Tribune.
Pendant dix ans, j’ai été prof en Seine-Saint-Denis
et dans le Val-de-Marne. J’étais « TZR » [titulaire de zone de
remplacement], autrement dit rattaché à l’académie de Créteil, et non
à un établissement en particulier, ce qui fait que je changeais de lycée
ou de collège à chaque rentrée scolaire. J’ai sillonné l’académie, visité des
dizaines de communes, pour la plupart difficiles, sinon sinistrées. Un millier
d’élèves est passé par mes classes, j’y ai croisé des centaines d’enseignants.
Déjà, l’institution, que j’ai quittée en 2005,
était envahie par les problèmes que nous connaissons aujourd’hui. Déjà,
enseigner la Shoah posait problème. Parler d’Israël était perçu comme un
affront. Evoquer la colonisation, l’égalité entre les hommes et les femmes, la
complexité de l’histoire, la contextualisation d’une situation ou d’une œuvre
littéraire, problématiques.
« Carcan essentialiste et
misérabiliste »
La pudibonderie, la bigoterie, la haine, au fil d’une
actualité dense et clivante – loi sur les signes religieux à l’école,
11-Septembre, guerre en Irak, seconde Intifada, influences néfastes de Tarik
Ramadan et de Dieudonné, etc. –, se sont propagées à une vitesse inouïe.
J’étais sidéré, lorsque, pour répondre à une question
posée en classe, je déclarais ne pas croire en Dieu, provoquant chez mes élèves
(que j’adorais) une incompréhension, une sidération et un rejet unanimes. Il
était loin le temps où l’un de mes enseignants, quand j’étais moi-même un
élève, déclarait que notre premier devoir de citoyen, « c’est d’être
athée, et le second, c’est de le devenir ». Je me serais fait lyncher
si j’avais repris cette citation dans mes classes.
Comment, nous, enseignants, avons-nous réagi face au
gouffre qui ne cessait de se creuser entre eux et nous ? Nous n’avons pas
réagi. Nous avons feint de croire que ce n’était pas important, nous avons
fermé les yeux. C’est là que nous avons commencé à lâcher, à capituler.
Mieux, on leur a servi – à l’initiative de nos pédagogues – ce qu’on croyait
qu’ils réclamaient : clouer au pilori l’Occident coupable, la domination
de l’homme blanc. Nous nous sommes échinés à victimiser nos publics en les
enfermant dans un carcan essentialiste et misérabiliste. Nous en avons fait des
« indigènes de la République ». Il n’y a qu’à consulter les ouvrages
d’histoire et d’éducation civique – particulièrement dans les classes pro et
techno – pour s’en rendre compte. Tout ou presque y est examiné à l’aune de ce
tropisme.
On croyait leur rendre service, nous n’avons fait
qu’accélérer le séparatisme. Ces postures étaient-elles dictées par une lecture
idéologique de l’histoire et de la société, par une forme de clientélisme
intellectuel ? Sans doute, mais pas seulement.
« Un échec patent »
Car, il y a aussi ce tabou, qui n’est jamais évoqué,
et pourtant une clé de compréhension de ces évolutions, de cette
déliquescence : la peur que nous inspiraient certains de nos élèves. La
menace que faisait peser leur environnement immédiat, les « grands
frères », les parents. Le renoncement à certains de nos principes
fondamentaux contre la paix en salle de classe, voilà quel fut le pari, quel
fut notre recours. Un échec patent, si l’on considère aujourd’hui qu’un jeune
sur deux s’identifiant comme musulman dit privilégier la loi de l’islam à celle
de la République.
La mort par décapitation de Samuel Paty, l’enseignant
de ce collège de Conflans-Sainte-Honorine, nous a horrifiés. Mais au-delà de la
sidération, de la stupeur, de l’atrocité, c’est le basculement possible de
notre société qui doit nous alarmer.
L’école n’est plus un sanctuaire. Si elle a cessé de
l’être depuis un bon moment, Internet et les réseaux sociaux font désormais
peser sur l’enseignant une menace vitale. Après que le terrorisme islamiste a
ciblé les journalistes, les caricaturistes, les jeunes, les Juifs, la police,
voilà donc le pilier central de notre société qui est violemment et
dramatiquement attaqué. Et cela n’est pas fruit du hasard.
Un article de Dâr Al-Islam, la revue de
propagande en ligne de l’organisation Etat islamique diffusée en langue
française, menaçait, dès 2015, l’éducation nationale dans l’un de ses
numéros : « La Nation confie à l’école la mission de faire
partager aux élèves les valeurs de la République. Ces “valeurs” ne sont pour le
musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de
combattre et de rejeter tout en déclarant la mécréance de ses adeptes. »
Dans sa conclusion, l’article préconisait l’assassinat des
enseignants français : « Il devient clair que les
fonctionnaires de l’éducation nationale qui enseignent la laïcité tout comme
ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans à leurs parents
sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. Ainsi, la dernière
trouvaille de l’Etat français est de retirer les enfants des musulmans qui ont
l’intention de rejoindre l’Etat du Califat. Il est donc une obligation de
combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis
d’Allah. »
« Réflexes d’autocensure et de
capitulation »
L’école est la fabrique du citoyen. Sans elle, que
devient l’individu censé être émancipé, libre de toute influence autre que son
libre arbitre, et sur lequel repose l’idée même de la République ? Il ne
peut y avoir de démocratie sans une nation de citoyens. Il ne peut y avoir de
citoyen sans une éducation à la laïcité et à la démocratie.
Le contrecoup, sur une institution déjà déboussolée et
affaiblie, risque, après cet assassinat odieux, d’être plus terrible encore. La
lâcheté qui a accompagné les publications par Charlie Hebdo des
caricatures de Mahomet, au sein de tant d’autres rédactions et cercles intellectuels,
précipite les réflexes d’autocensure et de capitulation.
Et, pour cause ! Qui, aujourd’hui, est prêt à
risquer sa vie pour un dessin ? Qui sera prêt à enseigner la liberté
d’expression sans craindre de subir le sort de Samuel Paty ?
Michaël Prazan
est écrivain et réalisateur. Il est notamment l’auteur
de Frères musulmans. Enquête sur la dernière idéologie totalitaire (Grasset,
2014) et La Passeuse (Grasset, 2017).
Le Monde, 18 octobre 2020
Nota de Jean Corcos :
Faut-il le rappeler et le re rappeler ? Un blog n'est pas une radio d'information en continu, et le fait de ne pas avoir encore évoqué ici l'horrible assassinat du professeur d'histoire de Conflans-Saint-Honorine n'était bien sûr pas une marque de désintérêt. Les blogs sont d'ailleurs maintenant dépassés pour l'analyse de l'actualité à chaud, et Twitter est devenu un outil indispensable pour échanger : le lien sur mon compte est donné en haut et à gauche sur la page d'accueil, et vous constaterez que j'ai déjà énormément publié sur ce sujet.
J'ai choisi de reprendre ici, en attendant peut-être une publication personnelle, cette tribune forte et claire de Michaël Prazan, qui évoque sa propre expérience de professeur : son témoignage prouve - après tant d'autres, du "Rapport Obin" si vite enterré au fameux livre "Les Territoires perdus de la République" - que cette haine vient de très loin.