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26 février 2016

UOIF, Frères musulmans, salafisme : le dessous des cartes (2/2)



FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - A l'occasion de la 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord, Mohamed Louizi, ancien frère musulman, décrypte les liens entre l'UOIF et la confrérie qualifiée dans certains pays d'organisation terroriste.

FigaroVox: Peut-on parler de stratégie globale d'islamisation en France et Europe?

M.L.: Dans tous les pays où se trouvent des Frères musulmans, en Orient comme en Occident, le projet islamiste est le même depuis la création de la mouvance par Hassan Al-Banna en 1928. Il s'agit de rétablir le califat islamique aux frontières historiques, y compris là où l'islam avait une présence en Europe. Ce projet a un nom: le projet Tamkine. Dans le monde arabo-musulman, les expériences de cette mouvance passent par des hauts et des bas. Ils arrivent à percer un temps. Ensuite, ils sont mis en difficulté. Mais ils ne disparaissent pas. Eux-mêmes décrivent leur influence comment étant une succession de phases et de cycles: naissance, puis ascension, puis apogée, puis déclin, puis latence, puis ascension à nouveau et ainsi de suite.
Ici, en Europe et en Occident, les choses se présentent autrement. Car si le monde arabo-musulman est considéré déjà comme un «territoire» acquis. En Occident, cela n'est pas le cas. Les Frères musulmans s'emploient depuis le début des années 1980, sur le vieux contient à acquérir divers «territoires» privés pour inscrire, dans la durée, leur récit islamiste comme élément du récit national de chaque pays de l'Europe. Cette opération s'appelle le «Tawtine». Elle est exécutée par la construction de mosquées-cathédrales, d'acquisitions immobilières diverses et variées, de construction d'établissements scolaires privés, etc. Car sans le «Tawtine», le projet Tamkine ne peut être mené efficacement. Si le Tawtine est l'objectif territorialiste d'une étape, le Tamkine est le but ultime pour que la loi d'Allah, telle qu'elle est comprise par les idéologues et oulémas des frères, domine l'Europe et l'annexe à l’État Islamique tant rêvé par les Frères.
Chakib Benmakhlouf, ex-président de la FOIE (Fédération des Organisations Islamiques en Europe), avait déclaré, dans une interview au journal londonien arabe Asharq Al-Awsat, le 20 mai 2008, je traduis: «Au sein de la FOIE, nous avons un plan d'action, nous avons un plan d'action sur 20 ans; sur le court terme, le moyen et le long terme. Certains événements, malheureusement, se déroulant de temps en temps, influent négativement sur l'avancement de notre action. Certains musulmans se sont vite sentis attirés vers des combats marginaux et cela perturbe notre plan d'action global.»

FigaroVox: Vous accusez l'UOIF d'être «une base de réserviste»…

M.L.: Lorsqu'on lit et analyse l'«Epître du jihad» d'Hassan Al-Banna et les écrits de Sayyid Qotb, notamment son interprétation de la Sourate 8 et 9, entre autres, ainsi que son livre: Jalons sur la route, on déduit une constance idéologique chez les Frères: Le frère musulman, par définition, ne peut être que jihadiste, en opération, ou réserviste caressant le rêve de faire le jihad armé un jour. Lorsqu'il est en stade de réserviste, il doit soutenir par tous les moyens ceux qui partent faire le jihad: par le soutien financier, par le soutien médiatique, par les prêches, par les invocations, etc. Hassan Al-Banna avait construit cette idée fondamentale sur des textes religieux attribués au Prophète Mohammad: «Quiconque meurt sans avoir combattu et sans en avoir jamais eu le désir, meurt sur une branche d'hypocrisie» ! C'est plutôt Hassan Al-Banna qui considère les Frères, en général, et l'UOIF en particulier, comme étant une base de réservistes.

FigaroVox: Quelle est la différence entre frères musulmans et salafistes? Un frère musulman est-il forcément un salafiste? Un salafiste forcément un terroriste?

M.L.: Ce que je peux confirmer, c'est que la matrice idéologique salafiste et jihadiste est la même pour les trois cités. Et ce, nonobstant les quelques disparités et variances de langages constatées, par-ci ou par-là. Ceci étant, un frère ne peut être que jihadiste ou réserviste. Le réserviste peut ne jamais porter des armes. Il peut se rendre compte de la supercherie et quitter. Il n'y a pas d'automaticité de passage d'un stade à l'autre. L'humain est imprévisible. Il peut être quiétiste et basculer ensuite dans le jihadisme le plus abjecte. Il peut être jihadiste et se repentir. Mais une chose est sûre: pour rompre avec tout ceci, il faut un traitement des racines de la violence, religieuse ou pas, à la source. L'idéologie des Frères Musulmans ne doit être exclue de cette lutte contre la radicalisation et les facteurs idéologiques qui la sous-tendent.

FigaroVox: Vous avez-vous-même été un «frère» actif parmi les Frères musulmans. Quelles sont leurs méthodes de recrutement et d'embrigadement?

M.L.: Le couple prédateur/proie permet d'assurer l'équilibre des pyramides alimentaires d'un écosystème. Le prédateur choisit sa proie selon des critères dictée par la nature. La pyramide des Frères musulmans, celle décrivant les étapes du Tamkine, a aussi ses «prédateurs» qui sélectionnent leurs proies selon des critères dictés par l'idéologie et par les besoins en ressources humaines du projet Tamkine global. Chez les Frères musulmans, l'adhérent ne choisit pas l'association. C'est elle, telle une secte obscure, qui le choisit, et ce sont ses anciens membres qui le cooptent au terme d'un parcours initiatique très particulier.
Le projet Tamkine a besoin, en plus d'un territoire, d'une «base» humaine solide. Je fais remarquer le mot «base» veut dire en arabe le mot Qaïda. Il s'agit d'un concept idéologique souvent utilisé dans les écrits de Sayyid Qotb, surtout dans son exégèse des sourates 8 et 9. Le même terme est utilisé par Al-Qaïda pour désigner son organisation terroriste internationale. Selon Sayyid Qotb, la création d'un état islamique sur un quelconque territoire a un préalable éducatif, idéologique et organique majeur. Celui de se constituer, avant toute autre chose, une base humaine solide composée de personnes, frères et sœurs, hautement éduqués et convaincus par l'idée et la nécessité de cette création en étant prêts, à tout moment, à tout sacrifier, y compris leurs vies, pour la concrétiser et la défendre contre vents et marées. Sayyid Qotb cite l'exemple du prophète Mohammed et sa réussite à se constituer à la Mecque une «base» humaine, de compagnons convaincus, avant d'immigrer et de s'établir à Médine, son nouveau territoire pour y instituer le premier état islamique conquérant selon l'interprétation politique de cet idéologue frériste.
Les frères-prédateurs s'emploient à cibler des recrues pour constituer cette «base» solide et ce noyau dur dans chaque pays. Au terme d'une initiation idéologique, durant laquelle les 10 piliers de l'allégeance sont expliqués, à savoir: «la compréhension, la sincérité, l'action, le jihad (armé), le sacrifice, l'obéissance totale, la persistance, la fidélité à l'engagement, la fraternité et la confiance totale placée à l'endroit de la direction et du commandement», le/la candidat(e), répondent au standards idéologique passent à l'étape du serment d'allégeance où il/elle s'engage expressément en répétant l'attestation suivante: «Je m'engage devant Allah, le Tout-Puissant, à observer rigoureusement les dispositions et préceptes de l'islam et de mener le jihad pour défendre sa cause. Je m'engage devant Lui à respecter les conditions de mon allégeance aux Frères musulmans et accomplir mes devoirs envers notre confrérie. Je m'engage devant Lui à obéir à ses dirigeants dans l'aisance comme dans l'épreuve, autant que je le pourrai, tant que les ordres qui me sont donnés ne m'obligent pas à commettre un péché. J'en atteste allégeance et Allah en est témoin.». Dès lors la nouvelle recrue est missionnée pour œuvrer pour le projet Tamkine, éclairé par la devise mythique de la mouvance: «Allah est notre ultime but, le Messager est notre exemple et guide, le Coran est notre constitution, le jihad est notre voie, mourir dans le sentier d'Allah est notre plus grand espoir»!

FigaroVox: Qu'est-ce qui vous a poussé à rompre?

M.L.: Lorsque j'ai compris que la voie des frères est la voie de deux sabres pour imposer un Coran, j'ai tiré ma révérence et j'ai choisi le chemin apolitique et non-violent de mon grand-père maternel et de mon père spirituel: Jawdat Saïd, le Ghandi du monde arabe.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio,

Le Figaro, 5 février 2012

Ex-président des Étudiants musulmans de France (Lille), Mohamed Louizi est ingénieur. Son dernier livre, Pourquoi j'ai quitté les frères musulmans vient de paraître aux éditions Michalon