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31 août 2012

Connaissez-vous ce charmant pays (suite) ?



La devinette du mois
- août 2012

Nouvelle devinette, dans la série que vous commencez maintenant à bien connaitre, le principe du jeu ayant changé depuis quelques mois : c'est la gastronomie locale qui sert dorénavant de fil d'Ariane à ma série !

Celle de ce mois de août est à nouveau assez facile ... et bien appétissante. Dans quel pays vous propose-t-on ce plat mijoté, aux saveurs à la fois sucrées et salées ?

Quand à la devinette précédente - rappelez-vous, ce somptueux buffet d'entrées chaudes et froides - et bien il s'agissait bien sûr... du Liban. Et de ses célèbres "mezzés" !

J.C

30 août 2012

Les sept merveilles du monde musulman

L'Alhambra de Grenade
(photo Jean Corcos)

Sur presque tous les continents, la civilisation islamique a laissé l’héritage d’un passé souvent resplendissant. Toutes ces villes riches d’un patrimoine historique valent indéniablement le détour car elles possèdent des merveilles architecturales reconnues mondialement. En cette période estivale, redécouvrir la diversité et l’originalité de cet héritage souvent méconnu, apparaît donc indispensable. De Grenade, en Espagne, où la citadelle de l’Alhambra s’étend dans des tons rouges à l’heure du coucher du soleil, en passant par l’emblématique médina de Fès, par les majestueux iwans de la Mosquée du Vendredi à Ispahan, les dynasties musulmanes se sont distinguées par leur raffinement architectural. Plus à l’est, la découverte de Samarcande, ville qui inspira Amin Maalouf dans son ouvrage du même nom, en époustouflera plus d’un, tout comme la majestueuse Istanbul ou Le Caire, l’un des plus grands centres islamiques mondiaux, sans oublier Jérusalem, ville sainte et envoûtante. Gros plan sur sept des plus belles perles du monde musulman.

Fès

Fès est la deuxième plus grande ville du Maroc. Sa médina, la plus vieille et la plus grande du monde avec celle de Tunis, est l’exemple modèle de la ville orientale. Celle-ci est d’ailleurs placée sous la protection de l’UNESCO. La ville a été fondée par Idris Ier en 789. Les sources d’eau aux alentours de la ville ont sans doute été un critère important lors du choix de l’édification de la ville. Fès se trouve à un emplacement très avantageux au Maroc, au croisement des routes commerciales importantes, au cœur d’une région généreuse en matières premières (pierre, bois, argile). C’est ce qui lui a permis de se développer très rapidement. Son rayonnement international passé en fait l’une des capitales principales de la civilisation arabo-musulmane. Le bleu des célèbres céramiques est l’un des symboles de Fès. La ville, qui fut pendant plusieurs siècles une capitale politique et intellectuelle du Maroc, est aujourd’hui un centre de rencontres et d’échanges. Des Idrissides aux Alaouites, des Andalous aux Juifs, toutes les dynasties et tous les peuples ont laissé leur empreinte sur la ville.

Grenade

Située dans le sud de l’Espagne, au pied de la Sierra Nevada, Grenade est la véritable perle de l’Andalousie. Elle concentre un patrimoine exceptionnel classé par l’UNESCO, notamment pour son héritage de l’époque nasride (1238-1492), qui laissa les traces somptueuses d’un passé faste. Les petites ruelles grenadines ; les Banuelos, magnifiques bains arabes datant du XIe siècle restaurés récemment ; l’Albaicin, ancien quartier arabe labyrinthique aux maisons blanches de style mauresque font la beauté de cette ville. Le moment le plus grandiose de la visite sera la découverte de l’Alhambra, énorme citadelle qui domine Grenade. L’extérieur de la forteresse, très sobre, contraste avec l’aspect intérieur à la décoration foisonnante. Ce palais, construit par la dynastie nasride à partir de 1238, compte de nombreuses salles rectangulaires organisées autour de cours intérieures. L’Alhambra prendra des allures fabuleuses au moment du coucher du soleil : elle tient d’ailleurs son nom Alhambra (la rouge), de la couleur que prennent ses parois à la tombée de la nuit.

Ispahan

«Ispahan a des tons bleus, si puissants et si rares que l’on songe à des pierres fines, à des palais en saphir, à d’irréalisables splendeurs de féeries…» écrivait l’académicien Pierre Loti dans son livre Vers Ispahan (1904). Ville d’Iran, Ispahan se situe au sud de Téhéran. Elle est l’un des centres majeurs de l’industrie et de l’enseignement du pays. En 1598, le souverain safavide, le shah Abbas 1er  le Grand, transfère sa capitale de Qazvin à Ispahan, où il entreprend de grands travaux. Il aménage même, au centre de la ville, un terrain de polo et fait ériger quatre ensembles monumentaux, quatre portes conduisant à la mosquée de l’Imam, à la mosquée du Cheykh Lotfollah, au bazar et au Palais Ali Qapu. Les nombreux monuments islamiques construits entre le XIe et le XIXe siècles font d’Ispahan l’un des joyaux du Moyen-Orient. La place Naghsh-e Jahan est classée au patrimoine mondial de l’humanité. Parmi les lieux incontournables d’Ispahan, on retrouve la Mosquée du Vendredi qui est l’une des architectures les plus complexes des arts de l’islam ainsi que le palais de Chechel Sotoun, monument majeur du shah Abbas II qui était utilisé pour les cérémonies de couronnement.

Istanbul

Istanbul, «la Sublime porte» ottomane, porte bien son surnom. Cette ville où règne une effervescence perpétuelle, située à cheval sur le détroit du Bosphore, offre au visiteur des splendeurs qu'elle accumule depuis des siècles, étant passée sous les influences consécutives des Byzantins (324-1453) et des Ottomans (1453-1923), avant de perdre son statut de capitale sous la République que l'on connaît aujourd'hui. Les visiteurs s'émerveilleront en découvrant les vestiges du passé notamment ottomans : palais comme celui de Topkapi (construit à partir de 1459), qui fut résidence des Sultans, mosquées remarquables dont l'une des plus connues est la magnifique Süleymaniye, construite par le célèbre architecte ottoman, Mimar Sinan, entre 1550 et 1557. Les visiteurs pourront aussi se rendre dans le quartier d'Eyüp Sultan, haut lieu de pèlerinage particulièrement fréquenté pendant le ramadan, d'où ils pourront admirer sur les hauteurs de la ville l'immense Istanbul qui s'étend à leurs pieds.

Jérusalem

Cette ville «trois fois sainte» rassemble le troisième lieu saint de l’islam, ainsi que les lieux les plus sacrés des religions juive et chrétienne. Jérusalem, protégée par les collines arides de Judée, tient une place particulière en islam puisqu’elle est considérée par les musulmans comme la ville d’où le Prophète fit son voyage nocturne. Elle fut par ailleurs la première des deux qiblas (direction vers laquelle les musulmans se tournent pour prier). Cette ville cosmopolite – elle abrite aujourd’hui des populations très hétérogènes de confessions chrétienne, musulmane, juive et d’origine arménienne – réunit un patrimoine fabuleux, notamment dans la vieille ville, qui paraît hors du temps. L’héritage des dynasties omeyyades et mameloukes est présent partout dans la ville, mais ce sont la mosquée al-Aqsa (construite au VIIe siècle) et le Dôme du Rocher (achevé en 691) visible de tout Jérusalem grâce à son dôme recouvert d’or en 1965 par le roi Hussein de Jordanie, situés sur l’esplanade des mosquées, qui sont les plus emblématiques.

Le Caire

L’histoire islamique du Caire débute aux prémices de l’islam, lorsque le calife Omar partit à la conquête des régions voisines. Ainsi, en 640 est édifiée la ville de Fustat, sur l’actuel vieux Caire, où est construite la première mosquée située sur le sol africain. L’un des plus anciens et des plus vaste édifices de la ville est la mosquée Ibn Tulun datant du IXe siècle, dont le minaret, en spirale, rappelle celui de la mosquée de Samarra en Irak. La visite de ce lieu au style dépouillé devra bien sûr être complétée par celle d’al-Azhar (970-972), véritable havre de paix dans la bouillonnante capitale égyptienne. Al-Azhar est l’une des principales et des plus anciennes universités de l’islam. Toujours au cœur du Caire islamique, s’étend le Khan al-Khalili, un souk mondialement connu, qui vient lui aussi témoigner de la splendeur de l’ère fatimide (909-1171) et du rayonnement commercial, culturel et stratégique que connut la ville jusqu’à la période mamelouke.

Samarcande

Samarcande est la capitale de la région administrative homonyme ouzbeke. Son nom signifierait «lieu de rencontre» ou «lieu de conflit», comme pour sa position, à la limite des mondes turc et persan. Samarcande a été proclamée en 2001 par l’UNESCO carrefour des cultures et site du patrimoine mondial. Celle qui s’est aussi appelée Afrasiab, à l’ère antique, fut conquise par les Arabes en 712 et brilla sous le règne des Samanides. Les monuments édifiés par les Timourides font la gloire de la cité. Oulough Beg, petit-fils de Tamerlan, prince et astronome, y a fait d’ailleurs construire un observatoire. La structure timouride de ses mosquées, de ses medersas et de ses mausolées est fondamentale dans l’art et l’architecture de l’islam. A travers les âges, la ville fut traversée par nombre de civilisations : arabe, chinoise et persane. Samarcande conserve en héritage des monuments et œuvres d’art parmi les plus beaux d’Asie occidentale mais aussi des infrastructures scientifiques de renom comme l’observatoire d’Oulough Beg.

Emmanuelle Grimaud,
Zaman France, le 26 juillet 2012

27 août 2012

L’islam est-il antisémite ? Un livre de Tarek Fatah

Tarek Fatah

« Allah, détruis et écrase complètement les juifs » : ce propos entendu à la télévision égyptienne illustre la vigueur prise par l’antisémitisme dans le monde musulman. Mais sait-on que ce phénomène doit autant à l’influence des idées occidentales sur les penseurs islamistes qu’à la tradition musulmane elle-même ?

 « En toute logique, les musulmans et les juifs auraient dû et pourraient être partenaires. Leurs croyances sont très semblables », écrit à juste titre Tarek Fatah dans son ouvrage provocateur The Jew is Not My Enemy. Et, en effet, dans l’imaginaire des chrétiens occidentaux du moins, les deux religions furent pendant des siècles assimilées. Depuis les théologiens du Moyen Âge jusqu’à Hegel, on appréhenda l’islam comme un simple avatar du judaïsme, l’attitude à l’égard des deux communautés étant généralement hostile. Quoique pas toujours. Les musulmans comme les juifs étaient ainsi admirés des romantiques du XIXe siècle, qui voyaient en eux les détenteurs d’une spiritualité orientale qui avait inspiré et pouvait continuer d’inspirer l’Occident. Quand Juifs et Arabes furent classés dans la même race « sémitique », le terme avait encore souvent valeur de compliment. C’est d’ailleurs en partie en réaction à ce philosémitisme que l’antonyme fut forgé. Et c’est en partie en réaction à l’antisémitisme moderne que le vieux rêve de « retour » des Juifs en Orient s’imposa à travers le mouvement sioniste. Lequel entraîna un conflit long et sanglant, toujours en cours, entre juifs et musulmans à propos de la Terre sainte d’Israël-Palestine. À chaque fois qu’un Arabe fut chassé de chez lui, l’idée de parenté judéo-musulmane en souffrit. Jusqu’à ce que la création de l’État d’Israël en 1948 fasse apparaître les deux communautés comme irréductiblement ennemies, non seulement aux yeux de l’Occident chrétien, mais aussi à leurs propres yeux.
Nul besoin d’être soi-même juif pour avoir conscience des vues souvent peu amènes de ceux-ci envers l’islam et les musulmans : il suffit de parler avec des juifs ordinaires. Le temps est loin où l’on érigeait fièrement, à New York ou à Vienne, ces synagogues de style mauresque qui rappelaient la proximité des juifs avec leurs cousins arabes. Mais ce n’est pas cette islamophobie qui intéresse Tarek Fatah ; c’est le préjugé qui lui fait pendant dans sa propre communauté : l’antisémitisme musulman.
Le sujet n’est pas nouveau. Bernard Lewis lui a consacré un classique, Sémites et antisémites  (1), que l’auteur cite parfois. Mais Fatah est l’un des très rares musulmans à s’être emparés du débat. Cela lui donne naturellement du crédit auprès des lecteurs extérieurs à la communauté. Cela risque aussi d’outrager davantage ses coreligionnaires. Quiconque connaît la trajectoire de l’auteur, un Canadien musulman célèbre pour sa critique de l’islam radical, connaît aussi l’hostilité considérable dont il est l’objet de la part de ceux qu’indignent ses opinions audacieuses. Mais, avec ce livre, Fatah persiste et signe, en s’efforçant de savoir si le préjugé antijuif est ancré dans les profondeurs mêmes de sa propre religion.
Pour répondre à cette question, il sonde différents champs de la tradition sacrée musulmane dans des chapitres intitulés « Allah, détruis et écrase complètement les juifs », « Les juifs de Banu Qurayza » et « Mahomet arrive dans la ville des juifs ». Le premier intitulé est extrait d’un sermon récemment prononcé sur une chaîne de télévision égyptienne, illustrant la haine des islamistes contemporains pour les juifs, mais le chapitre porte essentiellement sur le lien entre ce préjugé et les meurtres perpétrés par des terroristes pakistanais dans un centre judaïque à Bombay, au moment des attentats qui ont touché la ville en novembre 2008.

« Ô Allah, défais les kuffar »

Les deux autres chapitres mentionnés rattachent l’esprit de cette haine contemporaine aux anciennes traditions islamiques relatives à la tribu des Banu Qurayza. Une histoire que peu d’Occidentaux connaissent. Les Banu Qurayza étaient des juifs résidant à Médine, la ville que Mahomet dut fuir pour gagner La Mecque. Ils auraient trahi le Prophète au profit de ses ennemis, sans toutefois prendre part aux combats. Les troupes de Mahomet, sorties victorieuses de la « bataille du Fossé », auraient ensuite massacré de sang-froid les hommes de la tribu. Ce meurtre de masse est considéré par de nombreux islamistes à la fois comme une preuve de la traîtrise des juifs et comme une recommandation quant à la manière d’y répondre.
Ce type d’intransigeance est renforcé, explique Fatah, par des éléments récurrents de la liturgie, telle cette formule qui conclut de nombreux sermons du vendredi : « Ô Allah, défais les kuffar ». Kuffar peut être traduit par « infidèles » ou « incroyants », mais l’auteur lui donne le sens, comme le font selon lui de nombreux imams, de « juifs et autres non-musulmans ». De nombreux croyants s’opposeraient à une telle interprétation, mais je suis convaincu que Fatah a raison et que nombre de ses coreligionnaires ont bel et bien cette signification en tête. C’est l’un des éléments plus ou moins traditionnels du culte musulman susceptibles d’être récupérés par l’extrémisme djihadiste.
Le public informé de ces questions ne l’ignore pas : ce radicalisme ne remonte pas tant à l’islam médiéval qu’à sa réinterprétation relativement récente, notamment en réaction à la moder­nité occidentale. Malgré son usage revendiqué de sources religieuses, l’anti­judaïsme islamiste contemporain a principalement son origine dans un antisémitisme occidental qui n’a rien à voir avec l’islam. Les principaux coupables sont de ce point de vue les théoriciens des XIXe et XXe siècles comme l’islamiste égyptien Sayyed Qotb, très au fait de la pensée européenne, et dont Fatah analyse les écrits en détail. Dans ce contexte, l’auteur évalue à sa juste mesure la collaboration arabe avec les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, elle n’a guère pesé face à l’attitude de la majorité qui a plutôt choisi l’indifférence ou la coopération avec les Britanniques ; mais, dans la mesure où elle a existé, elle fut motivée par l’opposition aux activités juives en Palestine. Aujourd’hui, l’antisémitisme occidental classique – dont Les Protocoles des Sages de Sion sont l’emblème – et le négationnisme ont davantage d’adeptes dans le monde musulman que dans leur foyer européen d’origine. Le phénomène, bien réel, est aggravé par le conflit entre Israël et les Palestiniens. Il reste que la haine des juifs ne fait pas partie de la tradition musulmane.
Pas vraiment, en tout cas. L’auteur trouve bien sûr des préjugés antijuifs non seulement dans les textes modernes d’inspiration occidentale, mais aussi dans les sources musulmanes classiques. Accepte-t-il pour autant l’idée d’un islam antisémite par nature ? Pas exactement. Fatah plonge au plus profond de la tradition pour dénoncer l’antisémitisme islamique, mais il ne va pas jusqu’au bout. Notamment dans le chapitre intitulé « Le Coran est-il antisémite ? », il exonère le livre sacré et attribue cette haine à la littérature postcoranique, comme les hadith et la sîra, compilations que Fatah juge pour l’essentiel apocryphes, et qui prétendent rapporter les propos, les événements et les détails biographiques relatifs à Mahomet. Il remarque ainsi que le massacre des Banu Qurayza par les troupes de Mahomet n’est pas mentionné dans le Coran, mais uniquement dans la sîra. Il est d’accord avec Salam Elmenyawi, président controversé du Conseil musulman de Montréal, selon qui « le Coran prône le respect du judaïsme », et ajoute la citation suivante, du même Elmenyawi : « Dans la littérature des hadith […] pleinement intégrée par les musulmans dans l’enseignement islamique, le juif ne peut être respecté, le juif est l’ennemi de Dieu jusqu’à la fin des temps. » En bref, l’auteur oppose le Coran, parole de Dieu, à ces constructions humaines que sont les hadith et la sîra. Il estime le premier exempt de préjugés, tout en dénonçant l’antisémitisme des seconds.
Il est vrai que même les savants musulmans les plus conservateurs admettent que les hadith et la sîra sont moins fiables que le Coran. La manœuvre de l’auteur peine cependant à convaincre. Il est frappant de voir à quel point l’argument d’Elmenyawi et de Fatah fait écho aux stratégies déployées autrefois pour préserver la réputation du judaïsme auprès des gentils. Au XIXe siècle et au début du XXe, les juifs réformés ont ainsi éliminé, ou radicalement altéré, tout ce qui semblait contredire les postures modernes, libérales et respectables chères à l’Occident en voie de sécularisation, des lois régissant la nourriture kasher à la croyance en la vie éternelle. Ils affirmaient que les injonctions indésirables n’émanaient pas de la Bible hébraïque, mais de son interprétation et de son évolution dans la construction humaine qu’est le Talmud (que les hadith rappellent tant !).
Ce type de raisonnement pose au moins deux problèmes. D’abord, il prête le flanc aux soupçons d’hypocrisie : il est difficile de croire que ses partisans éclairés pensent vraiment que la Bible hébraïque ou le Coran sont mot pour mot la parole de Dieu. Ensuite, ils semblent rejoindre ce fondamentalisme même qu’ils critiquent en postulant à leur tour qu’il existe une lecture correcte et éternelle du Coran ou de la Bible. La religion est toujours un corpus de pratiques et de préceptes en évolution constante, jamais un ensemble dont la signification est gravée dans le marbre depuis des temps immémoriaux, quoi qu’en disent les fondamentalistes et les réformistes comme Fatah. Je soupçonne d’ailleurs l’auteur d’en être parfaitement conscient. Il pourrait simplement reconnaître que, pour entretenir une identité commune entre les générations d’une même communauté, toute réinterprétation d’un texte sacré doit, paradoxalement, se présenter comme l’interprétation originelle.
L’idée selon laquelle le Coran prône le respect du judaïsme est clairement une réinterprétation, en dépit de ce que suggère l’auteur. Il s’agit d’un texte complexe [lire notre dossier « L’énigme du Coran », Books, n° 10, novembre-décembre 2009]. Certains passages semblent bienveillants à l’égard des juifs, mais beaucoup d’autres ne le sont pas du tout. N’étant pas pour ma part contraint de prouver ma foi dans un livre sacré infaillible, je fais cette proposition : pourquoi ne pas admettre que toute religion est imparfaite et nécessite des améliorations constantes ? En cela, elle ne diffère pas d’autres sources d’élévation morale, comme l’amour ou la démocratie. Cette conclusion s’impose à qui veut bien étudier sans a priori les textes sacrés de n’importe laquelle des religions abrahamiques. La Bible hébraïque prêche, entre autres, le génocide des tribus qui se trouvent sur le chemin des juifs, comme les fils d’Amalek. Le Nouveau Testament refuse le paradis à ceux qui ne veulent pas reconnaître Jésus et promet de jeter les incroyants dans un lac de feu après les avoir affligés d’un ulcère « malin et pernicieux » [Apocalypse, XVI, 2].
 Le Coran, lui aussi, promet les incroyants à un destin incandescent. Les idolâtres païens seront « le combustible de l’enfer […] ils y pousseront des gémissements, et n’y entendront rien » [sourate 21, versets 98 et 100]. À l’égard des juifs et des chrétiens, cependant, le texte se montre plus clément. Fatah note à juste titre que l’histoire des Banu Qurayza ne se trouve nulle part dans le Coran. De même, les récits des violences infligées par les hommes de Mahomet à deux autres tribus juives, les Banu Nadir et les Banu Qaynuga, apparaissent uniquement dans la littérature postcoranique. Fatah fait même référence à des passages de la sourate de « La Table servie », qui maintiennent, selon une interprétation possible, la validité de la promesse de Dieu aux juifs, y compris la possession de la Terre sainte d’Israël [sourate 17, verset 104]. Au début de son livre, Fatah cite un passage moins ambigu de la sourate « La Vache » : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur. »

Mensonges antimusulmans

Mais Fatah connaît le Coran sur le bout des doigts. Il ne peut ignorer les autres versets de « La Vache », où il est clairement énoncé que seuls quelques « bons » juifs seront récompensés : « Il est bien rare qu’ils croient » (verset 88). Quant aux autres, « ils reniaient les révélations d’Allah, et ils tuaient sans droit les prophètes » (verset 61). Ils persévérèrent dans l’incroyance « quand leur vint d’Allah un messager [Mahomet] confirmant ce qu’il y avait déjà avec eux » (verset 101). Le verset 41 enjoint explicitement les juifs de croire ce que Dieu a révélé à travers Mahomet. La sourate dite de la famille d’Imran, cependant, affirme : « Il y en a qui ont la foi, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. » Fatah ignore la plupart de ces passages, bien qu’il inclue un autre extrait de la sourate : « Où qu’ils se trouvent, ils sont frappés d’avilissement, à moins d’un secours providentiel de Dieu ou d’un pacte conclu avec les hommes. » Dans le contexte, il est clair que le « pacte » offert ici requiert une soumission, sinon une conversion à l’islam – ce qui, pour tout juif digne de ce nom, est fort loin du « respect pour le judaïsme ».
Rien de tout cela ne doit conduire à nier que Fatah a écrit un ouvrage lucide et très instructif qui devrait être lu par tous ceux qu’intéressent les relations entre juifs et musulmans et, bien sûr, entre chrétiens et musulmans. Il sera particulièrement apprécié par ceux qui éprouvent de l’admiration pour la chutzpah, cette étincelle que produit l’alliance de l’intelligence et du courage.
Fatah a le courage d’affronter les inévitables accusations selon lesquelles il porte atteinte à l’honneur des musulmans en dénonçant l’antisémitisme de sa propre communauté. Mais Fatah est un homme de bien, qui préfère se concentrer sur les préjugés de sa propre communauté plutôt que sur ceux des autres. J’espère que les lecteurs juifs, chrétiens, hindous ou athées, avec la même noblesse, ne feront pas de son livre un réquisitoire contre l’islam. Ni ne l’utiliseront pour poser cette question hors de propos : lequel, de l’antisémitisme musulman ou de l’islamophobie juive, est le plus néfaste ? La réaction appropriée à ce livre sérieux, bien qu’imparfait, serait d’avoir le courage d’exposer et de rejeter les mensonges anti musulmans qui perdurent dans nos propres traditions. Et en nous-mêmes.

Source : site Book.fr, 31 mai 2012
Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en mars 2011. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

26 août 2012

Tunisie : la machine à remonter le temps !



Comme je l'ai déjà dit, l'amitié sur FaceBook de nombreux Tunisiens très attachés à la laïcité, et effrayés par l'emprise des islamistes sur leur pays, me permet de découvrir d'innombrables illustrations, photos et montages évoquant leur combat et où l'humour le dispute à l'amère lucidité ...

Le rapprochement de ces deux photos est saisissant : en haut, le Président Habib Bourguiba reçoit des jeunes femmes souriantes et habillées à l'européenne, c'était en 1957 juste un an après l'Indépendance ; en bas, l'actuel Président Moncef Marzouki reçoit, tout sourire, une femme portant une burqa.

No comment !

J.C

24 août 2012

La crise syrienne, casse-tête stratégique pour le Hezbollah

Mahmoud Ahmadinejad, Bachar Al-Assad et Hassan Nasrallah,
Damas le 25 février 2010 (photo AFP)

A la mi-mars 2011, lorsque commencèrent à poindre les premiers signes de la contestation à Deraa, dans le sud de la Syrie, le Hezbollah libanais, allié de longue date du régime de Bachar Al-Assad, n'anticipait sans doute pas l'ampleur de la révolte à venir. Ni a fortiori que ce soulèvement populaire inédit, avatar d'un "printemps arabe" né trois mois plus tôt à Sidi Bouzid, dans le centre impécunieux de laTunisie, pourrait mettre à mal son union sacrée avec Damas.

Quinze mois plus tard, pourtant, le mouvement chiite fondé en juin 1982 et dirigé depuis 1992 par le cheikh Hassan Nasrallah.
Hassan Nasrallah se trouve en posture délicate, contraint, malgré lui, de gérer une situation qui pourrait sérieusement l'affaiblir.

LE CONFLIT A TRAVERSÉ LES FRONTIÈRES

Tant que la crise syrienne demeurait une affaire strictement intérieure, le Hezbollah pouvait encore se sentir à l'abri. Mais ces dernières semaines, le conflit a traversé la frontière, menaçant le fragile équilibre politico-confessionnel qui prévaut au pays du Cèdre. Les échauffourées les plus violentes ont éclaté à Tripoli (nord) entre quartiers alaouites (chiites) et sunnites, les premiers soutenant Damas, les seconds l'opposition. Mais Beyrouth n'a pas été épargnée non plus, des heurts ayant secoué le quartier sunnite de Tarik el-Jdideh, dans l'ouest de la capitale.
Dernier incident en date : lundi soir, l'immeuble abritant les locaux d'une télévision privée a été la cible de tirs, conséquence des propos incendiaires tenus la veille par le cheikhAhmed Al-Assir, boutefeu sunnite bien connu au Liban, à l'encontre du Hezbollah. Parallèlement, les enlèvements d'otages transfrontaliers – comme celui, le 22 mai, de onze pèlerins chiites libanais dans la province d'Alep, toujours retenus en otage – ont alimenté un climat de tension qui ne semble pas près de s'estomper.
Sans se départir de son soutien rhétorique au pouvoir syrien, le Hezbollah, pour qui la guerre civile chez son voisin n'est jamais que le fruit d'un "complot ourdi par [ses] ennemis américains et israéliens", tente à l'évidence de privilégier une certaine retenue. Tout en insistant sur le rôle de l'Etat libanais contre les formes, nombreuses et puissantes, de désagrégation. De hauts cadres du mouvement ont ainsi "invité toutes les parties libanaises à faire preuve de la plus grande vigilance et du sens de la responsabilité le plus élevé à cette étape délicate de la vie du pays".
Cette réserve affichée n'est pas fortuite, tant s'en faut. "Le Hezbollah est conscient qu'il doit faire preuve de mesure, d'abord parce que sa priorité demeure la résistance contre Israël, ensuite parce que s'il se met trop en avant, il ne fera qu'accélérer le processus de confrontation interlibanaise", explique Joseph Bahout, enseignant-chercheur à Sciences Po et membre de l'Académie diplomatique internationale.

CRAINTES D'AFFAIBLISSEMENT 

En adoptant une posture plus attentiste qu'engagée, le mouvement se garde d'attiser un peu plus les braises d'un nouveau conflit interconfessionnel. L'éviction de Bachar Al-Assad, et surtout les inconnues qu'une telle situation ne manquerait pas de créer, représenterait un revers bien plus sérieux pour le Hezbollah.
"La Syrie lui servant de base arrière, il perdrait son canal d'approvisionnement en armes et en munitions, mais pas seulement. D'un point de vue politique, le risque serait que le pouvoir actuel [alaouite] soit remplacé par un régime sunnite. Cela renforcerait ipso facto le camp sunnite libanais et menacerait sa prééminence dans le pays. Si un tel scénario se réalisait, il perdrait son statut de parti de la résistance et deviendrait une milice chiite au service d'intérêts communautaires", prophétise Joseph Bahout.
"Pour le mouvement, l'essentiel n'est pas 'Bachar ou pas Bachar', mais qu'il y ait une continuité dans la coopération, souterraine ou ouverte, avec la Syrie pour lutter contre Israël", précise Dominique Avon, directeur du département d'histoire de l'université du Maine et spécialiste du Hezbollah.    

ALLIANCES UTILES 

S'il y a tout lieu de penser que le Hezbollah ne va pas s'opposer de manière frontale au pouvoir syrien – ne serait-ce que pour éviter de froisser son "parrain" iranien, lui aussi allié de Damas –, est-il, à l'inverse, envisageable qu'il prenne le risque de mettre en péril sa propre survie pour un seul homme ?
Joseph Bahout récuse cette hypothèse, qui parie plutôt sur la volonté du mouvement de se forger, par prudence autant que par pragmatisme, des alliances utiles. De fait, le "parti de Dieu" serait déjà en train de préparer activement, en coulisse, l'après-Assad. "Ont-ils pris contact avec certaines franges de l'opposition syrienne ? Sont-ils en pourparlers, en négociations ou même seulement en lien avec la Russie, désireuse de préserver une partie de l'appareil sécuritaire et militaire syrien ? Tout cela n'est pas exclu."
D'autant qu'au-delà de la Syrie, le contexte actuel ne lui est guère propice. "Hassan Nasrallah a une fine lecture des rapports de force dans la région et, aujourd'hui, ceux-ci ne sont clairement pas favorables aux chiites, surtout avec la victoire de Mohamed Morsi à la présidentielle en Egypte", souligne Dominique Avon. D'où, peut-être, les félicitations – en forme de tentative de rapprochement – adressées par le secrétaire général du "parti de Dieu" au nouveau chef de l'Etat pour son élection "historique". 
Le Hezbollah chiite pourrait être tenté de jeter des passerelles vers les islamistes sunnites malgré le malaise profond qu'a suscité chez lui le divorce consommé du Hamas avec les autorités de Damas, en février, et en dépit des appels lancés par les Frères musulmans égyptiens à intervenir en Syrie après le massacre de Houla, fin mai (108 morts, dont 49 enfants). Une manière de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en privilégiant un "socle islamiste" commun, à défaut d'une obédience partagée... Au nom, essentiellement, d'un intérêt supranational : l'opposition à Israël.
"Le fait que Mohamed Morsi ait apparemment dit souhaiter renforcer les liens avec Téhéran pour 'l'équilibre stratégique de la région' – information révélée par l'agence de presse iranienne Fars, que la présidence égyptienne a vigoureusement démentie – pourrait constituer un nouveau canal de négociations [l'Iran a rompu ses relations diplomatiques avec l'Egypte en 1980, en signe de protestation contre la signature du traité de paix israélo-égyptien, le 26 mars 1979 à Washington]", analyse M. Bahout.  
A l'heure où l'Iran, justement, est sous la pression de la communauté internationale (et plus spécifiquement d'Israël) en raison de son programme nucléaire controversé, et où les pays arabes du Golfe sont largement soutenus par l''Arabie Saoudite et le Qatar, deux ennemis déclarés de Téhéran, le Hezbollah mesure sans nul doute toute l'importance de ne pas se trouver isolé sur la scène régionale.
D'autant que, privé de la tutelle irano-syrienne qui a fait jusqu'ici sa force, il serait à la merci de l'Etat juif. Lequel pourrait alors juger opportun de terminer ce qu'il avait commencé lors de l'été meurtrier de 2006 ...

Aymeric Janier
Le Monde, 27 juin 2012

23 août 2012

Un été meurtrier


Ravis de vous retrouver, amis lecteurs, pour cette rentrée ... qui cette fois est la bonne !

Vous devez être nombreux à vous demander pourquoi cet article de reprise a un titre aussi triste, comme sa présentation car je n'ai pas voulu l'illustrer : c'est que les drames, morts et chocs en tous genres ne prennent pas de vacances, et que j'en ai appris une série pendant cette quinzaine passée loin de la fournaise de Paris.

Tout d'abord -mais cela beaucoup de lecteurs de ma communauté l'ont déjà appris il y a plusieurs jours - cela a été la mort brutale et horrible, à 35 ans, de Candice Cohen-Ahnine, tombée du quatrième étage de son appartement : crime lié à sa campagne pour retrouver sa fille Haya, enlevée par son père, un prince saoudien ? Accident ? Je suis encore sous le choc, me souvenant de mes deux seules rencontres avec elle il y a trois mois, et bien sûr de mon émission diffusée le 6 mai - lire ici. Je lui rendrai hommage plus tard, après ses obsèques et lorsqu'on en saura peut-être plus sur ce drame.

Moins dramatique mais triste comme tout décès - et je trouve que la liste de mes anciens invités disparus s'allonge trop cette année - la mort le 10 août de Mouloud Aounit, ancien président du MRAP. Il était relativement jeune (59 ans) et c'est une tumeur cérébrale qui l'a emporté. Soyons sincère : je ne l'avais eu à mon micro que deux fois, en l'an 2000 et juste avant que la deuxième Intifada ne vienne casser les relations entre l'immense majorité de la communauté juive, d'une part, et les avocats les plus zélés de la cause palestinienne, d'autre part et dont il faisait partie. Je lui consacrerai aussi et prochainement un article, le plus objectif possible, pour évoquer d'autres clivages qui ont marqué le mouvement antiraciste en France, où il a été un acteur engagé et qui concernent directement les débats sur la place de l'islam en France ...

Mais il y a, aussi, des chocs qui ne sont pas liés à des disparitions, mais qui accompagnent la fin d'amitiés, de relations de confiance ... et ceux-là font aussi très mal. Mes fidèles lecteurs et auditeurs savent combien - malgré le climat détestable lié au conflit israélo palestinien et à la montée de l'antisémitisme dans le monde arabe -, j'ai eu à cœur, sur Judaïques FM comme dans ma communauté, de déconstruire les préjugés ; cela passait par l'écoute, sur notre antenne, de ceux d'entre les Musulmans partageant, malgré les risques, le même idéal. Le journaliste Farid Hannache, que j'ai reçu au début de l'année et avec qui j'ai animé un débat au Centre Communautaire (cliquer sur son nom en libellé) en faisait partie. Hélas, sa dispute avec l'imam de Drancy Hassen Chalghoumi a totalement dégénéré, et il vient - sur son site - de le traiter de manière indigne en l'accusant d'être vendu "aux sionistes" et au CRIF ... institution avec laquelle il entretenait pourtant les meilleures relations : voir ici.

Oui, décidément ce fut "un été meurtrier : espérons que la rentrée sera un peu plus calme ! Dans l'attente, bonne reprise à toutes et tous et à très bientôt sur le blog - ma prochaine émission est programmée, elle, le 9 septembre.

J.C

05 août 2012

Re-pause ...



Et bien, vous avez bien deviné si cette illustration vous en a rappelé une autre !

Non, il ne s'agit pas de ma prochaine destination, non je n'irai pas aux Caraïbes cette année ... mais le moment d'une nouvelle pause est arrivée, avec un nouveau départ en bord de mer pour m'oxygéner un peu avant la rentrée. Une pause un peu plus longue que la précédente, puisque je vous donne rendez-vous dans deux semaines et demi, soit le jeudi 23 août.

Profitez bien de vos vacances pour celles et ceux qui ont la chance de partir.

Amitiés à toutes et tous, et à bientôt !

J.C