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28 février 2016

Tombouctou célèbre la reconstruction de ses mausolées, détruits par les jihadistes



Grâce au savoir-faire traditionnel des maçons de Tombouctou, la cité légendaire du nord-ouest du Mali a repris possession de ses 14 mausolées détruits par des jihadistes en 2012. Une cérémonie de sacralisation s'est tenue jeudi.

Tombouctou renaît de ses cendres. Plus de trois ans après la destruction des mausolées de la cité légendaire du nord-ouest du Mali, victime de l’obscurantisme des jihadistes, la ville a repris possession de ses monuments, reconstruits à l'identique, jeudi 4 février.
Pulvérisés au nom de la lutte contre "l'idolâtrie" ordonnée par le groupe jihadiste touareg malien Ansar Dine, c'est par une cérémonie de sacralisation, avec lecture intégrale du Coran et prière collective, que s'est achevée la patiente œuvre de réhabilitation des sanctuaires de saints musulmans.

"C'est un symbole fort pour la paix"

L’ancien grand centre intellectuel de l'islam, qui a connu son apogée au XVe siècle, classé par l’Unesco au Patrimoine mondial de l'humanité en péril, comptait "16 cimetières et mausolées qui étaient des composantes essentielles du système religieux dans la mesure où, selon la croyance populaire, ils étaient le rempart qui protégeait la ville de tous les dangers".
Quatorze de ces mausolées avaient été détruits par des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda, qui ont dicté leur loi dans cette région de mars-avril 2012 jusqu'au déclenchement, en janvier 2013, d'une opération militaire internationale à l'initiative de la France, qui se poursuit actuellement.
"C'est un symbole fort pour la paix", s'est félicité lors de la cérémonie Sane Chirfi, représentant de la famille responsable du mausolée Alpha Moya, l'un des tout premiers vandalisés. "Les mausolées sont des symboles de rassemblement, de regroupement, parce que parmi les saints de Tombouctou, il y a des saints de toutes les ethnies".
"On avait vu la dureté des images, la brutalité des destructions, et aujourd'hui, ce mausolée, nous sommes très heureux qu'il soit debout", a confié le représentant de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), qui a conduit le projet, Lazare Eloundou.

"Les mausolées seront bientôt accessibles à tous"

Malgré l'importance de ces mausolées pour la population, qui voue un grand respect aux saints décédés, seuls étaient conviés à la cérémonie les représentants des familles chargées de leur gestion, des responsables maliens, dignitaires coutumiers et religieux ainsi que des diplomates.
Mais ils seront bientôt accessibles à tous les habitants, a assuré le directeur de cabinet du ministre de la Culture, Almamy Ibrahim Koreissi: "Il s'agit de remettre en activité ces monuments-là : que ceux qui avaient l'habitude de les fréquenter puissent revenir se recueillir dans ces mausolées".
La réhabilitation des mausolées a été achevée sur le plan architectural en septembre 2015, le même mois que la première comparution devant la Cour pénale internationale (CPI) d'un suspect, Ahmad Al Faqi Al Mahdi, membre d'Ansar Dine, accusé d'avoir dirigé les dégradations contre neuf mausolées et une mosquée.

Avec AFP
Site de France 24, 5 février 2016

23 février 2016

Encore un article publié sur "Temps et Contretemps" : le choc des décolonisations



Sur  le blog israélien francophone de mon ami Jacques Benillouche, un nouvel article publié sous ma signature : intitulé "Le choc des décolonisations", il s'agit de la recension de mon entretien du 31 janvier avec l'historien Pierre Vermeren.

Pour rappel, nous avions parlé de son dernier livre «Le choc des décolonisations - De la Guerre d'Algérie aux Printemps arabes». C'est un ouvrage impressionnant dont l'ambition dépasse celle de ses livres précédents dans la mesure où il parle de toutes les anciennes colonies françaises, et pas seulement de l'Afrique du Nord. Et sa perspective historique évoque largement le statut de ces pays à l'époque coloniale, et rappelle aussi les conditions, par endroit tragiques, de la décolonisation.

Bonne lecture, et n'oubliez pas que vous pouvez aussi avoir accès à l'ensemble des archives de mes articles sur "Temps et Contretemps", en cliquant sur l'icône correspondante en haut de la colonne de gauche.

Vous trouverez l'article :


J.C

21 février 2016

Islamophobie, réalité ou fantasme ? Isabelle Kersimon sera mon invitée le 28 février



 Nous allons rester en France pour la prochaine émission, et nous allons parler d'un sujet à la fois complexe et polémique, celui de l'islamophobie. J'aurai le plaisir d'avoir comme invitée quelqu'un qui s'est intéressée à ce sujet depuis de nombreuses années, Isabelle Kersimon. Isabelle Kersimon est une journaliste indépendante, et on peut la lire sur plusieurs grands médias, comme Le Figaro, le Huffington Post, et Causeur. Elle n'est pas juive, mais elle a souvent exprimé sa sympathie à notre communauté de façon touchante, et cela lui a valu d'être traitée de, je cite , "cancer sioniste" sur Twitter. Elle s'est faite surtout connaitre par un livre, co-écrit en 2014 avec Jean-Christophe Moreau et dont le titre est "Islamophobie, la contre enquête", publié aux Editions Plein Jour. C'est un ouvrage extrêmement dense de 280 pages, qui mérite vraiment son titre car elle a enquêté pratiquement sur toutes les facettes du dossier : quelle est l'origine du mot ? Quel sens lui donne-t-on ? Quels en ont été les utilisations, au niveau européen et international ? Quel est le discours de ceux qui ont fait de ce concept leur cheval de bataille, et en particulier le CCIF, "Collectif contre l'islamophobie en France ? Au delà, qu'est-ce que les empoignades sur les dangers, réels ou fantasmés de l'islamophobie disent des agendas politiques de certains ? Cela fait déjà un riche menu pour notre entretien. Mais je réserverai quand même une questions à la fin à une actualité plus récente, sur laquelle elle s'est aussi positionnée et qui lui ont aussi valu quelques attaques.

Parmi les questions que je poserai à Isabelle Kersimon :

-        Les sondages montrent qu'il existe, au sein de la société française, un courant non pas majoritaire mais quand même important, qui affiche du racisme vis à vis de ceux qu'on appelait avant "les Arabes" : mais maintenant on dit "les musulmans". Ensuite, refuser le terme "islamophobie" est un combat perdu maintenant, parce que le mot est accepté. Et enfin, l'hostilité à l'islam est évidente lorsque des lieux de cultes, ou des cimetières musulmans sont visés même si c'est moins clair pour les agressions individuelles : qu'en pensez-vous ?
-        Vous faites remonter le mot "islamophobie" à l'époque de l'Empire colonial : pouvez-vous le raconter à nos auditeurs ? Et les débats d'aujourd'hui n'annonçaient-ils pas ceux d'aujourd'hui (doit-on avoir peur de la religion musulmane ? A t'on au contraire intérêt à la favoriser ? Peut-on critiquer la civilisation de l'islam ? Et est-ce que ce serait fatalement blasphématoire ?
-        Il y deux associations chargée de comptabiliser les acte anti musulmans, un organisme qui est reconnu officiellement par les Autorités, c'est l'Observatoire National de l'Islamophobie, qui est une des instances du CFCM ; et le CCIF, "Collectif contre l'Islamophobie en France", créé en 2003, qui est repris par les médias et qui est reconnu comme association d'intérêt général : comment ces deux organismes comptabilisent-ils les actes anti musulmans ?
-        Vous avez consacré tout un chapitre à dénoncer un discours tenu aussi bien par des instances islamiques comme l'OCI, que par des politiques, visant à assimiler l'antisémitisme des années 1930 à la vague islamophobe dont seraient victimes aujourd'hui les musulmans. Pourriez-vous en quelques phrases distinguer les deux ? Et que dit le CCIF sur l'antisémitisme, est-il ambigüe, ou joue-t-il sur la concurrence victimaire ?
-        Pourquoi avez-vous dénoncé, dans un article du "Huffington Post", l'appel intitulé "Tous unis" publié deux jours après les terribles attentats du 13 novembre : est-ce que c'était les signataires qui vous ont indignée ? Ou le texte de l'appel ? Ou les deux à la fois ?

Des sujets qui suscitent des passions et des polémiques, mais que l'on va essayer de traiter avec à la fois du recul et de la rigueur ... merci d'être nombreux à l'écoute !

J.C

19 février 2016

Treize heures d’enfer américain en Libye



Dans la nuit du 11 au 12 septembre 2012, l’attaque successive de deux implantations des Etats-Unis à Benghazi a causé la mort de quatre Américains, dont l’ambassadeur en Libye, Chris Stevens. Cette tragédie a inspiré au réalisateur Michael Bay le film « Treize heures, les soldats secrets de Benghazi » (Thirteen Hours, the secret soldiers of Benghazi), sorti en salles aux Etats-Unis le 15 janvier 2016.

Une telle superproduction ne peut que relancer la polémique sur les failles de l’administration Obama, et plus spécialement de la secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton. Le « New York Times » s’est interrogé gravement sur l’impact éventuel de ce film sur les caucus qui ouvriront, le 1er février en Iowa, la course à l’investiture présidentielle pour les partis démocrate et républicain.
Côté républicain justement, Jeb Bush, gouverneur de Floride de 1999 à 2007, a accusé Hillary Clinton de « suivre la même voie qu’à Benghazi ». Il est vrai qu’il est distancé dans les sondages par les deux tenants de la droite la plus dure, le sénateur texan Ted Cruz et le milliardaire Donald Trump. Cruz a invité ses compatriotes à aller voir « Thirteen hours », tandis que Trump… a loué un cinéma dans l’Iowa pour y offrir une séance gratuite du film.
Jamais Obama ni Clinton ne sont pourtant mentionnés dans « Thirteen hours ». Le scénario en est basé sur le livre éponyme, publié à l’automne 2014 par le journaliste Mitchell Zuckoff, sur la base des témoignages de cinq des six gardes embauchés par la CIA pour protéger son antenne supposée secrète à Benghazi (le sixième garde a péri dans l’attaque au mortier de cette implantation). Ce recrutement de vétérans américains des forces spéciales a été systématisé par les Etats-Unis depuis l’invasion de l’Irak en 2003, selon une formule que l’on pourrait qualifier de mercenariat d’Etat.

Le film, comme le livre avant lui, adopte le point de vue de ces six « chiens de guerre », dont le courage est indéniable, mais dont le sens politique est asymptotique à zéro. Leur seul souci est de différencier les « gentils » (good guys) des « méchants » (bad guys) et, l’entreprise s’avérant au-delà de leurs forces, ils décident que tout Libyen est un « méchant » jusqu’à preuve du contraire. Leurs remarques, lâchées entre deux rafales, sont parfois chargées d’un humour involontaire : ainsi « les Français et les Indiens attaquent toujours à l’aube », au moment de l’assaut final contre l’antenne de la CIA. Comme dans les westerns d’ailleurs, seuls les Américains ont un visage, leurs ennemis n’étant que les cibles sanguinolentes d’un jeu vidéo.

Michael Bay a disposé d’un budget de quelque cinquante millions de dollars pour « Thirteen hours », soit quatre fois moins que pour chacune de ses deux précédentes superproductions d’anticipation (de la série « Transformers »). Le tournage a été réalisé en partie à Malte et au Maroc, d’où le caractère incongru de coupoles d’église ou de falaises atlantiques dans ce qui est censé être Benghazi et son littoral. La Franco-néo-zélandaise Alexia Barlier incarne le seul personnage féminin, une analyste de la CIA, initialement choquée par la brutalité des « héros », mais qui tombe naturellement sous le charme de leur bravoure.

L’affiche du film martèle en gros caractères que « lorsque tout s’effondra (went wrong), six hommes eurent le courage de faire ce qui était juste (what was right)». L’opposition binaire entre « wrong » et « right » ne peut évidemment que rejeter les « bureaucrates » de la CIA ou du Département d’Etat dans le premier camp pour magnifier les six combattants dans le second. On assiste ainsi à un double décalage, la Libye n’étant plus qu’un décor, comme souvent dans les films d’action américains, mais le contexte diplomatique ne servant lui-même que de toile de fond aux performances de héros bodybuildés.
Rien n’est dit de « L’Innocence des Musulmans », cette virulente charge contre le prophète Mohammed, qui a suscité des violences anti-américaines en Egypte et en Tunisie, voisines de la Libye. L’ambassadeur Stevens, pourtant un diplomate chevronné, est présenté comme un « illuminé » (true believer) qui prône avec émotion une diplomatie de proximité, tandis qu’un des « héros » pique du nez durant cette présentation. Notons d’ailleurs que « faire ce qui était juste » n’impliquait pas de sauver à tout prix l’ambassadeur, abandonné dans sa résidence en flammes (Stevens, apparemment retrouvé vivant par des Libyens arrivés à la rescousse, serait décédé d’asphyxie durant son transfert à l’hôpital).
Rien n’est dit non plus dans « Thirteen Hours » sur Ahmed Abou Khatalla, accusé d’avoir mené l’attaque de la résidence de l’ambassadeur, puis de l’antenne de la CIA, à la tête de sa milice personnelle, pompeusement baptisée Obeida Ibn Jarra, en référence à un des compagnons du Prophète. Cette milice avait déjà été désignée, en juillet 2011, comme responsable de l’assassinat d’Abdelfattah Younès, le plus haut gradé de Kadhafi à avoir fait défection pour le camp révolutionnaire.

C’est dire que les conflits entre insurgés faisaient rage bien avant la mort du dictateur, en octobre 2011, et l’émergence à Benghazi de l’organisation jihadiste des Partisans de la Charia (Ansar Charia), auxquels Abou Khatalla et sa milice prêtaient main forte. En juin 2014, les forces spéciales américaines ont enlevé à Benghazi Abou Khatalla, sur ordre personnel du président Obama. Le fait que le principal suspect libyen dans les attaques de Benghazi soit désormais détenu sur le territoire des Etats-Unis n’est pas non plus mentionné dans le film.

Je me suis rendu à Benghazi en juin 2012 pour donner à l’université locale une conférence en arabe sur la profondeur historique des processus révolutionnaires en cours. Le cortège de l’ambassadeur britannique avait été visé la veille par une attaque à la roquette. C’est pourquoi la milice des « Martyrs du 17 février » (date emblématique du début de la révolution libyenne en 2011) m’avait affecté d’office deux imposants gardes du corps. J’avais eu beaucoup de mal à les congédier avant mon intervention sur le campus, où je ne voulais en aucun cas être responsable de l’introduction d’armes. Le soir même, je retrouvais les rappeurs les plus actifs sur la scène locale.
C’était trois mois avant les attaques anti-américaines de septembre 2012. L’administration Obama, déjà tétanisée par le calamiteux héritage de George W. Bush au Moyen-Orient, adopta une politique encore plus prudente dans la région. Loin de conjurer la menace jihadiste, ce désengagement affiché fit le lit de Daech, d’abord en Syrie et en Irak, aujourd’hui en Libye, entre autres. Et ce n’est pas « Thirteen hours » qui permettra de comprendre quoi que ce soit à un tel désastre. La sortie du film en France est prévue le 30 mars 2016.

Jean-Pierre Filiu
Blog Un si Proche-Orient, Le Monde, 19 janvier 2016