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25 février 2016

UOIF, Frères musulmans, salafisme : le dessous des cartes (1/2)

Amar Lasfar, président de l'UOIF

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - A l'occasion de la 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord, Mohamed Louizi, ancien frère musulman, décrypte les liens entre l'UOIF et la confrérie qualifiée dans certains pays d'organisation terroriste.

La 9ème Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord organisée par l'UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) a lieu ce dimanche. Trois orateurs étrangers prêchant ouvertement la haine ont été déprogrammés. Cependant beaucoup dénoncent la proximité de l'UOIF avec les Frères musulmans … Comment définir l'idéologie de ces derniers?

Mohamed Louizi: Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères Musulmans avait défini son islam globalisant, son idéologie politique, comme étant, je cite: «une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. C'est à la fois un état et une nation, ou encore un gouvernement et une communauté. C'est également une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. C'est également une culture et une juridiction, ou encore une science et une magistrature. C'est également une matière et une ressource, ou encore un gain et une richesse. C'est également une lutte dans la voie d'Allah et un appel, ou encore une armée et une pensée. C'est enfin une croyance sincère et une saine adoration. L'islam, c'est tout cela de la même façon».
En 1924, le califat Ottoman, «l'homme malade», avait fini par chuter. Dans l'esprit d'Hassan Al-Banna, ce dernier représentait le symbole politique de l'unité des musulmans face aux occidentaux. En 1928, il décida de créer sa mouvance islamiste, premièrement, pour libérer l’Égypte de la colonisation britannique et lutter par tous moyens contre la présence juive et l'établissement d'Israël en terre sainte des trois monothéistes, et deuxièmement, pour établir un nouveau califat/état islamique mondial et atteindre le «Tamkine» global, qui signifie la suprématie de l'islam frériste sur tous les autres islams et sur toutes les autres religions, et l'application de ses règles juridiques et lois pénales pour gérer les rapports à l'intérieur de la société et avec l'extérieur de ce califat.
Théoriquement, dans ses écrits, se rêve est inscrit dans un processus stratégique partant d'abord et essentiellement de l'éducation de l'individu - d'où la priorité accordée aux «jeunes musulmans» par les frères lors de ce 9ème RAMN à Lille, entre autres. Ensuite de l'individu, il faut former le foyer musulman, puis le peuple musulman, puis atteindre le gouvernement islamiste, puis établir le califat, puis reconquérir l'Occident puis atteindre le Tamkine planétaire. Ça paraît fou comme idéologie et projet politique, mais force est de constater que depuis 1928, cette vision globalisante demeure opérante et présente, non seulement en Égypte, mais partout ailleurs, y compris en France.
La définition que j'ai donnée ci-dessus, est extraite du livre: 20 principes pour comprendre l'islam, formalisés par Hassan Al-Banna, développés par Youssef Al-Qaradawi et traduit en français par Moncef Zenati. Celui-ci est membre du bureau national de l'UOIF, chargé de l'enseignement et de la présentation de l'islam. Pis, ce livre idéologique est enseigné à des jeunes adultes, depuis au moins deux ans à «l'Institut Al-Qods» (Jérusalem), créé par des frères cadres de l'UOIF au CIV (Centre Islamique de Villeneuve d'Ascq) et à la mosquée de Lille-Sud où professe Amar Lasfar. La personne qui s'est chargée de délivrer toutes les semaines ces 20 principes idéologiques à la jeunesse est un professeur, payé par les deniers de l’État, au Lycée Averroès.

FigaroVox: Les Frères musulmans sont considérés comme une organisation terroriste dans certains pays. Pourtant lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy a fait de l'UOIF l'un de ses principaux interlocuteurs et a qualifié ce mouvement d' «orthodoxe». Qu'en est-il réellement?

M.L.: Effectivement, les Frères musulmans sont désormais classés comme organisation terroriste par plusieurs pays. Par exemple, l'Arabie Saoudite l'a fait en mars 2014. En novembre de la même année, c'est au tour des Émirats Arabes Unies de classer la mouvance et ses ramifications internationales, y compris l'UOIF, sur sa liste. L'UOIF avait déclaré dans un communiqué publié le 17 novembre 2014 qu'elle «étudie toutes les voies et se réserve le droit d'agir afin d'obtenir réparation», chose qu'elle n'a jamais faite !
De l'autre côté de la Manche, le Premier ministre britannique David Cameron avait prévenu, suite à une enquête très fouillée, dans une lettre adressée le 17 décembre dernier aux députés, que tout lien avec les Frères musulmans pourrait être considéré comme «un éventuel signe d'extrémisme». Il avait écrit: «Certaines sections des Frères musulmans ont une relation ambiguë à l'extrémisme violent». Il est parti encore plus loin en affirmant qu' «être membre, associé ou influencé par les Frères musulmans devrait être considéré comme un signe d'extrémisme». Depuis, il semblerait que les Frères en Grande-Bretagne sont mis sous surveillance.
Le communiqué du ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, publié le 2 février, avertissant l'UOIF au sujet de son 9ème RAMN utilise une terminologie nouvelle et inhabituelle dans le rapport avec l'UOIF, je cite: «totale vigilance», «poursuites immédiates» et «sanctions appropriées». Il me semble que c'est la première fois depuis la création de cette mouvance en 1983 que l’État puise ses mots d'un champ lexical très particulier. Quelque chose commence sérieusement à changer dans le rapport entre l’État et l'UOIF. Quant au qualificatif «orthodoxe», utilisé par Nicolas Sarkozy avant la création du CFCM, je crois qu'il n'y a que lui qui pourrait, peut-être, le définir. Pour ma part, je comprends cette orthodoxie comme une fidélité absolue à l'idéologie d'Hassan Al-Banna dans sa dimension politique comme dans sa dimension jihadiste.
La différence entre les Frères et les autres, c'est une différence de degré et non de nature.

FigaroVox: Les Frères musulmans se disent légalistes et non violent…

M.L.: Ce n'est pas vrai. Il n'y a qu'à lire l'intégralité de «l'Epître du jihad», écrite par Hassan Al-Banna que j'ai traduite dans mon essai autobiographique: Pourquoi j'ai quitté les Frères musulman, et qui circule toujours dans des cercles fermés des frères de l'UOIF en France. Son contenu n'a aucune différence avec la matrice idéologique jihadiste de toutes les organisations terroristes: Al-Qaïda, Al-Nosra, Daesh, etc. L'on y trouve, les mêmes textes violents, la même rhétorique jihadiste et les mêmes préconisations à recourir, par obligation religieuse, à l'usage des armes. La différence entre les Frères et les autres, c'est une différence de degré et non de nature. Il y a ceux, comme les groupes qui usent de la violence maintenant et ici. Les Frères les soutiennent, directement ou indirectement, et peuvent y recourir le moment venu. Je rappelle que l'appel au jihad en Syrie a été lancé, depuis le Caire, le 13 juin 2013, par une coalition composée de Frères musulmans et de salafistes. Le président de l’Égypte à cette époque s'appelait Mohamed Morsi. Les frères actuellement à la tête de la confrérie à l'internationale comme ici en France font partie du courant de Sayyid Qotb, la référence de tous les jihadistes contemporains, qu'il soit frères ou pas.

FigaroVox: Certains évoquent un double discours. Est-ce établi?

M.L.: Lors de l'éclatement de l'affaire qui avait opposé le lycée Averroès à un professeur de philosophie, en février 2015, Amar Lasfar, le président de l'UOIF avait déclaré face à la caméra de France Télévision que l'UOIF n'a aucun lien avec les Frères musulmans. Un an plus tard, presque jour pour jour, Mohamed Karrat, l'un des lieutenants fidèles d'Amar Lasfar et qui est aussi recteur de la mosquée de Villeneuve d'Ascq, cadre responsable de la Ligue Islamique du Nord et professeur au lycée Averroès, a déclaré lors d'un court discours, en français, devant des fidèles, ce vendredi 5 février, que derrière l'attaque qu'a subi le 9ème RAMN prévu à Lille, «c'est l'UOIF qui est visé». Il a dit: «L'UOIF est accusée d'être des Frères musulmans, et ça, personne ne s'en cache. Nous ne cachons pas notre identité. Nous en sommes fiers …» Ainsi, l'un dit qu'il n'y a pas de lien entre l'UOIF et les Frères musulmans et se permet d'attaquer en justice ses contradicteurs pour diffamation. Un an plus tard, l'UOIF affirme son identité frériste publiquement. Voici un exemple éclatant de ce double-discours presque banal. Je considère qu'au-delà du double discours, il y a un discours «en arabe» et un autre «en français».
Les Frères musulmans s'emploient depuis le début des années 1980, sur le vieux contient à acquérir divers « territoires » privés pour inscrire, dans la durée, leur récit islamiste comme élément du récit national de chaque pays de l'Europe.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio,

Le Figaro, 5 février 2016