typiquement ce qu'il s'est passé à Alep, en 2016. » Pour l'historien, il s'agit aussi en Tchétchénie de «punir » une population considérée comme complice des rebelles. « C'est une guerre d'extermination par les airs, abonde le président du Cerap. L'idée, c'est de terroriser la population, affaiblir le moral et, in fine, de faire le plus de morts possibles. »

Une guerre des récits

« Les Russes, cependant, ne sont pas idiots, précise Michel Goya. Ils maîtrisent parfaitement la guerre de l'information, et ils essayent d'éviter de fournir des images violentes. Or, si vous voulez trouver des images d'enfants mutilés ou autres, il faut aller à l'hôpital. C'est aussi pour cela qu'ils ciblent les hôpitaux. » Les crimes de guerre en Syrie, qu'ils soient le fait du régime ou de son allié russe, sont néanmoins largement documentés, notamment par la population syrienne elle-même, qui tourne de nombreuses vidéos montrant les conséquences des frappes avant de les publier sur les réseaux sociaux. « Mais ce n'était pas le cas à Grozny. Or, moins il y a d'images, et plus on peut taper fort. Donc les Russes tiennent quand même compte de ce facteur. »

Aya Al-Hamadi, a 14-year-old girl, surrendered to her wounds yesterday, to join her two brothers, her father, and her grandfather, who all died in the massacre committed by Russia in #Baluon Town several days ago, bringing the number of victims to 10 people, including 4 children. pic.twitter.com/vTGjAQmH0J
— The White Helmets (@SyriaCivilDef) 12 décembre 2019
Aya Al-Hamadi, une fille de 14 ans, a succombé à ses blessures hier, pour rejoindre ses deux frères, son père et son grand-père, tous morts pendant le massacre que les Russes ont commis dans le village de Baluon plusieurs jours auparavant, élevant le nombre des victimes à dix personnes, dont quatre enfants.

Si les Syrien·nes ont des outils de communication dont ne disposaient pas les Tchétchènes, ils font de toute façon face à la même propagande. Pour Nicolas Tenzer, « les récits employés pour légitimer ces opérations de destruction massives étaient très similaires. Les Russes affirmaient déjà détruire un régime terroriste lié à al-Qaida. Ils niaient les crimes de guerre en assurant que les cibles étaient des positions terroristes et niaient également l'existence d'une opposition modérée ». En août 2019, alors que le président français Emmanuel Macron estimait «impérieux» que le cessez-le-feu soit respecté à Idleb, Vladimir Poutine s'était contenté de répondre qu'il soutenait « les efforts de l'armée syrienne pour éliminer les menaces terroristes ».
« C'est intéressant de voir que ce récit a été repris après le 11-Septembre par le président américain Georges W. Bush dans son discours sur la guerre contre le terrorisme» , remarque Nicolas Tenzer. Selon lui, la généralisation d'une dialectique antiterroriste a permis à Vladimir Poutine de justifier a posteriori ses opérations, en arguant qu'ils n'avaient fait qu'emboîter le pas aux Américains. « Mais en Tchétchénie, il n'y avait qu'un petit nombre de terroristes islamistes à l'époque, il ne s'agissait pas du tout de ça. En Syrie, les frappes russes n'ont que très peu touché les groupes djihadistes. »

Un défi aux Occidentaux

Cette stratégie consiste aussi à envoyer un message à la communauté internationale. « Il s'agit pour Poutine de montrer que l'Occident est lâche, qu'il peut commettre des crimes de guerre massifs sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt, et que le droit international n'a aucune valeur, analyse Nicolas Tenzer. Les réactions occidentales ont été plus fortes au moment d'Alep ou des attaques chimiques de la Ghouta qu'à l'époque de la Tchétchénie, mais avec, finalement, la même inaction et les mêmes formulations prudentes. »

Dans les deux cas, Moscou s'est donc imposé comme le vainqueur incontesté. Michel Goya, qui en 2017 avait fait le bilan de deux ans d'intervention russe, estime que Vladimir Poutine a ainsi réalisé une victoire absolue en Syrie. « Les Russes ont fait basculer le rapport de force, militairement et politiquement. Désormais ils sont là et tous les autres acteurs étrangers doivent prendre leur présence en compte. »
Les Occidentaux sont ainsi une fois de plus mis devant le fait accompli. « Les Russes arrivent toujours massivement, par surprise et prennent tout le monde de court, c'est un grand classique. Ils ont occupé la Tchécoslovaquie en une journée en 1968, ils ont mené une opération éclair sur Kaboul en 1979. La Crimée est aussi un exemple d'occupation éclair, un an avant la Syrie », rappelle l'historien.
  
« Si les dirigeants occidentaux avaient prêté plus d'attention à ce qu'il se passait en Tchétchénie, ils auraient peut-être pris conscience de la menace russe, pense Nicolas Tenzer. Ils auraient pu anticiper la Géorgie en 2008, l'Ukraine en 2013 et la Syrie en 2015. Mais la Tchétchénie, déjà quasiment personne n'en parlait à l'époque. »

Elie Guckert

Slate.fr, 17 décembre 2019