Notre radio

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16 décembre 2016

Bonnes fêtes ... et rendez-vous le 1er janvier



Et voilà, tout arrive.

Après plusieurs mois de publications régulières, il est temps de s'accorder une petite pause. Elle correspond à la traditionnelle "trêve des confiseurs" - la période où beaucoup de monde part en congés, soit entre Noël et le jour de l'an. Période qui coïncide parfaitement, pour 2016 qui s'achève, avec la fête juive de Hanoucca (premier soir le 24 décembre, dernier jour le 1er janvier). Et, vous l'aurez compris, je m'accorde une semaine supplémentaire de repos sur le blog en vous disant au revoir dès aujourd'hui.

J'ai donc choisi une illustration volontairement "neutre" : que des confiseries, pas de chandelier ou de sapin de Noël. Mais je sais mes lecteurs de toutes origines et confessions, alors ... bonnes fêtes à toutes et tous !

Et rendez-vous, si vous le voulez bien, le 1er janvier.

J.C

14 décembre 2016

Alep, tombeau du droit international, de l’ONU, du minimum de décence et d’humanité



L’ordre poutino-assadien règne à Alep. Le principal fief de la rébellion était, mardi 13 décembre, en passe de tomber sous les coups de boutoir des avions russes et syriens, le déluge d’obus de l’armée ainsi que les assauts des multiples milices chiites – des Libanais du Hezbollah aux Afghans en passant par les Irakiens – encadrées par des officiers iraniens et russes. Jamais l’armée  syrienne n’aurait pu, seule, venir à bout des insurgés d’Alep, qui ont ­contrôlé la moitié orientale de la ville pendant plus de quatre années. Cette victoire n’est pas seulement celle, incontestable, de Vladimir Poutine, elle est celle de la République islamique d’Iran, qui poursuit une politique d’implantation dans le monde arabe lourde de conséquences et de tensions à venir .

Bachar Al-Assad est l’autre grand vainqueur d’Alep. Nul n’imaginait, il y a un an et demi seulement, qu’il puisse reprendre l’initiative sur le terrain militaire. Nul n’imaginait même, cet été, alors que le siège du réduit insurgé débutait, que le sort d’Alep serait scellé en moins de six mois. Mais de quelle victoire s’agit-il ?

Une ville dévastée

Si Moscou et Téhéran se moquent d’établir leur férule sur un champ de ruines, le régime, lui, récupère une ville exsangue. Ce qui fut, il n’y a pas si longtemps, la capitale économique de la Syrie  n’est plus qu’un cimetière dévasté et déserté. Les quartiers ouest, régulièrement bombardés par les ­rebelles, restent quasi intacts, mais la zone industrielle d’Alep l’industrieuse, pillée par la rébellion, n’est plus – tout comme les vieux souks, brûlés dans les combats.
Les faubourgs populaires sont vides et l’on se demande qui va reconstruire Alep, tant le régime est plus soucieux de chasser la majorité sunnite, suspecte de sympathie pour les rebelles, que de convier les réfugiés à revenir au pays. Alep risque de subir le sort d’Homs, dont les quartiers détruits restent désertés et où l’on incite des ré­fugiés afghans chiites venus d’Iran à venir s’installer pour prendre la place des ­Syriens qui ont fui la guerre. La chute d’Alep, qui ne s’est accompagnée d’aucun plan de protection des civils, va être suivie d’une épu­ration politico-confessionnelle du type de celles observées dans les années 1990 en ex-Yougoslavie. Déjà, on parle de camps de regroupement pour les femmes et les enfants, et de disparition en masse des hommes de moins de 40 ans. Terrible réminiscence.

Les Occidentaux en spectateurs effarés

Mais alors que l’enjeu de sécurité – sans même parler de morale – est aussi grand qu’en ex-Yougoslavie pour les Occidentaux, ceux-ci sont restés, cette fois-ci, spectateurs effarés du drame. Alep aura été l’un des tombeaux du droit international, de l’ONU, du minimum de décence et d’humanité. La grande majorité des habitants d’Alep-Est ont vécu (et péri) sous les bombes, dans les privations et à la merci des exactions de la rébellion, plutôt que de subir la torture et la dictature du régime Assad. C’est dire ce qui attend les survivants et l’ampleur du rejet du régime syrien dans une bonne partie de la population .
Tout comme la chute de Srebrenica a été un tournant dans la guerre de Yougoslavie, la dernière ignominie qui a fini par réveiller la communauté internationale, celle d’Alep marquera un tournant aussi. Mais il n’y a rien de bon à en attendre. Et ceux qui jugent utile de s’en accommoder risquent de subir pendant longtemps les conséquences de l’ordre ignominieux qui vient de triompher à Alep.

Editorial du journal "Le Monde"

13 décembre 2016

13 décembre 2016

Roger-Pol Droit : «Si on ignore ce que croit son voisin, les malentendus s’installent»

Roger-Pol Droit

Pour le philosophe, les religions et les spiritualités contiennent des richesses à la fois intellectuelles, spirituelles et morales impossibles à négliger.

Qui ne s’est pas trouvé démuni face à un tableau de Bellini ? Dans les Religions expliquées en images (Seuil) le philosophe et essayiste Roger-Pol Droit expose, à travers un parcours pédagogique dans l’histoire de l’art, les notions fondamentales pour appréhender les différentes croyances. S’il existe, selon lui, des désaccords insurmontables entre les religions, ce sont ces points de repères qui ouvrent la voie vers la tolérance, tellement indispensable (1).

Avez-vous vraiment écrit cet ouvrage pour répondre aux questions de votre fille sur les religions ? Pourquoi une culture religieuse est-elle indispensable ?

J’ai vraiment écrit ce livre avec ma fille. Comme beaucoup de parents, nous avions décidé de ne pas lui donner d’instruction religieuse, pensant qu’elle choisirait elle-même, plus tard. Un jour, à 13 ans, elle m’a demandé si Dieu était bien le fils de… Jésus ! Là, je me suis dit que ses lacunes dans le domaine religieux pouvaient être un sérieux handicap.
D’abord, pour comprendre un certain nombre d’œuvres d’art, mais surtout parce que nous vivons aujourd’hui un moment où les tensions et les affrontements liés aux religions sont de plus en plus intenses. Pour coexister, il me semble indispensable de savoir «qui croit quoi».
Il faut donc avoir des repères sur les principales religions. Ceux qui ont reçu une éducation religieuse ne connaissent généralement que leur tradition. Un catholique et un protestant vont partager la culture chrétienne de l’Europe, mais souvent ils ne savent pas vraiment de ce que croient un juif, un musulman ou un bouddhiste. Si on ignore ce que croit son voisin, dans la classe, dans l’immeuble, ou dans l’entreprise, les malentendus s’installent.

Les Français ont une conception spécifique de la laïcité. Plus que d’autres Occidentaux, ne sont-ils pas particulièrement handicapés face au fait religieux ?

Les récents débats sur le burkini, incompréhensibles vus de l’étranger, ont montré combien la conception française de la laïcité est, en effet, très spécifique. Notre laïcité s’inscrit dans une longue histoire, liée aux guerres de religions, à la Révolution, à la montée de la libre pensée au XIXe siècle. Cette histoire n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe. Quand j’enseignais la philosophie, il y a une trentaine d’années, j’étais déjà surpris de constater que 90 % de mes élèves ne savaient pas ce que signifiait INRI dans les tableaux classiques (Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, c’est-à-dire «Jésus le Nazaréen, roi des Juifs»). La même ignorance concerne les grands épisodes de la vie du Prophète ou du Bouddha. Notre tradition antireligieuse, toujours vivace à Charlie Hebdo, est évidemment respectable, mais elle peut empêcher aussi d’apercevoir les trésors d’humanité que recèlent les traditions spirituelles.

Mais aujourd’hui les programmes scolaires intègrent un enseignement sur les différentes religions…

C’est vrai, mais sa mise en pratique demeure très disparate. Toujours en raison des spécificités historiques de la laïcité française, on constate souvent des résistances du côté des enseignants, comme du côté des élèves. Même si les instructions et le matériel scolaires sont disponibles, il existe ici ou là une sorte de malaise, de crispation. Comme si dans la culture française, les questions religieuses devaient être mises à l’écart, déconnectées de tout le reste.

Alors que les croyants sont aujourd’hui minoritaires, pourquoi les religions restent, selon vous, un élément essentiel de l’expérience humaine ?

Je ne suis pour ma part ni croyant ni athée, mais profondément agnostique. Ce qui signifie que je suis convaincu que nous nous posons des questions sur l’infini, et sur le sens du monde, sans avoir les moyens d’y répondre. Mais, c’est justement cette interrogation sans fin et sans réponse ultime qui nous fait humains. Tous les mythes, toutes les religions essaient de combler cet écart. Voilà pourquoi, j’ai du respect pour les religions, même si j’en connais les travers : le fanatisme, l’intolérance, les saloperies… Elles recèlent pourtant un fond de richesses à la fois intellectuelles, spirituelles et morales impossible à négliger.

Mais comment libérer ces richesses d’un dogmatisme intrinsèque ?

On peut scruter les religions en être humain, en philosophe, en observateur, éprouver pour elles de l’intérêt, voire de la bienveillance, sans être pour autant inclus dans une foi. Mais la religion, pour le véritable croyant, engage le rapport à soi et aux autres, le mode de vie, l’examen de ses actes, l’éthique. Pour celui qui adhère profondément et sincèrement, elle conditionne la totalité de son existence. Si elle représente une vérité révélée, donc absolue, comment pourrait-il alors y en avoir d’autres ? C’est le problème, absolument sans fin, de la multiplicité du vrai.
Pour les sceptiques, la question ne se pose pas : les religions ne sont que des fables, et toutes se trompent. Mais, pour ceux qui sont convaincus d’un absolu et qui pensent le détenir, que faire de ceux qui ne partagent pas cette conviction ? Les laisser dans leur erreur ? Si on décide de corriger leur erreur, il va falloir les éduquer. Comment leur refaire la tête ? Il faudra prêcher, convertir, voire contraindre. Et si les mécréants ne se laissent pas persuader, ils peuvent être considérés comme diaboliques, donc persécutés. A quoi s’opposent évidemment des pratiques de tolérance, mais qui ne sont jamais si simples qu’on croit.
Le monde musulman a réservé par exemple un statut particulier aux gens du Livre, juifs et chrétiens. Les dhimmis, ces juifs ou chrétiens résidant dans un Etat musulman, ne doivent pas être persécutés, mais sont tenus de vivre dans des conditions contraignantes : ils n’ont pas le droit de construire de nouveaux lieux de culte, doivent porter des signes distinctifs, laisser le passage aux vrais croyants…

Comment faire dans une société où les uns veulent imposer leurs convictions aux autres ?

Pour progresser vers une solution, il faut dépasser la question des doctrines et de leurs contenus et s’attacher à celle des convictions et de leur intensité. C’est le chemin qu’a suivi Pierre Bayle au moment de la naissance historique de la tolérance en Occident : considérer la force de la conviction. Or, elle est aussi vive pour les uns que pour les autres !
Entre celui pour lequel le blasphème n’existe pas, comme le dessinateur de Charlie,et celui pour lequel il existe de manière absolue des frontières entre profane et sacré, entre supportable et insupportable, il n’existe pas d’accord possible. Nous sommes aujourd’hui, sur ce point, dans une disjonction insurmontable. Il existe des problèmes sans solution, si même si cela est désagréable à constater. Or, c’est justement dans ces cas de désaccords insurmontables qu’il faut inventer de nouvelles formes de tolérance. Ce point me sépare de Voltaire, malgré la grande estime que j’ai pour lui. Il écrit, en effet, dans le Traité sur la tolérance que toutes les religions, dans le fond, disent la même chose.
On ne se ferait la guerre que sur des détails accessoires, par bêtise, par manque de réflexion. Je pense au contraire qu’il existe entre les religions des désaccords insurmontables. Un juif ne pense pas la même chose qu’un musulman, qui ne pense pas la même chose qu’un chrétien, qui ne pense pas la même chose qu’un bouddhiste ou un athée. Tous peuvent trouver des terrains d’entente, mais restent différents. C’est à cause de ces différences, et de ces désaccords insurmontables, que la tolérance est indispensable. Elle passe par une meilleure connaissance de l’autre.

Vous montrez aussi que l’art a longtemps été au service des croyances…

L’art est un discours direct. L’écriture, l’enseignement, l’exposé des doctrines sont réservés aux élites savantes plutôt qu’au peuple. Les œuvres d’art incarnent directement les mythes sans avoir besoin de verbaliser. L’art n’est pas seulement une création esthétique. Il a aussi une fonction d’affichage, de transmission d’un message qui s’adresse à tous dans sa matérialité concrète. Avec l’avantage de permettre plusieurs niveaux de lectures.

(1) Lire aussi : la Tolérance expliquée à tous, Seuil.

Catherine Calvet et Anastasia Vécrin

Libération, 24 octobre 2016

11 décembre 2016

Les Juifs : une mémoire effacée en Tunisie ? Bernard Allali sera mon invité le 18 décembre

Bernard Allali (à gauche) dans le cimetière juif de Sfax

Lors d'une récente émission, nous avions évoqué avec Benjamin Stora le passé d'une communauté juive disparue, celle d'Algérie. Et dimanche prochain, nous allons évoquer une autre communauté, celle là presque disparue dans la Tunisie voisine, et mon invité sera Bernard Allali. Pour le présenter, je dirai que nous nous connaissons depuis plus de 30 ans, que avons à peu près le même âge, que nous partageons depuis des décennies la même passion pour l'histoire et la culture du peuple juif, mais que en ce qui le concerne, c'est la mémoire et le patrimoine des Juifs tunisiens qui a été la grande passion de sa vie, cette communauté dispersée qui fut la notre à tous les deux. Collectionneur éclairé de tous les documents possibles sur le sujet - photos, cartes postales, journaux, estampes -, il est le président et fondateur de l'ATPJT, "Association des Arts et Traditions Populaires des Juifs de Tunisie" ; il a réalisé plusieurs expositions, et il a écrit un album très original sur ce sujet jamais épuisé ; mais surtout, et alors que le contexte politique éloigne de façon drastique les originaires du pays, il y est retourné ces dernières années pour des projets bien précis dont il va nous parler. En fait, le sujet de cette émission n'est pas vraiment "notre mémoire à nous", mais celle de la population tunisienne : "Les Juifs, une mémoire effacée en Tunisie ?", tel est le titre que j'ai donc choisi. Et nous verrons ensemble si, à partir de tout ce qui reste de cette minorité, des vieilles photographies d'une part, quelques synagogues et des cimetières abandonnés d'autre part, on peut empêcher cet effacement sur place.

Parmi les questions que je poserai à Bernard Allali :

-        A propos de manifestations récentes, ici à Paris : en 2014, la présentation du livre "Les Juifs de Tunisie, un autre regard", un album de plus de 300 pages dont l'iconographie est le reflet commenté de ta collection personnelle ; l'exposition "Les costumes juifs en Tunisie", en juin dernier à la Mairie du 3è arrondissement ; dans la même période, une conférence donnée sur la "dhimmitude"  : est-ce que des représentants diplomatiques, ou culturels du gouvernement tunisien sont venus à ces occasions ?
-        Au mois de mai 2014, dans le cadre du pèlerinage annuel à la Ghriba de Djerba, tu as présenté tes collections, en évoquant  "Les Juifs de Djerba et de l'intérieur" : as-tu eu un soutien officiel du gouvernement tunisien ? Y a-t-il eu beaucoup de visiteurs musulmans ?
-       Ta dernière exposition a été présentée du 20 au 27 juillet dernier dans  la Médina de Tunis, elle s'appelait "El Hara", nom du ghetto juif de Tunis rasé peu après l'Indépendance. As-tu eu un public nombreux, et surtout est-ce que cela a intéressé des jeunes, des intellectuels, des étudiants ? Quelle a été la couverture médiatique ?
-       On se pose plusieurs questions à propos des cimetières juifs de Tunisie : d'abord, on sait que le commandement religieux absolu est de laisser en place les corps inhumés ; mais comme d'une part, il n'y a plus de communautés sur place pour y veiller, et comme certains ont été rasés, la seule solution est de regrouper de façon décente les ossements dans des endroits sûrs. Y a-t-il des projets pour cela ? Pour les cimetières comme ceux de Sfax ou du Borgel, qui peut payer pour l'entretien des sépultures, et surtout trouve-t-on des Tunisiens prêts à le faire moyennant finance ?
-        Tu étais cet automne à Sfax, où tu as fait un travail assez fabuleux puisque vous avez nettoyé toutes les tombes, pris des photos et établi une véritable cartographie du cimetière juif. En dehors de l'aspect "mitzvah" - car c'en est une de redonner un minimum de dignité à des sépultures - quel est l'intérêt de faire un tel travail ?
-        Les informations récentes n'incitent pas à l'optimisme : à Sfax, par exemple, la grande synagogue est abandonnée après voir été vandalisée,; à La Goulette, le dernier restaurant casher, "Mamie Lily" de Gilles Jacob Lellouche a fermé ses portes, suite à des menaces : quelles sont les synagogues qui restent ouvertes ? Et, en dehors des discours officiels des Autorités, la population est-elle indifférente à l'extinction progressive de cette minorité ?

Je suis sûr que parmi mes auditeurs fidèles, les "Tunes" seront particulièrement intéressés par cette émission. Et j'espère que de nombreux autres nous écouteront aussi !

J.C