Notre radio

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31 janvier 2017

Février et Mars, mois de l'Iran sur le blog !



Cela faisait presque deux ans, déjà, que je ne vous avais pas convié à un voyage virtuel. La dernière fois, c'était pour un pays ravagé par une horrible guerre civile, la Syrie : une trentaine articles, qui vous ont permis de le parcourir sous toutes ses coutures, entre autres histoire, politique, culture, tourisme, politique intérieure, politique internationale, vie quotidienne, sans oublier les relations avec Israël ; cela faisait beaucoup de sujets ; et j'ai essayé de répondre à ce "challenge", comme je l'avais fait, plusieurs années auparavant, avec mes "voyages en" Tunisie, Égypte, Liban et Turquie.

Avouons le, j'avais pensé depuis longtemps au nouveau dossier que vous pourrez feuilleter en février et mars : l'Iran, ou pour être plus précis - car cela change tout, en fait -, la République Islamique d'Iran. Un acteur que je suis et qui m'inquiète, depuis les débuts du blog : des dizaines d'articles ont porté ce libellé, année après année, et c'est d'ailleurs en vous invitant à parcourir les archives que nous débuterons ces "mois" bien spéciaux.

Nous irons ensuite feuilleter ensemble ce gros dossier en retrouvant les mêmes balises que pour les précédents : nous parlerons, à propos de l'Iran, de son système politique comme de sa gastronomie, de son cinéma comme de ses merveilles architecturales ou de la situation de ses minorités, juive ou Baha'i. J'ai, volontairement, placé vers la fin de ce "voyage" ce qui a rapport à l'antisémitisme, au nucléaire et à la menace lancinante d'une guerre avec Israël. 
Mais soyons clair. Bien plus que pour les autres pays, j'aurai toujours en ligne d'horizon la réalité d'aujourd'hui : une réalité sinistre, qui est celle d'une grande puissance qui pourrait très bien imposer demain sa loi au Moyen-Orient, forte du retrait américain, de l'alliance russe, de l'implosion du monde arabe et de la réconciliation avec le reste du monde. Une puissance dont l'accès à l'arme atomique n'est que retardée, et qui - quelle que soit la vitrine de ses dirigeants - a, un objectif stratégique précis et qu'il risque bien d'atteindre à la longue : la destruction d'Israël. Cela aura pesé, c'est sûr, dans le dossier que je vous propose et qui n'a rien d'un dépliant touristique.

Attachez vos ceintures, direction Téhéran !

J.C

29 janvier 2017

Philippe de Villiers, le complotisme à grande audience

Philippe de Villiers

En promo pour son livre, le président du Mouvement pour la France écume les plateaux avec ses théories les plus folles sur l'islam. Et notamment une future «partition du territoire», qui serait admise par une partie de la classe politique, dont Hollande et Valls… Décryptage de ses «preuves».

Intox

On l’a entendu sur des médias de la fachosphère, Boulevard Voltaire ou TV Liberté. Une pub pour son livre apparaît plein écran dès qu’on se connecte à Fdesouche. Normal. Mais il a aussi pris le micro sur LCI, Europe 1, RTL… Ces dernières semaines, Philippe de Villiers a écumé les médias pour la promotion de l’ouvrage les Cloches sonneront-elles encore demain ?, best-seller catastrophiste sur la menace de l’islam (évidemment «incompatible avec la République»), qui préconise une remigration d’une partie des immigrés vers leur pays d’origine, sur fond d’analyses parfois délirantes. Désintox est déjà revenu récemment sur un des aspects du discours de Villiers, consistant à fantasmer un «plan secret des élites» visant la submersion migratoire de la France… à partir d’un rapport de l’ONU datant d’il y a quinze ans, parfaitement public. Même Martial Bild, ex-cadre du FN et patron de Liberté TV (la chaîne de la «réinformation»), s’est senti obligé lors d’une interview mi-octobre de suggérer à Villiers qu’il frisait le complotisme. «Est-ce crédible ?» Mais Villiers est reparti de plus belle. Oui, il y a une «conjuration».
Car sa thèse est que cette planification par les élites mondialisées (à la solde de «firmes post-nationales» ou «anationales») rencontre en France le dessein des salafistes et des Frères musulmans, lesquelles échafaudent un plan de partition du territoire national et préparent un «nouvel Edit de Nantes», qui prévoit de sceller le partage du territoire hexagonal entre religions. Dans son livre, Villiers affirme que la liste des villes ou enclaves qui, bientôt, tomberont sous la charia (avec lapidation pour adultère, voile obligatoire, etc.) est prête, et il les cite : Marseille, la rue Jean-Pierre-Timbaud à Paris, Roubaix, Trappes (Yvelines). Et ce plan, répète-t-il à tous les micros, a été admis par la classe politique française, au moins par une partie d’entre elle. Villiers sur LCI : «Dans mon livre je publie une chose épouvantable, qui devrait attirer l’attention. C’est le futur Edit de Nantes. Les salafistes et les Frères musulmans se vantent d’avoir obtenu de la classe politique, ou de certains d’entre eux, l’idée de faire signer le jour venu la partition du territoire, c’est-à-dire la grande concession territoriale. C’est-à-dire qu’il y aura des territoires qui seront concédés où il y aura des tribunaux islamiques et où on pourra pratiquer la charia.» Sur Europe 1 : «Selon les services de renseignement, la classe politique se prépare, en tout cas, une partie d’entre elle, à signer le jour venu un nouvel Edit de Nantes, au terme duquel il y aura une grande concession du territoire national où il y aura des bouts de France qui seront soumis à la charia.»  

Désintox

La thèse d’une partition de l’Hexagone entre les musulmans et les autres est une idée qu’on retrouve plutôt dans la fachosphère, comme le dénouement inéluctable (subi ou parfois souhaité) de la guerre des religions qui ne manquera pas d’arriver en raison de la «conquête musulmane». Le site d’extrême droite Riposte laïque a par exemple édité l’an passé un livre de fiction mettant en scène cette France scindée, le tiers sudiste de l’Hexagone ayant été cédé aux musulmans qui y ont fondé une république islamique, les deux tiers du Nord demeurant un Etat laïc. A en croire Villiers, les salafistes et Frères musulmans (que Villiers confond allégrement dans cette affaire) théorisent eux aussi, à leur manière, cet objectif de partition. L’ex-eurodéputé affirme tenir son information des services de renseignement. Et prétend dans chaque interview que son livre contient des documents qui en attestent. C’est faux.
En fait, le seul document émanant du renseignement que cite Villiers dans son livre est une note du service central du renseignement territorial (SCRT) en date du 29 décembre 2015, qui se présente comme un état des lieux des «implantations associatives salafistes sur le territoire national» et des «actions engagées vis-à-vis des lieux de culte se revendiquant du salafisme ou déstabilisés par une mouvance radicale». Villiers cite deux extraits du document à propos de deux mosquées salafistes marseillaises (Consolat et Air bel). Et ces deux extraits, noyés dans sa prose complotiste, sont censés illustrer le fait que «la Ville de Notre-Dame-de-la-Garde est prête pour le grand passage…»
Cette note, que Désintox a pu lire, ne dit rien de tel, évidemment. Elle visait, selon une bonne source, à recenser à la demande du ministère les lieux sous influence salafiste (124 lieux de cultes y sont dénombrés) ainsi que les actions menées dans le cadre de l’état d’urgence. Ce n’est pas un hasard si deux mosquées marseillaises que cite Villiers dans le livre ont été perquisitionnées quinze jours après publication de la note (ce dont Villiers ne dit pas un mot). Pour le reste ne contient aucune mention de ce «nouvel Edit de Nantes» ni d’un quelconque projet des salafistes de scission de parties du territoire.
Désintox a interrogé une source haut placée du renseignement ayant accès à l’ensemble des notes du renseignement territorial. Sa réponse : «Aucune mention d’un Edit de Nantes ou d’une partition globale du territoire ne figure dans les notes du renseignement territorial, que ce soit au niveau local ou central.» Une source du renseignement de Marseille, où se concentrent une part non négligeable des salafistes en France, manifeste la même incrédulité devant cette thèse : «Il y a des quartiers sur lesquels les salafistes essaient d’avoir une emprise. Des quartiers dans lesquels il y a une pression pour obliger les femmes à se voiler, notamment le vendredi par exemple. Des incitations à sortir des enfants des écoles publiques. Il y a eu des prêches violents, même si c’est beaucoup moins le cas car ils savent que tout est beaucoup plus surveillé. Mais tout cela reste extrêmement sectorisé. Mais je n’ai jamais entendu parler de cette histoire de partition.»
Mais Villiers ne se contente pas de donner corps – sans la moindre preuve – à un projet de concession territoriale qui verrait des villes entières basculer sous la charia… Il affirme tranquillement que la classe politique s’est faite à l’idée de l’avaliser. Il n’allait pas si loin dans son livre. On y lit : «Selon le renseignement, les salafistes imaginent un "nouvel édit de Nantes" […] qui accordera des places fortes – autant dire des cités – à l’islam intégral : il s’agira d’une partition du territoire. Que feront nos dirigeants du moment, quand ils se trouveront face à la revendication ultime de cette sécession pacifique ? On sait ce que leurs aînés ont fait. Ils se sont inclinés. A chaque demande, ils ont cédé. Alors les dirigeants du moment feront de même. Ils signeront. Ils signeront la grande concession.» Villiers posait la question de l’attitude des responsables politiques français quand cette demande de (supposée) partition leur sera posée, et anticipait (dans un délire fictionnel) une reddition en rase campagne.
Mais lors des interviews promotionnelles, pris par une forme d’auto-emballement complotiste, l’ex-eurodéputé affirme désormais que la classe politique, au moins en partie, s’est faite à l’idée de signer ce plan, et se prépare à le mettre en œuvre le jour venu. Sur Europe 1, il dit : «Selon les services de renseignement, la classe politique se prépare.» Sur LCI : «Les salafistes et les Frères musulmans se vantent d’avoir obtenu de la classe politique, ou de certains d’entre eux, l’idée de faire signer le jour venu la partition du territoire.» La reddition, de fictionnée devient vérité. La compromission des élites, d’anticipée, est maintenant actée. On nage dans le complotisme le plus crasse.
Sur Europe 1, les intervieweurs ont quand même un peu tiqué : «On est dans le grand complot ! Qui va signer ça ?» Mais le propre de celui qui croit au complot est toujours de trouver quelque chose (y compris n’importe quoi) qui vient étayer son complot. «Attendez ! a ainsi répondu Villiers. Vous auriez pu me dire c’est un complot il y a deux jours. Mais maintenant vous ne pouvez plus me le dire parce que, dans son livre, François Hollande dit une chose stupéfiante qui montre qu’il a lu le même rapport que moi, qu’il l’a eu sous les yeux. Il dit ceci : "Comment peut-on éviter la partition ? Car c’est quand même ça qui est en train de se produire, la partition."» Dans l’interview (surréaliste de complaisance) accordée à l’hebdomadaire Valeurs actuelles, Philippe de Villiers dégaine la même «preuve». Question des journalistes : «François Hollande, lorsqu’il évoque, dans le livre de confidences aux journalistes du Monde, la "partition", envisage-t-il de céder ces fameux territoires ?» Réponse de Villiers, servi sur un plateau : «Oui. Il a eu sous les yeux le fameux rapport que je viens d’évoquer. Il confie aux journalistes, avec gravité : "Comment peut-on éviter la partition ?"»
Évidemment, la preuve brandie est à l’image de la thèse. Elle se dégonfle en un clic. Il suffit de lire le passage du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme,« Un Président ne devrait pas dire ça », où Hollande évoque une «partition» pour y constater que le Président ne parle nullement de partition territoriale. Voilà (avec l’aimable autorisation des auteurs et de l’éditeur Stock), les pages concernées :







© Editions Stock, 2016.

Hollande évoque son inquiétude face au «vivre ensemble» menacé. Il diagnostique une partition de la France, non pas en deux, mais en trois : la France «je suis Charlie», la France «je ne suis pas Charlie» et le FN. Ces trois France, explique Hollande, doivent recommencer à se parler, il faut redonner un lien, sinon c’est la partition qui menace. C’est une «partition idéologique», explique Fabrice Lhomme, «pas une partition ethnique ni encore moins territoriale»… Mais peu importe l’avis du journaliste qui a recueilli les propos : Villiers tient la preuve que Hollande se prépare à des concessions de territoires…
D’ailleurs, fort de cette imagination, Villiers a aussi trouvé une «preuve» du complot en marche dans la bouche de Manuel Valls. Voilà ce que déclarait Villiers lors d’une interview : «Cette phrase en privé de Hollande [sur la partition, donc] rejoint une affirmation de Manuel Valls qui a dit hier : "L’islam a sa place en France."» Et Villiers de poursuivre : «L’Islam a sa place. Sa place. Sa place forte. Ses places fortes. Voilà ce qui se prépare.» Et revoilà, à partir de la déclaration la plus commune que puisse faire un élu une nouvelle preuve de la «partition territoriale» qui arrive. Pour le complotiste, tout est signe…
Que ces élucubrations aient été assénées devant les internautes de la fachosphère est sûrement navrant. Qu’elles l’aient été devant des centaines de milliers d’auditeurs sur des radios nationales est plus préoccupant. Au moment où on déplore l’avènement de l’ère de la «politique post-vérité», où on s’inquiète de la crédulité des citoyens, de la viralité des intox, on peut se poser quelques questions en voyant les médias, à la queue leu leu, ouvrir grand leur micro au complotisme décomplexé de Philippe de Villiers, fut-il auteur à succès.

Cedric Mathiot,
Liberation, 18 novembre 2016

27 janvier 2017

Le mariage d’une fillette jette une lumière crue sur les violations des droits des femmes en Tunisie



Sur la pancarte, elle a écrit en lettres capitales « How I met your mother ? » (« comment ai-je rencontré votre mère ? »), reprenant le titre d’une série télé américaine humoristique, 
et cette réponse, cinglante : « Je l’ai violée lorsqu’elle avait 13 ans ».


A l’image de cette jeune manifestante tunisienne, plusieurs dizaines de personnes, en majorité des femmes, se sont rassemblées, mercredi 14 décembre, à Tunis devant le Parlement pour dénoncer une nouvelle affaire de mariage d’une mineure.
La colère des militantes a éclaté, mardi, quand a été connue la décision d’un tribunal du Kef, région située au nord-ouest de la Tunisie, prise le 1er décembre et autorisant le mariage d’une jeune fille de 13 ans avec un proche âgé de 20 ans qui l’a mise en enceinte. Pour les organisations de défense des droits des femmes, l’adolescente a été violée et ce mariage n’est qu’une façon pour son agresseur d’éviter des poursuites, comme le lui permet la loi.
Chokri Mejri, porte-parole du tribunal de première instance, a tenté d’expliquer la décision, assurant que l’adolescente n’avait pas été violée. « Nous avons entendu la fille et après vérification de tous les détails, nous avons considéré qu’elle était apte au mariage. La preuve, elle est enceinte », a-t-il déclaré à l’AFP, précisant que « les deux familles ont demandé le mariage pour ne pas faire scandale ». Une version vertement contredite par la responsable de la protection de l’enfance de la région du Kef, Houda Abboudi : « Quand il s’agit d’une enfant de 13 ans, on ne peut parler d’un rapport sexuel avec consentement. Il s’agit d’un viol. »

« Subir sans violence »

Au cœur du scandale : un article du Code pénal tunisien (l’article 227bis), adopté en 1958, qui punit de six ans de prison toute personne ayant « fait subir sans violence l’acte sexuel à un enfant de sexe féminin âgé de moins de 15 ans accomplis » (cinq ans si elle a entre 15 et 20 ans), mais précise que « le mariage du coupable avec la victime (…) arrête les poursuites ».
L’abrogation de cet article est une demande récurrente des organisations de défense des droits des femmes depuis des décennies, qui, outre la clause sur le mariage, soulignent l’aberration de l’idée même d’un acte sexuel sur mineur « sans violence ».
« Il n’a jamais été abrogé, car cela ne fait pas partie des priorités politiques, mais il y a eu, aussi, la volonté de ménager une société patriarcale et conservatrice dans laquelle des femmes et des filles continuent d’être sacrifiées sur l’autel de l’honneur familial », dénonce Alya Cherif Chammari, avocate et militante pour les droits des femmes et des petites filles.
L’histoire du Kef rappelle que, dans un pays pionnier des droits des femmes, le combat pour leur respect est loin d’être achevé. Depuis 2011, et la chute du président Zine El-Abidine Ben Ali, plusieurs projets de loi sur le sujet sont en souffrance, que ce soit une réforme globale du Code pénal, un projet visant spécifiquement à abroger l’article 227bis, ou encore un texte entièrement dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes. Elaborée en 2014 grâce à un partenariat très étroit entre le ministère de la femme et les organisations de la société civile, la loi est toujours dans les cartons du Parlement.

Principes constitutionnels

Cette affaire peut-elle provoquer un électrochoc ? Alya Cherif Chammari estime que oui, soulignant que cette fois l’indignation est allée bien au-delà des traditionnels cercles militants. « La société tunisienne est prête pour ces changements, assure-t-elle. De manière générale, il faut harmoniser les lois à la Constitution qui affirme l’égalité entre hommes et femmes et la lutte contre toute forme de violence contre les femmes. Que l’Etat passe au scanner les lois à l’aune de ces deux principes constitutionnels. »
Face à la levée de boucliers, Chokri Mejri est revenu sur ses déclarations. Le porte-parole du parquet de Kef a annoncé, mercredi 14 décembre, que le procureur général s’était constitué partie civile et réclamait l’annulation de la décision judiciaire ayant autorisé cette union. Les organisations de défense des droits des femmes demandent, elles, l’annulation du mariage.

Charlotte Bozonnet

Le Monde, 16 décembre 2016