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08 mars 2020

L’OTAN entérine le désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient


L’accord ouvre la voie à une reprise des opérations en Irak, gelées depuis l’assassinat du général iranien Ghassem Soleimani par un drone américain le 3 janvier.

C’est, dans l’esprit de beaucoup, un premier pas vers le projet « Nato Middle East » – ou NATO-ME – cette initiative floue évoquée par le président américain Donald Trump à la mi-janvier. Lors d’une réunion à Bruxelles, mercredi 12 et jeudi 13 février, les ministres de la défense de l’OTAN ont entériné le principe du transfert d’une partie des missions menées en Irak par la coalition internationale de lutte contre l’Etat islamique (EI) vers l’Alliance atlantique. Celle-ci reprendra les tâches de formation et de conseil de l’armée irakienne.
L’accord était soumis à l’aval des autorités de Bagdad, alors que le Parlement irakien avait, lors d’un vote dominé par la majorité parlementaire chiite et boycotté par les formations kurdes et sunnites, réclamé le départ des troupes étrangères suite à l’assassinat par un drone américain, le 3 janvier, du général iranien Ghassem Soleimani. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le gouvernement de Bagdad a marqué son accord pour un rôle accru de l’OTAN. Cela ouvre la porte à une reprise des opérations, gelées depuis plusieurs semaines.
 « La résolution du parlement de Bagdad n’était pas contraignante, et l’idée d’une mission sous le label OTAN est, pour les dirigeants irakiens, plus facile à vendre en interne qu’une mission américaine, alors qu’ils refusent par ailleurs d’être au cœur d’une guerre entre les Etats-Unis et l’Iran », analyse un diplomate européen.

Trois nouvelles bases

Tant le secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg, que le secrétaire américain à la défense, Mark Esper, se sont montrés peu diserts sur les détails de l’accord. Les modalités devaient être discutées vendredi, lors de la Conférence internationale sur la sécurité de Munich, entre les membres de la coalition anti-EI. Il s’agira notamment de fixer le nombre des militaires transférés d’une mission vers l’autre et d’envisager la création de trois bases nouvelles, dans le centre de l’Irak.
La France semblait jusqu’ici réticente à s’engager sous la bannière otanienne. Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, avait évoqué ses réserves. Avec ses 160 instructeurs sur place – dont la présence assure aussi l’accès au renseignement – la mission française a formé, au total, 27 000 militaires irakiens depuis 2015, dont des forces antiterroristes. Les autres principaux contributeurs sont le Royaume-Uni (400 militaires, l’Australie (300) et le Canada (250). Ce dernier pays assure actuellement le commandement de la mission, qui devrait être repris par le Danemark (avec 200 hommes) en 2021.
Les membres européens de l’OTAN exigeaient un accord clair de Bagdad et insistent sur le fait que la mission de l’OTAN n’inclura pas des missions combattantes. Ils refusent aussi nettement d’être impliqués dans la logique de « pression maximale » de l’administration américaine vis-à-vis de l’Iran : la représentation diplomatique des Etats-Unis à l’OTAN est apparemment parvenue à convaincre Washington que les alliés européens n’accepteraient aucune concession au sujet de la mission en Irak s’ils avaient le sentiment qu’ils pouvaient être attirés dans le conflit avec Téhéran.

Trump veut sortir des « guerres sans fin »

Certains questionnent l’empressement de l’OTAN à acter un rôle accru en Irak. Le feu vert de Bagdad a été donné par le premier ministre démissionnaire Adel Abdel-Mahdi, qui avait pourtant indiqué que la décision reviendrait à son successeur désigné. Ce dernier, Mohammed Taoufiq Allaoui, est engagé dans des tractations pour former un gouvernement, au succès encore incertain. Les équilibres politiques au sein du nouvel exécutif pourraient influer sur les modalités du maintien des forces étrangères, alors que les factions proches de l’Iran insistent toujours sur leur retrait complet.
« Les négociations avec Bagdad sur le futur rôle de la coalition internationale n’ont pas débuté. Or du périmètre de la mission de la coalition dépend celui de la mission de l’OTAN », souligne un diplomate d’un pays membre de la coalition à Bagdad. Aucune évaluation détaillée des besoins en matière de formation et d’appui à la lutte anti-EI, ajoute-t-il, n’a en outre été réalisée par l’Irak.
L’accord conclu jeudi ébauche, quoi qu’il en soit, un désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient. Des officiels américains tablent d’ailleurs sur une extension à court terme de la mission de l’Alliance. « Oui », a répondu, sans autre explication, M. Esper, jeudi soir, quand il a été interrogé sur une possible réduction, à bref délai, du personnel américain en Irak.
« Le réinvestissement militaire en Irak décidé par l’administration Trump a été plus subi que désiré, souligne un diplomate européen. Il a seulement été motivé, depuis mai 2019, par les diverses actions lancées par l’Iran, mais la logique de Trump reste bien de sortir des guerres sans fin”, de laisser jouer les équilibres régionaux ou les pays les plus concernés. »
C’est dans ce cadre, indique une autre source, que se place le projet « NATO-ME », fruit d’une réflexion en cours au Pentagone sur la nécessaire sortie de plusieurs théâtres de conflit, au profit d’un repositionnement face à la Chine et la Russie et d’un réinvestissement dans la zone du Pacifique. Dans ce cadre, l’Europe et des acteurs régionaux seront incités à faire davantage au Moyen-Orient, une aire géographique qui, dans l’esprit de certains responsables conservateurs, devrait d’ailleurs être étendue au Maghreb et au Sahel.
Avec, à la clé, bien des questions pour les partenaires de Washington. Et la conviction, chez certains de ceux-ci, que « les opérations de l’OTAN ne marchent vraiment bien que quand on y relève une forte présence américaine » comme le dit un diplomate…

Hélène Sallon, Nathalie Guibert et Jean-Pierre Stoobants

Le Monde, 14 février 2020