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30 avril 2015

Juifs d'Algérie, avant le Décret Crémieux ...

École juive en Algérie, toile d’Édouard Moyse (1861)

Une toile sur la Toile
- avril 2015


Connaissez-vous le peintre Edouard Moyse ? Né à Nancy au 19ème siècle, il fut tout à fait représentatif de la peinture classique "israélite", c'était en quelque sorte un artiste officiel du Consistoire. Il voyagea en Algérie, et en ramena des toiles des Juifs "exotiques" de là-bas.


Ce tableau, représentant une école, a été mis en vente il y a quelques années à Drouot. Bien qu'ayant commencé une bien modeste collection orientaliste, je n'y étais pas allé car incapable d'enchérir. J'ignore qui l'a acheté, en tout cas il n'est pas sur la page "Google images" de ce peintre.


Bien sûr les habits, attitudes etc. sont bien différents de ceux du Talmud Torah évoqué dans le dernier livre de Benjamin Stora évoqué lundi sur le blog, mais c'étaient en quelque sorte des ancêtres de Constantine ou d'un peu plus loin ! Dans "Les clés retrouvés", l'auteur raconte comment tous les enfants juifs de sa ville suivait une double scolarité, à l'école laïque et publique - où la majorité de leurs condisciples étaient musulmans ou juifs - mais aussi les jeudi et dimanche à l'école juive, où il apprit ainsi à déchiffrer l'hébreu ... sans le comprendre, comme c'était aussi la règle.

J.C

29 avril 2015

24 avril 1915, premier jour d’un génocide

Carte postale datant de 1918. Inscrit au verso, "Soldats turcs avec leurs victimes arméniennes". Fonds ARAM.

Quand les policiers l’interpellent à son domicile, dans la nuit du 24 au 25 avril 1915, dans le quartier chrétien de Pera, à Constantinople, la capitale de l’Empire ottoman, Khatchadour Maloumian, alias Agnouni, est loin d’imaginer qu’il fait partie d’une liste d’intellectuels arméniens arrêtés cette nuit-là pour les déporter vers Ankara.
Dirigeant politique arménien proche des autorités jeunes-turques, il a dîné la veille avec Talaat Pacha, le ministre de l’intérieur du gouvernement du Comité union et progrès (CUP), le parti au pouvoir depuis le putsch des Jeunes-Turcs, le 23 janvier 1913. Il croit donc à un malentendu. Il ne sait pas encore que la rafle de 250 personnalités arméniennes de la capitale fait partie d’un vaste plan d’extermination des Arméniens de l’Empire, décidé entre le 20 et le 25 mars 1915 à l’issue de plusieurs réunions du comité central du CUP.

En pleine guerre, soupçonnés de « trahison »

Les nouvelles du front ne sont pas bonnes pour l’Empire ottoman depuis son entrée en guerre, le 2 novembre 1914, aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Après la défaite de Sarikamich en janvier 1915 face à la Russie, pouvoir et médias turcs accusent les 2 millions d’Arméniens ottomans d’être au service des Russes et les soupçonnent de « trahison » et de « complot contre la sécurité de l’Etat ».
Les neuf membres de la direction du CUP, dont Mehmet Talaat Pacha et les docteurs Mehmet Nazim et Bahaeddine Chakir, profitent du contexte de guerre et de la débâcle de Sarikamich – imputable au mauvais commandement du ministre de la guerre, Ismail Enver Pacha – pour accélérer le processus d’extermination des Arméniens et des Assyro-Chaldéo-Syriaques, un groupe ethnique chrétien originaire de Mésopotamie.
Dès l’hiver 1914-1915, au sud de Van (dans l’est de l’actuelle Turquie) et en Iran, où l’armée turque a lancé plusieurs incursions, les populations arméniennes et syriaques locales sont massacrées par dizaines de milliers. En février 1915, sur ordre d’Enver Pacha, les 120 000 soldats arméniens de la IIIe armée, qui surveille le front caucasien, sont désarmés et forment des bataillons de travail. La plupart sont exécutés sur place et, fin mai, il ne reste plus de soldats arméniens dans l’armée d’Enver.
Le gouvernement compte sur l’Organisation spéciale (OS) pour remplir ces sales besognes. Créé en 1914, ce groupe paramilitaire dirigé par le docteur Bahaeddine Chakir représente une force de 12 000 hommes : ce sont des Kurdes, des émigrés musulmans des Balkans et du Caucase et des criminels amnistiés (assassins, violeurs, psychopathes). Son quartier général se trouve au sein du siège du CUP dans la capitale et elle utilise 36 « abattoirs » répartis dans tout l’Empire. Outre ces escadrons de la mort, le gouvernement jeune-turc s’appuie sur la direction générale de l’installation des tribus et des migrants (DITM), chargée, dans les provinces, de la planification des déportations.

Une première phase d’extermination

Ces deux organisations respectent à la lettre le programme en deux phases d’extermination des Arméniens concocté par la direction du CUP, ce parti-Etat. La première phase, d’avril à octobre 1915, consiste à vider les six provinces orientales – Bitlis, Van, Sivas, Erzurum, Diyarbakir, Mamuret ul-Aziz – de leur population arménienne. Il s’agit des territoires historiques arméniens, objets, depuis le traité de Berlin de 1878, d’un vague projet de réformes visant à améliorer leur sécurité. Défendu par les puissances européennes, il ne sera jamais appliqué par le sultan.
Sur le terrain, tout ne se passe pas comme prévu. A Van, après les massacres de 58 000 d’entre eux entre janvier et avril 1915, les Arméniens organisent leur défense et comptent sur l’avancée des troupes russes pour les sauver. Malgré leur infériorité numérique, ils résistent jusqu’à la libération de Van par l’armée du tsar, en mai 1915. Les civils sont évacués vers le Caucase.
A Constantinople, le gouvernement utilise le prétexte de cette rébellion qualifiée de « trahison » pour décapiter l’élite arménienne. Dès la fin avril, dans la capitale et toutes les grandes villes de l’Empire, intellectuels et notables arméniens sont arrêtés puis déportés et exécutés par petits groupes. A Constantinople et à Smyrne (aujourd’hui Izmir, dans l’ouest de la Turquie), les Arméniens sont toutefois épargnés, la Sublime Porte craignant une réaction diplomatique des puissances européennes.

Déportations de masse

Dès le 24 mai 1915, la Triple Entente, alertée sur l’ampleur des massacres dans l’Empire, a mis en garde les autorités turques dans une déclaration commune : « La France, la Grande-Bretagne et la Russie tiendront pour personnellement responsables ceux qui auront ordonné ces crimes contre l’humanité et la civilisation. »
35 500 Arméniens sont déportés en avril 1915, 131 408 en mai, 225 499 en juin, 321 150 en juillet et 276 800 en août
Mais, trois jours après, le gouvernement jeune-turc leur répond par la provocation en légalisant la déportation des Arméniens. Alors que 35 500 Arméniens sont déportés en avril 1915, les mois suivants, la cadence augmente fortement : 131 408 déportations en mai, 225 499 en juin, 321 150 en juillet et 276 800 en août. Jusqu’à la fin de cette première phase, en octobre, et en tenant compte des convois en provenance de Cilicie (sud) et de la Cappadoce (centre), ce sont 1,2 million d’Arméniens qui sont envoyés de force vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie, conformément aux ordres du DITM.
Certains déportés sont arrivés à Alep, dans le nord de la Syrie, par chemin de fer, raconte l’historien britannique Arnold Toynbee dans son Livre bleu remis aux autorités britanniques pendant la guerre : « Ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux, souvent répugnants et toujours bondés, et leur voyage était infiniment lent, car la ligne était congestionnée par leurs nombreux convois et par le transport des troupes ottomanes. »
Au point de départ des déportations, les hommes, séparés de leur famille, sont liquidés sur place, alors que les femmes et les enfants sont voués à l’enfer des longues marches forcées vers les camps d’Alep, de Deir ez-Zor (est de la Syrie) et de Mossoul (nord de l’Irak). Seuls 400 000 d’entre eux arrivent à destination.

La liquidation des déportés

La deuxième phase peut donc commencer. Elle s’étend sur toute l’année 1916 et ne répond qu’à une seule question : que faire des 700 000 déportés massés dans la vingtaine de camps de concentration ouverts en Syrie, en proie aux épidémies et vivant dans des conditions d’hygiène effroyables ? Le 22 février 1916, alors que les troupes russes ont pris la ville-garnison d’Erzurum, cette ancienne capitale arménienne (Garine) totalement vidée de sa population chrétienne, le gouvernement turc accélère la procédure d’extermination des Arméniens. Talaat Pacha ordonne la liquidation de tous les déportés.
Les sites d’Alep, Rakka, Ras-Al-Aïn, Deir ez-Zor et Mossoul se transforment en camps d’extermination, les fleuves Tigre et Euphrate sont les témoins silencieux d’un crime sans précédent. Les membres de l’OS redoublent de zèle et de cruauté, les bourreaux procèdent essentiellement à l’arme blanche. En cinq mois, de juillet à décembre 1916, le préfet Salih Zeki, qui a remplacé Ali Souad, jugé trop mou par la direction du CUP, fait massacrer 192 750 déportés regroupés à Deir ez-Zor, qui deviendra le lieu symbolique de la destruction d’une nation. Le 24 octobre 1916, près de 2 000 orphelins rassemblés à Deir ez-Zor par Ismail Hakki Bey, « inspecteur général » des déportations, sont attachés deux par deux puis jetés dans l’Euphrate.
En 1917, au moment où les armées turques s’effondrent sur tous les fronts, les forces britanniques découvrent, lors de leur offensive victorieuse en Syrie et en Palestine, près de 100 000 déportés arméniens vivant dans des conditions répugnantes. Il s’agit d’individus surtout originaires de Cilicie qui constitueront le premier noyau des communautés arméniennes de Syrie et du Liban sous mandat français. A la fin de la Grande Guerre, sur les 2 millions d’Arméniens recensés en 1914 dans l’Empire ottoman, près de 1,5 million ont été massacrés, auxquels il faut ajouter 250 000 chrétiens d’Orient (Assyro-Chaldéens, Syriaques).

L’exode des rescapés

Les 500 000 Arméniens rescapés des camps et des déportations ont connu différents destins. Certains se sont installés dans le Caucase russe avant d’être intégrés dans l’Union soviétique. D’autres ont immigré en Europe et en Amérique avant d’y devenir des citoyens à part entière. Enfin, une petite partie est restée à Istanbul, protégée par les clauses du traité de Lausanne – signé en 1923 entre l’Empire ottoman et les puissances alliées – sur le droit des minorités religieuses. Sans oublier ceux qui ont été convertis de force à l’islam ou placés sous la contrainte dans des familles musulmanes en Turquie.
Quant aux principaux membres du gouvernement jeune-turc responsables du génocide, ils ont été exfiltrés vers l’Allemagne alliée avant d’être jugés en 1919, puis condamnés à mort par contumace par des cours martiales ottomanes. La sentence n’a jamais été appliquée, mais sept d’entre eux seront toutefois exécutés en 1921 et 1922 par des commandos de justiciers du génocide des Arméniens dans le cadre de l’Opération Némésis, du nom de la déesse grecque de la vengeance.

Des documents historiques rares

Il existe peu d’images du génocide des ­Arméniens. Les autorités turques ont ­menacé de mort toute personne qui ­s’aventurerait à prendre des photographies des massacres. Cependant, outre les clichés pris par l’armée russe lors de l’offensive sur le front caucasien dès 1915, d’autres sources existent, notamment les images d’un officier de la Croix-Rouge allemande, Armin T. Wegner (1886-1978). Ces photographes travaillant dans la clandestinité, la plupart des documents qui nous sont parvenus ne comportent ni date ni mention de lieu.
L’Association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne (ARAM), basée à ­Marseille, recueille depuis 1997 tous les documents relatifs à l’histoire du peuple arménien et au génocide. Elle met régulièrement en ligne sur son site, Webaram.com, des photographies, ­livres, journaux, témoignages et documents ­administratifs.
En décembre 2014, Christian Artin, responsable d’ARAM, reçoit d’un Français d’origine arménienne une carte postale de l’image reproduite ­ci-dessus. Au verso, un message ­manuscrit en français décrit la scène : « Ceci n’est pas un trucage mais une photographie qui date d’avant l’arrivée des Français à Constantinople [1918] et qui représente des Arméniens ­pendus sur une place publique. C’est un contraste frappant, dans ce pays d’Orient aux riches coloris, que des gens à l’aspect assez débonnaires puissent avoir des mœurs si sanguinaires. Vous voyez les passants circuler comme si rien n’était devant ces pendus, gratifiés d’un écriteau, et continuer à vaquer à leurs occupations habituelles. » On ignore le nom de l’auteur du message et celui de son destinataire.

Gaitz Minassian

Le Monde, 23 avril 2015

28 avril 2015

Un grand cimetière marin, par Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun
 
La Méditerranée est en train de se transformer en un cimetière, le plus grand cimetière de la région, un cimetière gourmand qui ne cesse d’avaler les nouveaux «damnés de la terre» et d’enrichir des marchands de la mort.
Les guerres qui déchirent la Syrie, l’Irak et la Libye, entre autres, ont pour conséquences inattendues de pousser des familles entières à accepter le marché proposé par des passeurs mafieux, en vue de trouver une terre d’asile en Europe. Ils savent qu’ils risquent leur vie et acceptent de payer et de fuir sur des barques douteuses.
Il n’y a pas que les clandestins subsahariens qui meurent au large des côtes méditerranéennes. A présent, des réfugiés syriens, libyens et irakiens perdent leur vie, noyés. 
900 morts depuis janvier 2.015 dont 400 cette semaine. L’an dernier, on a compté 3.500 noyés. Ces chiffres font moins de bruit que ceux des 150 malheureux voyageurs montés à bord de l’Airbus 320 détruit par la folie du copilote. Pourtant, toutes les morts se valent. Mais les médias ne cessent de rapporter ces chiffres de plus en plus importants et rien ne change. Pourquoi ? Parce que l’Europe s’est détournée de ce problème et a laissé l’Italie se débrouiller toute seule.

Bien sûr, l’Europe comme avait dit un ancien Premier ministre « ne peut accueillir toute la misère du monde ». Mais elle pourrait au moins mettre sur pied une politique de coopération avec les pays d’où partent ces candidats à l’exil. Le problème, c’est que la Libye n’est pas un Etat. C’est un assemblage de tribus avec deux gouvernements, l’un reconnu par les Nations Unies, l’autre pas. La Syrie est dirigée par un massacreur de son propre peuple et se moque pas mal de ceux qui fuient les bombardements, qu’ils viennent de l’armée de Bachar ou des hordes de Daech. Reste l’Irak dont le gouvernement ne parvient pas à y garantir l’ordre et la sécurité. Des voitures piégées ont explosé le 14 avril en plein centre de Bagdad faisant plusieurs dizaines de morts.

La lutte contre cette immigration désespérée est difficile. Il est possible d’attaquer les bandes de la mafia qui réclame 5.000 dollars par passager sans lui garantir d’arriver à bon port. On connaît les filières et on laisse faire.
Il est difficile de convaincre un père de famille, qui souhaite tenter le tout pour le tout pour sauver sa famille, de renoncer à l’exil incertain. D’un côté, des bombes tombent partout en Syrie, de l’autre un petit espoir de réussir à débarquer à Lampedusa. Il sait que les chances sont minces, pourtant il essaie et, souvent, c’est toute la famille qui se noie.

Si l’Amérique et l’Europe avaient donné un grand coup à Bachar en août 2013 lorsqu’il avait utilisé le gaz pour tuer la population, on ne serait pas arrivé à ce niveau de détresse et de tragique. Les puissants ont abandonné le peuple syrien. L’Amérique de G.W. Bush a détruit l’Irak, démantelé son armée, laquelle se bat aujourd’hui au côté d’Al Baghdadi, imam auto-proclamé et patron de Daech. Pendant ce temps-là, Bush coule des jours tranquilles dans son ranch texan. Aucune instance judiciaire internationale ne l’a inquiété. Cette impunité nourrit les extrémismes et sert de prétexte à l’engagement de certains jeunes dans le jihad.

La Méditerranée est en train de se transformer en un cimetière, le plus grand cimetière de la région, un cimetière gourmand qui ne cesse d’avaler les nouveaux «damnés de la terre» et d’enrichir des marchands de mort, des salauds qui profitent du désespoir de ces accidentés de l’histoire.
En outre, il paraît que Daech encouragerait ces familles à «envahir» l’Europe. Une façon de créer des problèmes aux Occidentaux tout en se débarrassant de ces citoyens dont certains seraient chrétiens. Le cynisme et le machiavélisme n’ont pas de limite. Nous vivons une époque où les actions barbares de ces hordes sauvages sous le drapeau noir d’un islam détourné, nous rappellent combien l’homme est capable de réduire l’humanité à ses plus bas instincts.
Ainsi, même dans le désespoir la haine religieuse trouve des fanatiques pour s’activer.

Des immigrants africains de confession musulmane partis de Libye pour tenter d’entrer sur le sol italien ont oublié le destin commun qui devait unir tous les voyageurs et se sont attaqués à des Ghanéens et des Nigérians chrétiens. La dispute n’a pas été que des échanges de points de vue, elle est tout de suite entrée dans la violence. Cela s’est passé mercredi 15 avril au moment où l’embarcation était dans le détroit de Sicile. Douze chrétiens ont ainsi été jetés à la mer par des musulmans. L’horreur est à son comble. La guerre des religions, attisée par Daech, se répand à présent même sur des barques de l’exil. Le message de haine de Boko Haram a été entendu par ces individus qui ont ajouté au malheur la haine et la barbarie.

Tahar Ben Jelloun,
Le 360, 20 avril 2014

Nota de Jean Corcos :


Beaucoup de textes, poignants, ont été écrits suite à l'actualité horrible apprise juste au moment où cette tribune fut publiée, et qui donc n'en parlait pas : 800 malheureux noyés lorsque le chalutier surchargé qui les transportait chavira, au large de la Libye. On sait que jeudi dernier il y eut, enfin, un sommet extraordinaire des dirigeants de l'U.E pour prendre des décisions face à ce drame sans précédent. Quelque part, donc, l'Europe "ne laisse plus l'Italie se débrouiller toute seule". Mais tout l'historique, dense et implacable dressé par Tahar Ben Jelloun, reste valable ; et il n'est hélas pas à l'honneur des Occidentaux.

27 avril 2015

Une enfance juive à Constantine : Benjamin Stora sera mon invité le 3 mai

Benjamin Stora à Constantine

Retour au passé pour ma prochaine émission, retour à une histoire contemporaine qui date d'une cinquantaine d'années et qui a durablement traumatisé notre pays. Cette histoire, c'est celle de la Guerre d'Algérie, et pour en parler j'aurai le plaisir d'accueillir à nouveau un des meilleurs spécialistes du sujet, Benjamin Stora. Un rapide rappel de présentation. Historien, professeur d'Université, il est à la tête de la Cité Nationale d'Histoire de l'immigration depuis quelques mois. Sur la guerre d'Algérie, j'ai dénombré dans la bibliographie de son dernier ouvrage quelques 24 livres déjà publiés, et cela sans compter les innombrables articles, documentaires, réalisés seul ou avec d'autres, et les autres livres consacrés au Maghreb. Il y a cependant dans sa démarche récente quelque chose qui va certainement parler au cœur de beaucoup de mes auditeurs, c'est la dimension juive qui, il faut bien le dire dans ses jeunes années et pendant les premières décennies de son travail, n'apparaissait pas. En 2006 - et je l'avais déjà reçu pour cet ouvrage -, il avait publié "Les trois exils. Juifs d'Algérie". Et là il vient de publier aux éditions Stock, un livre court de 137 pages, mais extrêmement dense, "Les clés retrouvées", sous-titre "Une enfance juive à Constantine" (éditions Stock). Cette fois-ci, il est lui-même le héros de l'histoire, une histoire qui rassemble les éléments dispersés d'une mémoire enfantine entre 1955 et 1962, une mémoire qui se confond à la fois avec la guerre, mais aussi avec les dernières années de la Communauté juive de la ville qui va partir en même temps que sa famille, quand il avait tout juste 11 ans et demi. Je dois dire enfin que j'ai été bouleversé par ce livre, parce que je suis à peine plus jeune que mon invité, mon enfance c'était dans la Tunisie voisine, et j'ai retrouvé dans cette peinture de la fin d'une époque beaucoup de points communs avec mes propres souvenirs.

Parmi les questions que je poserai à Benjamin Stora :

-        Pouvez-vous  évoquer deux journées particulières où votre mémoire en quelque sorte s'est imprimée sur des évènements historiques ? La première journée, c'était le 20 août 1955, vous avez 4 ans et demi et vous voyez une scène traumatisante dans votre appartement à Constantine. Et puis le 12 juin 1962, vous quittez définitivement le même appartement avec vos parents et votre sœur ainée.

-        Afin de planter le décor de votre livre, cette ville fascinante de Constantine, construite sur un rocher en altitude, très différente des cités méditerranéennes d'Alger et d'Oran, pouvez-vous rappeler quelle est la topographie de cette cité qui avait à l'époque environ 100.000 habitants ? Où vivaient les Juifs, où vivaient les Musulmans, où vivaient les Européens ? Se rencontraient-ils ?

-        Vous avez rassemblé le maximum d'informations sur votre famille, sur celle de votre père, les Stora, et celle de votre mère, les Zaoui. Vous insistez sur les différences entre les deux familles, qui me semblent un peu emblématiques des transformations, à la fois sociales et culturelles, des Juifs d'Algérie pendant les décennies qui ont suivi le Décret Crémieux. J'aimerais que vous nous donniez votre hypothèse sur votre patronyme, Stora, parce que j'étais persuadé que vous étiez comme moi, d'origine séfarade, or cela ne semble pas sûr du tout ?

-        A propos des relations avec les Musulmans, vous évoquez une ville et une vie très orientales, par la nourriture, le voisinage direct des Algériens, qui étaient au courant des fêtes juives comme vous étiez au courant des leurs, et avec lesquels vous aviez beaucoup de points communs. En même temps, il y avait une distance assez méprisante pour leur condition sociale ; et il y avait aussi chez eux des préjugés purement antisémites, qui remontaient à plusieurs siècles et qui n'avaient rien à voir, ni avec le ressentiment du au Décret Crémieux, ni au conflit israélo-arabe : vous qui avez établi des relations confiantes avec beaucoup d'intellectuels musulmans, est-ce que vous pensez que cette réalité là peut leur être aussi racontée ?

-        A propos de ces année de guerre d'Algérie : au début, on a l'impression que la vie continue. Vous le racontez, les cafés sont pleins, les gens sortent, il y a de la gaité, et puis après les illusions du début la guerre s'installe, se durcit, d'ailleurs les deux dernières années vous ne sortez plus de votre appartement, vous n'allez plus en classes à la fin. Vous énumérez, en arrière plan historique, tous les attentats qui ont visé spécifiquement la communauté juive et en même temps il y a eu des appels du pied du FLN pour que les Juifs restent, il y a même le souvenir des deux amis musulmans qui rencontrent votre père pour lui dire de rester. Vos parent quittent Constantine juste avant l'Indépendance : pourquoi ces hésitations, d'après vos souvenirs ?

L'enregistrement de cet émission est déjà réalisé, et ce fut un entretien vraiment émouvant : soyez nombreux à nous écouter dimanche prochain !

J.C