Notre radio

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28 février 2010

Cinq ans déjà – ou « un blog, pourquoi faire ? »


C’était il y a déjà 5 ans, un 27 février ... et ce « bébé » a grandi peu à peu ! Grandi en nombre d’articles publiés (plus de 1.100 à ce jour !) et en audimat : je ne vais pas y revenir en détails, car de temps en temps je fais le point ici pour vous : disons juste qu’un nouveau palier quantitatif est maintenant franchi, car depuis septembre le nombre des visites mensuelles a toujours dépassé les 4.000.

J’aimerais surtout m’attarder sur la deuxième partie du titre : un blog, pourquoi faire ? : on pourrait en effet se poser la question, vu la floraison continue de blogs à la fois juifs, francophones, et prétendant parler de l’actualité du Proche-Orient !
Quelques réflexions :
- Beaucoup de titres (dont certains figurent parmi mes liens permanents, non réactualisés depuis un moment) sont quasiment en mort clinique, faute de persévérance de leurs webmasters : je suis donc particulièrement fier d’avoir « tenu » si longtemps, alors que mes publications sont prises sur mon temps de loisir !
- Ce blog est le seul attaché à une production radiophonique maintenant bien implantée - depuis 1997 - dans le « paysage audiovisuel » de la communauté juive parisienne ; et il a, comme l’émission « Rencontre », une thématique précise, aussi variée dans ses contours qu’incontournable : celle du monde musulman - à prendre dans tous les sens (géopolitique, culturel, cultuel, islam européen ou pays musulmans, Moyen Orient et contrées plus lointaines).
- Ce que vous pouvez y lire - articles personnels ou repris d’ailleurs - est donc le fruit d’une réflexion personnelle, forgée à force d’interviews, ouvrages lus, et rencontres d’experts et témoins de toutes sortes ; et non une simple compilation réalisée selon une ligne idéologique, afin de partager entre lecteurs et « reproducteurs » des préjugés bornés.

Puis-je vous faire partager aussi cette réflexion ? Je vois souvent défiler dans les colonnes de ces « confrères » : 1) Pour certains, une littérature uniquement d’emprunt (les sources étant en majorité les traductions de l’anglais ou les articles originaux d’Albert Soued ; ou les publications en français de « Memri » ; ou les traductions de celles de Daniel Pipes) ; 2) Pour d’autres, uniquement des billets « d’humeur », dénonçant - certes à juste titre - la partialité pro palestinienne de trop de médias, mais sans jamais relever ce que l’on peut aussi y lire parfois de positif ; 3) A propos du monde musulman, des articles variant en général sur la thématique « tous affreux, sales et méchants » ! On ne sera donc pas étonné que ces mêmes blogs se renvoient entre eux leurs lectorats, en publiant des listes de liens dont je suis exclu : bien sincèrement, cela ne me trouble pas ! Et je suis plutôt heureux de compter - à la radio comme ici ou sur FaceBook - un lectorat fidèle, et certainement plus ouvert d’esprit que le leur !

Quelques mots de rappel, pour finir, à l’attention des visiteurs d’occasion tombés sur cet article, ou des occasionnels un peu distraits :
1. Ce blog reste bien sûr le support de mon émission « Rencontre » sur Judaïques FM, il vous donne des informations sur mes invités et devrait vous donner envie d’en savoir plus sur eux. Mais il a aussi un complément indispensable sur le Web, ma page : http://jean.corcos.free.fr/ , où vous pouvez entendre les enregistrements intégraux de ma série, diffusés ces trois dernières années, et même quelques émissions plus anciennes !
2. Outils extrêmement puissants, les « libellés » en fin de chaque article vous permettent de naviguer, par thème, à travers cinq ans de publications et en vous ouvrant des centaines d’articles : n’hésitez pas à les utiliser, de même que les centaines de liens - spécifiques à un article, ou permanents - que ce blog vous offre.
3. Le dialogue est « fermé » ici, pour éviter les épuisantes et polluantes réactions de « trolls », qui en ont découragé d’autres ... Les antisionistes radicaux, les antisémites ou les fanatiques de toute obédience qui aboutissent à mon adresse - et il y en a tous les jours, lire ici - sont invités à ronger leur haine en silence, car je ne vais pas leur offrir en plus une tribune ! Mais par contre, le dialogue est possible - et il est aussi passionné que passionnant -, sur ma page FaceBook où un flux RSS importe régulièrement les articles du blog ! Mon réseau n’est pas constitué de clones, et c’est heureux : mais, quelles que soient leurs origines ou opinions, mes « ami(e)s » F.B acceptent la discussion et échangent des arguments : pour les rejoindre, il vous suffit donc d’y rentrer à votre tour !
4. Et enfin, pour un contact plus direct ... vous pouvez toujours m’écrire à l’adresse du blog, rencontre@noos.fr

J.C

25 février 2010

Israéliens et Tunisiens sur facebook


Le site de réseau social facebook continue de se développer en Israël et en Tunisie.
« Check facebook », qui vient de publier un rapport statistique sur le nombre d’utilisateurs par pays, estime qu’il y a environ deux millions d’abonnés à facebook en Israël, soit moins d’1% des 316 millions d’abonnés dans le monde.
« Check facebook » explique que 53,8% des abonnés de facebook israéliens sont des hommes, et 46,2% sont des femmes. La ventilation par groupe d’âges en Israël est la suivante : les personnes de 18-24 ans constituent 32,4% des abonnés, les personnes de 25-34 ans constituent 37,6%, et les adolescents de 14-17 ans constituent 18,3%.
Ces chiffres sont en cohérence avec les chiffres publiés par TIM. Le sondage de TIM sur les sites Web consultés en Israël pour septembre 2009 avait placé facebook à la quatrième place, avec un taux d’exposition hebdomadaire de 57,2%, soit 2,1 millions de visites par semaine.

Sur le plan mondial, la popularité de facebook continue de croître et facebook voit chaque mois de nouveaux abonnés. Dernièrement, l’entreprise US a d’ailleurs annoncé qu’elle avait dépassé 325 millions d’abonnés, soit une croissance de 8% en six semaines. facebook estime qu’il possède une croissance annuelle de 500.000 nouveaux abonnés par semaine.
La Tunisie est entré aussi à l’heure du facebook. Prosdelacom a publié récemment une étude sur le plus célèbre des réseaux sociaux ces jours-ci intitulée .Dans "l’étude facebook Tunisie", on apprend le nombre d'inscrits tunisiens sur Facebook et leurs répartitions selon âge, sexe, statut et intérêts.

Le réseau social Facebook est le site le plus visité par les Tunisiens : voir sur ce lien les 100 sites les plus visités en Tunisie. Le nombre total d’utilisateurs de Facebook résidant en Tunisie est évalué à 400.000 personnes. Et bien sur il n’y pas dans ces statistiques pour les Tunisiens et Tunisiennes résidant à l’étranger, mais qui sont très actifs sur les groupes et sans oublier les multi-comptes.

Selon les données de l’Agence Tunisienne d’Internet, on peut voir que presque tous les abonnés ont un accès sur facebook. Mais donc, les Israéliens sont de loin plus présents, avec rappelons-le, deux millions d’abonnés à Facebook !

Ftouh Souhail,
Tunis

23 février 2010

Les politiques et la burqa

Les partis politiques et le voile intégral
(illustration tirée du site du "Figaro", cliquer sur l'image pour agrandir)
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J’ai trouvé cette illustration tirée du site du journal « le Figaro », vraiment très claire pour résumer la situation. En gros, nos partis politiques ont été bien frileux, allant de l’intention - non unanime - de voter une loi (l’UMP), au refus de la voter (le PS et le PC), en passant par un refus de faire des propositions (le MODEM et les Verts, sans parler du Front National).

Au-delà de la burqa proprement dite - relire sur le blog cet article, avec un rappel en images des différents types de voile intégral -, toutes les tenues « féminines » de la sorte importent dans notre pays une barbarie sexiste qui doit tout à des traditions machistes, et pas grand-chose à une religion, même s’il s’agit de l’islam et même si les femmes dans les pays musulmans subissent en majorité des discriminations ... Réagir contre en légiférant aurait pu sembler un simple réflexe, à la fois civique et républicain : d’ailleurs, une nette majorité de 57 % des Français souhaitaient une loi interdisant la burqa (lire ici les résultats de ce sondage), même si - et leurs partis s’alignent sur l’opinion de leurs sympathisants, à moins qu’ils ne les aient formatés au fil des ans - la majorité de l’électorat de gauche s’y oppose !

Or ce divorce entre les « élites » et « le peuple » ne concerne pas seulement les responsables politiques : tous les responsables religieux ont soit dit qu’ils s’opposaient à une loi (l’Eglise catholique), soit n’ont rien dit (le Grand Rabbin de France) ; il en a été de même, officiellement pour le CRIF - et, à titre personnel, cela me désole. Une fois encore, il semble que ce grignotage de l’islam radical dans l’espace public profite aussi de la peur de perdre un peu de liberté par une nouvelle jurisprudence : « si on interdit la burqa, alors on pourrait interdire les tenues des Juifs orthodoxes ou les cornettes des bonnes soeurs » ... comme si ces prisons de tissus qui interdisent tout échange de regards et toute convivialité, pouvaient se comparer à des marques d’appartenance !

A titre d’information, je vous invite à lire un extrait des conclusions de la « Mission d'information sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national », dont on peut lire le rapport complet sur le site de l’Assemblée Nationale :
« La quasi-totalité des propositions formulées par la mission peuvent recueillir un consensus. Elles sont fondées sur la conviction qu'il est nécessaire de convaincre, d'éduquer, de protéger, qu'il importe de conforter les agents publics, dans un seul but : faire disparaître cette pratique contraire à nos valeurs républicaines. Ces propositions devraient rassembler toutes les formations politiques autour de ses déclinaisons pratiques que sont :
- Le vote d'une résolution réaffirmant les valeurs républicaines et condamnant comme contraire à ces valeurs la pratique du port du voile intégral ;
- L'engagement d'une réflexion d'ensemble sur les phénomènes d'amalgames, de discriminations et de rejet de l'autre en raison de ses origines ou de sa confession et sur les conditions d'une juste représentation de la diversité spirituelle ;
- Le renforcement des actions de sensibilisation et d'éducation au respect mutuel et à la mixité et la généralisation des dispositifs de médiation ;
- Le vote d'une loi ou de dispositions législatives qui assureraient la protection des femmes victimes de contraintes, qui conforterait les agents publics confrontés à ce phénomène et qui ferait reculer cette pratique.(...)
À ce stade du débat dans notre pays, la mission ne peut que constater que, tant en son sein que parmi les formations politiques représentées au Parlement, il n'existe pas - en tout cas pour l'heure - d'unanimité pour l'adoption d'une loi d'interdiction générale et absolue du voile intégral dans l'espace public (...)

Dernier constat, que je me suis fait en lisant les positions des uns et des autres : dans plusieurs articles ici, parfois dans certaines de mes émissions, j’ai évoqué des collusions « islamo-gauchistes » et les faiblesses d’une partie de la gauche face à l’islam radical. D’une manière générale, on peut donc penser que les «anti-burqas » sont les plus fermes vis-à-vis des menaces extérieures du terrorisme islamiste et de ceux qui le financent : or il n’en est rien ! « Pro-loi » et membre de la commission, le député Jacques Myard, par exemple, est aussi le co-auteur d’un rapport calamiteux de l’Assemblée Nationale invitant la France à accepter un Iran puissance nucléaire ! Jean-Luc Mélenchon, farouche défenseur de la laïcité et partisan d’une loi, défilait l’année dernière avec les partisans du Hamas pendant l’opération de Gaza. Par contre, le Président de la République lui-même - jugé, à tort ou à raison, comme « atlantiste » et « pro-israélien » - hésite à faire voter une loi, par peur de froisser plus que nécessaire un électorat musulman déjà très remonté par son débat sur « l’identité nationale » ...

22 février 2010

« L’Iran, bientôt au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU ? » par Gérard Akoun


L’Iran, soumis pour la première fois à la procédure de « l’examen périodique universel » du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, réuni à Genève, s’est opposé à toutes les demandes formulées par les pays occidentaux . Il a rejeté la visite d’un rapporteur spécial de l’ONU contre les actes de torture et de viols et son accès aux lieux de détention, que demandaient en particulier les Etats Unis, la France, et les Pays Bas. Il a refusé l’arrêt immédiat des exécutions, dont celles des mineurs, la libération des prisonniers politiques, ainsi que la garantie de procès équitables. Il a également refusé de mettre fin à la répression contre les minorités dont celle, religieuse des Bahaïs, et de supprimer les entraves à la liberté d’expression.

Mohamad Jabad Larijani, secrétaire général du « Conseil supérieur des droits de l’Homme d’Iran » - oui, ça existe -, qui dirigeait la délégation iranienne, a rejeté en bloc toutes ces accusations, proclamant, très sérieusement que son pays était « fermement engagé en faveur de la promotion et de la protection des droits de l’Homme ». Oui vous avez bien entendu !
Rien d’étonnant, que de tels propos puissent être tenus dans une enceinte de l’ONU, quand on sait par ailleurs que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad appelle tous les jours à la destruction de l’Etat d’Israël, un membre des Nations Unies, sans que cela ne soulève d’indignation particulière dans un grand nombre de pays.

L’Iran peut continuer, encore longtemps, à narguer les Occidentaux, en développant son arsenal militaire, en produisant un uranium fortement enrichi qui lui permettra de fabriquer sa bombe, en foulant aux pieds les droits de l’Homme. La République Islamique pousse l’arrogance, jusqu’à être candidate au sein de ce même « Conseil des droits de l’Homme » dont la mission est « de promouvoir la défense des droits humains et d’émettre des recommandations sur ses violations ». Le loup se déguise en agneau, le voleur en gendarme !

Au mois de mai prochain, l’assemblée générale de l’ONU doit renouveler 15 membres sur les 47 que compte ce Conseil, et en application d’un système de quotas géographiques qui permet une représentation équilibrée des continents, l’Iran pourrait y accéder, sans qu’on puisse empêcher son élection. L’Iran fait partie du groupe asiatique, qui présente cinq candidats, dont l’Iran, pour quatre postes ; il suffirait que l’un des candidats en lice, le Qatar, la Malaisie, les Maldives ou la Thaïlande se retire pour que l’Iran soit automatiquement élu. Les pressions religieuses - trois des états sont musulmans -, les pressions commerciales, financières ne vont pas manquer ; le gouvernement iranien emploiera tous les moyens en sa possession pour prendre place au sein du « Conseil des droits de l’Homme », ce serait un camouflet pour les démocraties et un mauvais coup pour ceux qui luttent au péril de leur vie, contre la dictature iranienne.
L’Organisation des Nations Unies, mériterait bien alors le surnom dont le Général de Gaulle l’avait affublé : « le Machin »

Gérard Akoun
Judaïques FM, le 18 février 2010

20 février 2010

La Shoah et le monde arabe : Serge Klarsfeld sera mon invité le 28 février

Serge Klarsfeld
Mon prochain invité sera Serge Klarsfeld, qu’il est bien sûr tout à fait superflu de présenter, à la fois ici et sur les ondes de la fréquence juive ! Mais je dois dire aussi que je le recevrai avec une certaine émotion, car nous nous connaissons un peu. Cela fait en effet une vingtaine d’années que j’ai eu l’honneur, sous sa direction, pour les Fils et Filles des Déportés Juifs de France qu’il préside - et pour ce qui ne s’appelait pas encore le Mémorial de la Shoah mais le C.D.J.C -, d’assurer la coordination et une partie de la réalisation d’une grande exposition, « le Temps des Rafles », qui devait commémorer en 1992 le cinquantenaire de la déportation dans notre pays. J’en ai déjà parlé assez longuement sur ce blog, lire ici. Je me suis tourné ensuite vers l’Orient avec ma série radiophonique, un peu vers mes origines bien sûr mais surtout avec le désir de mieux connaître les voisins d’Israël avec l’inquiétude, que nous partageons tous, pour son devenir et sa sécurité : or, même si le génocide des Juifs ne s’est pas déroulé en terre d’islam, même s’il n’est pas bon de « nazifier » systématiquement ses ennemis, ou d’éprouver toujours l’angoisse de revivre le passé, le fait est que ce sujet de la Shoah est venu pourrir encore plus les relations entre les Juifs et les Arabes. Le négationnisme, sanctionné dans notre pays, condamné par l’opinion, fait des ravages chez eux. Maître Klarsfeld revient d’une tournée de conférences dans le monde arabe, sous l’égide du « Projet Aladin » et du Ministère des Affaires Étrangères, comme déjà évoqué ici. Il va nous donner ses impressions sur ce voyage étonnant qui l’a conduit de Tunis à Bagdad en passant par Le Caire. Mais au-delà, nous allons essayer de réfléchir, ensemble, à cette problématique lourde du rejet de la mémoire de la Shoah de l’autre côté de la Méditerranée.

Parmi les questions que je lui poserai, et après qu’il nous ait rappelé ce qu’est "le Projet Aladin" :

- Est-ce qu’il n’y a pas un autre négationnisme dans les médias français, celui de s’indigner bruyamment des déclarations d’un Monseigneur Williamson, mais de ne jamais rapporter les horreurs que l’on peut lire ou entendre en langue arabe ? Le fait de ne jamais dénoncer cela, est-ce de la complaisance des journalistes, et peut-on briser ce tabou ?
- Comme l’a dit Richard Prasquier, président du CRIF, « Le négationnisme d’aujourd’hui a plusieurs variantes. Version hypocritement universaliste : ce sont les crimes contre les civils qu’il faut dénoncer tous ensemble, la Shoah en fait partie, comme d’autres. Ou bien : les Palestiniens subissent un génocide au moins comparable à la Shoah. Ou bien encore : ce sont les sionistes qui sont responsables de la Shoah qui leur a permis de voler leur terre aux Arabes. Et enfin, le pire, ou le plus franc, oui la Shoah a existé, elle était méritée, mais les nazis n’ont malheureusement pas fini leur travail » : à son avis, quelle est la version qui a le plus de succès dans le Monde arabe ? Et quel discours faut-il leur tenir pour démonter des raisonnements aussi tordus ?
-Comment répondre aux critiques acerbes contre le « Projet Aladin » exprimées par un intellectuel réputé dans la communauté juive, Schmuel Trigano ?
- Comment a réagi le public tunisien, et est-ce qu’on peut dire que, comme au Maroc - et malheureusement pas comme en Algérie où l’antisémitisme est enraciné dans la population -, au moins le négationnisme ne fait pas encore de ravages là-bas ?
- Quelles impressions ramène-t-il du Caire, où il y a plus de dix ans le négationniste Roger Garaudy a été accueilli triomphalement, et même par feu le Prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz : est-ce qu’il n’est pas trop tard, là-bas ? Quelles impression ramène-t-il de l’Irak, pays en guerre et marqué par le régime sanguinaire de Saddam Hussein ?
- Comment arriver à atteindre les pays où il est impossible d’organiser de telles conférences, comme la Syrie et l’Iran, et n’est-il pas trop tard là-bas, où le négationnisme est supporté par les autorités ?

Une émission sur un sujet très rarement évoqué, et avec un invité exceptionnel : j’espère que vous serez particulièrement nombreux à l’écoute !

J.C

19 février 2010

L'embrasement de la frontière saoudo-yéménite, un conflit par procuration, par Antoine Basbous

Antoine Basbous
(Crédits photo : Delessart/Neco/Sipa)

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Un nouveau front vient de s'ajouter à un environnement déjà lourd au Moyen-Orient. La frontière méridionale de l'Arabie s'est embrasée en ce début novembre, quand la rébellion houthiste du nord du Yémen, d'obédience chiite (zaïdite), a franchi la frontière internationale et a pris le contrôle du mont Doukhane. C'est ainsi que l'Arabie, au nom de la défense de l'intégrité de son territoire, a fait son entrée de plain-pied dans un conflit inter-yéménite qui se poursuit par intermittence depuis 2004, mais qui a évolué en véritable guerre depuis le mois d'août entre le gouvernement de Sanaa et la rébellion.
Cette incursion en territoire saoudien n'est pas un dérapage. Outre le fait que la rébellion cherche à échapper à l'encerclement de l'armée yéménite et à prendre l'avantage, il faut y voir une étape supplémentaire dans la tentative de Téhéran de développer un nouveau théâtre d'affrontements pour faire diversion, au côté de deux autres foyers, ceux du Hezbollah au Liban et du Hamas à Gaza. Il s'agit donc d'une guerre par procuration, qui permet à l'Iran de déstabiliser un rival.

Riyad a les moyens de se battre contre la rébellion, grâce à la supériorité de son armement et à l'imposition d'un blocus maritime aux abords des côtes yéménites, contrôlées par les houthistes, pour les empêcher de réceptionner de nouveaux équipements militaires. Mais on ne peut exclure une guerre d'usure, le long des 1 500 km de frontière commune.
Mais cette entrée en guerre peut avoir des conséquences bien graves. Il y a près d'un million de Yéménites en Arabie, dont une large partie appartient à la même mouvance idéologique que les houthistes, sans compter leurs coreligionnaires saoudiens des provinces de Jizan et de Najaran, frontalières du Yémen, dont un million d'Ismaéliens, une autre branche du chiisme, en colère contre Riyad et qui formulent des revendications rarement prises en compte par le royaume.

Il y a surtout les principaux gisements de pétrole situés dans la province orientale du Hasa, où les chiites sont majoritaires. Parmi eux, une branche activiste ne résiste pas aux sirènes de Téhéran, dont l'ambition est de devenir la puissance de référence dans la région, en affaiblissant ses voisins. Or, l'incontrôlable dynamique régionale a fait passer l'appartenance confessionnelle devant l'appartenance nationale ; d'où le réveil des communautés chiites du Golfe au lendemain de la révolution khomeyniste (1979), puis de la chute de Saddam (2003) et de l'accession des chiites irakiens au pouvoir à Bagdad.
Tout cela intervient au moment où l'Iran menace l'Arabie de venir troubler le grand pèlerinage à La Mecque, lequel réunira près de 2 millions de fidèles à la fin novembre. Rappelons qu'à la fin des années 1980, les Iraniens avaient provoqué des troubles au cours desquels plusieurs centaines de pèlerins avaient perdu la vie.
L'activisme de Téhéran déborde les zones de déploiement géographique du chiisme. Car là où les fidèles de la communauté sont rares voire inexistants, tels en Egypte et au Soudan, l'Iran a dépêché des cadres du Hezbollah pour y former des cellules actives, sous couvert du soutien à la cause palestinienne.
En réalité, Téhéran redoute que les futures sanctions de l'ONU le privent d'exporter son pétrole, en comptant sur les surcapacités de production saoudienne en guise de compensation. Or, en allumant des contre-feux en Arabie, l'Iran menace cette perspective et montre que le royaume est si fragile qu'il ne pourra pas remplir cette mission. D'autres pétromonarchies du Golfe assistent au réveil de leurs composantes chiites, parfois majoritaires, comme au royaume de Bahreïn. Certains radicaux iraniens n'hésitent pas à réclamer ouvertement l'annexion de ce petit royaume.
Enfin, il ne faut pas oublier Al-Qaïda, qui profite des déficiences de l'Etat central yéménite et du chaos qui s'installe progressivement dans le pays, ainsi que de l'hébergement en Iran d'une partie de ses dirigeants, pour s'offrir un nouveau sanctuaire aux portes de l'Arabie. En août dernier, elle a failli assassiner le chef saoudien de la lutte anti-terroriste, le prince Mohamed Bin Naëf.
Cette évolution ne doit pas occulter le drame qui frappe le Yémen, soumis à un régime tribal usé et corrompu, en déficit de légitimité, et surtout en manque de ressources pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de sa population. Confronté à la rébellion des houthistes du Nord et aux sécessionnistes nostalgiques du Sud, ainsi qu'à l'enracinement d'Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, le régime du président Saleh s'accroche à un pouvoir sans disposer des moyens nécessaires pour l'assumer.
Dans sa volonté de poursuivre et de sanctuariser son programme nucléaire, Téhéran s'ingénue à multiplier les incendies à sa périphérie, afin de détourner l'attention internationale et d'occuper ses voisins dans des conflits secondaires. Trente ans après le lancement de la révolution khomeyniste, l'Iran se dote d'un nouveau souffle pour exporter et développer son influence à l'échelle régionale, avec désormais une composante nucléaire.
Antoine Basbous
Le Monde, 24/11/2009

Antoine Basbous est fondateur-directeur de l'Observatoire des pays arabes et l'auteur de "L'Arabie saoudite en guerre", Perrin, 2004.

Nota de Jean Corcos :

Décidément, le Yémen est sur les feux de la rampe en ce début 2010 ... on a parlé des bases d’Al-Qaïda, après l’attentat manqué contre un avion d’American Airlines le jour de Noël, car le terroriste nigérian y avait été « formé » ; le gouvernement lutte donc sur deux fronts, contre les sunnites de la nébuleuse islamiste, et puis dans le nord-est du pays contre les tribus chiites armées par l’Iran ; on attend donc avec impatience les commentaires de certains orientalistes distingués, qui vont nous expliquer que sans le conflit palestinien, tout irait bien au Moyen Orient !

17 février 2010

Le Yémen, une république en plein chaos par Albert Soued


Le Yémen est l'Arabie heureuse d'antan, riche grâce au commerce des épices, agréable et convoitée grâce à ses montagnes qui apportent la fraîcheur et la verdure, dans une péninsule désertique et torride. Pays de contrastes, ayant à peu près la superficie de la France avec une population de 24 millions d'habitants, le Yémen est la seule république de la péninsule arabique, contrôlant le passage étroit entre la Mer Rouge et l'Océan Indien, le golfe d'Aden, face à Djibouti et à la Somalie.
Historiquement le Yémen est divisé entre le Yémen du Nord, ancienne possession ottomane qui a accédé à l’indépendance sous la forme d’un imamat en 1918, et le Yémen du Sud, ancienne possession britannique devenue indépendante en 1967, un moment communiste et défendue par 15 000 soldats de Nasser contre le Royaume du Nord. Les 19 gouvernorats du Yémen ont été unifiés le 15 mai 1990. Pays très pauvre et tribal, n'ayant pas d'autres ressources exportables que le pétrole, dont les réserves s'épuisent, avec une espérance d'exploitation se situant entre 7/15 ans.
A partir de 14h, en petits groupes, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, les Yéménites s'adonnent à un exercice favori, le remplissage d'un côté de la bouche avec une herbe euphorisante qui coûte fort cher, le qat, alors qu'un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. La boule formée laisse suinter un suc qui apporte une certaine satisfaction à des gens pauvres et désoeuvrés, autrefois "heureux".
Dans les années 90, le tourisme a été encouragé pour apporter des ressources et des devises au pays. Mais s'estimant lésées par le gouvernement central, les tribus se sont adonnées depuis une dizaine d'années à un sport favori, l'enlèvement généralement pacifique de touristes, ce qui leur permet d'obtenir du gouvernement rançons et avantages divers.
Le président Ali Abdallah Salah, un shiite, arrivé au pouvoir dans le nord en 1978 à la suite de l’assassinat de ses deux prédécesseurs, a présidé à l’unification du Yémen en 1990, tout en conservant son poste. Le contexte politique a toujours été animé et trouble dans cette partie méridionale de la péninsule, et surtout depuis la réélection contestée du président actuel en 2006. Ouvert à tous les vents, peu voilé, émancipé et contestataire, le Sud cherche à retrouver son indépendance. Sous l'influence de l'Iran, la minorité shiite du Nord (1) cherche à faire sécession pour constituer un satellite pro-iranien pouvant agir dans la péninsule arabique.
Pour venir à bout de ces deux rébellions, le président Salah applique la recette habituelle au Moyen Orient : il s'appuie provisoirement sur une frange de la population formée au combat et décidée, les islamistes d'al-Qaïda. Entraînés en Afghanistan à l'époque des Talibans, pris par les Américains puis libérés de Guantanamo, ensuite jetés en prison au Yémen, puis fuyant leurs geôliers, ces miliciens ont une foi aveugle et n'ont rien à perdre et tout à gagner au Paradis promis. Ils ont coopéré un temps avec Salah contre les shiites Houthis du Nord (2), mais aujourd'hui ils jouent leur propre partie. Avec un gouvernement faible, dans un pays morcelé en tribus, où on compte 3 armes offensives par habitant (en plus du poignard courbe djambia) et maintenant 3 rébellions, on comprend aisément qu'en Arabie heureuse le chaos s'installe, sans que l'on comprenne clairement qui gouverne quoi.
L'armée est occupée au Nord à battre la rébellion Houthie, avec l'aide de l'aviation saoudienne (3). La police est occupée au Sud à contrecarrer le soulèvement local. Et les services spéciaux doivent tenir à distance la nébuleuse des militants d'al-Qaïda, qui trouvent des appuis dans certaines tribus du sud contestant le pouvoir central. Les cibles de l'organisation terroriste sont d'abord les intérêts étrangers au Yémen, puis les responsables de la sécurité yéménite, une politique de harcèlement pour affaiblir davantage le gouvernement yéménite et profiter du chaos.
Al-Qaïda
La mère de Ben Laden est yéménite et Ossama, depuis toujours, a eu la nostalgie de sa demi-patrie où il envisageait de passer ses derniers jours. Aujourd'hui, vieillissant, il pense que son éviction de la frontière pakistano-afghane reste toujours possible, et les montagnes de la frontière arabo-yéménite sont encore plus belles pour une retraite bien méritée. Alors le Yémen est devenu, avec les circonstances, une bonne et heureuse alternative au Pakistan. De plus, en face, en Somalie, le chaos s'est déjà installé, et beaucoup de "shabab" (jeunes militants jihadistes) trouvent refuge au Yémen ou viennent s'entraîner dans les divers camps ouverts par al-Qaïda (4).
Plusieurs milliers de militants gravitent autour d'un nouveau chef politique dans la péninsule, Nasser al-Wouhaishi, qui s'est enfui d'une prison yéménite avec l'aide de ses geôliers, et un chef militaire, Qassem al Raimi. Al-Qaïda recrute ainsi auprès des Shababs somaliens et des repentis saoudiens libérés de Guantanamo. Trois autres noms : Ali al Shihri et Soulayman al Roubaysh, guide théologien, tous les deux citoyens saoudiens "réhabilités", et Anwar al Awlaki, imam américain : grâce à al Shihri, formé en Iran, il y aurait une collusion entre al- Qaïda et le régime des mollahs ...
Les ambassades de Grande Bretagne et des Etats-Unis à Sanaa ont fermé leurs portes et des drones américains bombarderaient les rebelles Houthis. L'aide anglaise au Yémen a été portée à 80 millions de dollars. Les Etats-Unis se sont engagés pour une somme analogue, qui double la mise. Mais que peuvent ces poignées de dollars dans un pays où la corruption règne, où tout le monde est armé et où la course pour la prise d'un pouvoir chancelant est déclenchée entre al- Qaïda et l'Iran, via les Houthis (5) ?
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Notes :
(1) Un tiers environ de la population est zaïdite, sectarisme de la shiah qui croit à 5 imams, alors que la shiah d'Iran croit, elle, à 12 imams. La secte la plus importante est appelée Al Houthi, du nom de son chef.
(2) Les Gardiens de la Révolution d'Iran forment les Houthis dans des camps en Ertyhrée.
(3) Le torchon brûle entre l'Arabie et l'Iran. L'Arabie protège sa frontière sud contre une rébellion shiite qui risque de déborder sur son territoire, où on compte dans la zone orientale pétrolière une majorité shiite. L'Iran protège les Houthis du Yémen, car ils constituent une large minorité, leur permettant de prendre pied ferme dans la péninsule arabique et narguer l'Arabie sunnite. On parle d'attaque possible des ambassades d'Arabie et du Yémen à Téhéran.
(4) On compte 200 000 réfugiés somaliens au Yémen
(5) D'après le journal fiable « al Sharq al Awsat » (« le Moyen Orient »), des responsables des Gardiens de la Révolution d'Iran, des officiers du H'ezbollah et des représentants des Houthis se sont réunis récemment à la frontière arabo-yéménite pour coordonner une escalade de l'insurrection shiite. Par ailleurs, ces mêmes Gardiens ont installé des réseaux d'achat d'armes pour les Houthis, en Erythrée et en Somalie, convoyant les armes du port d'Assab vers les ports yéménites de Salif et de Shaqra. Depuis novembre 2009, les pertes de l'Arabie ne sont pas négligeables et s'élèvent à une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Equipés de missiles sol-air, les rebelles houthis ont également abattu deux avions saoudiens.

15 février 2010

Raphaël Von Ambros, ou le "peintre photographe"

"Le scribe égyptien", toile de Raphaël Von Ambros

Une toile sur la Toile
- février 2010

Raphaël Von Ambros (1855-1895) fut un peintre orientaliste autrichien, dont j’ai découvert la palette remarquable sur un site anglais - http://www.orientalist-art.org.uk/ - qui est une véritable mine d’or pour les passionnés de cette forme d’art, très en vogue au 19ème siècle.

Cette toile a des couleurs particulièrement chaudes, qui évoquent le soleil et la patine du temps sur les vielles murailles ... mais admirez les détails du tapis, de la chaise cannelée, des bas-reliefs : bien avant les hyper réalistes, cette école de peinture européenne nous a laissé des reportages quasi photographiques !

J.C

14 février 2010

On a parlé de la Shoah à Tunis, 2/2 : un enseignant tunisien rappelle le « devoir de mémoire »

Le professeur Habib Kazdaghli

Grand merci à mon ami Souhail Ftouh qui m'a communiqué cet autre article ... ci-dessous, après son chapeau introductif, l'article du professeur tunisien.

Une fois n’est pas coutume : à l’occasion du 27 janvier (Journée internationale des victimes du nazisme) un enseignant tunisien, Mr Habib Kazdaghli, professeur d'Histoire contemporaine à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de Tunis-Manouba , a publié un article dans un journal tunisien intitulé : « Le souvenir est le meilleur moyen de prévenir d’autres crimes ».

« Le souvenir est le meilleur moyen de prévenir d’autres crimes »

« Votée le 1er novembre 2005, par l’Assemblée générale de Nations-Unies, la résolution 60/7, intitulée « Mémoire de l’Holocauste », a décrété le 27 janvier de chaque année « journée internationale de commémoration des victimes du régime nazi pendant la seconde guerre mondiale ». Le choix de la date du 27 janvier est dû au fait que, ce jour là, en 1945, l’armée rouge avait libéré le camp d’Auschwitz (Pologne), le plus célèbre parmi les camps de concentration mis sur pied par les nazis dans divers pays d’Europe qui étaient sous leur domination.

A l’instar des autres journées instituées par l’ONU, telles que la journée internationale des Droits de l’Homme, la journée internationale de la Femme etc., au cours de cette journée du 27 janvier, l’Humanité entière - Gouvernements, partis politiques, syndicats, société civile et peuples - sont conviés à prendre une part active à des cérémonies de commémoration et de souvenir de la Shoah, un peu partout dans le monde et plus particulièrement en Europe, lieu de déroulement de ces crimes abominables.

En ce qui concerne la Tunisie, il faut rappeler que les nazis sont passés chez nous, qu’ils y sont restés pendant six longs mois, au cours desquels ils ont organisé des rafles sauvages contre nos concitoyens juifs (en particulier à partir du 9 décembre 1942), qu’ils ont mené de force et sous la menace plus de 4000 personnes, réparties dans plus de trente camps de travail obligatoire. Ces camps étaient ouverts dans presque toutes les régions du pays, où périrent plus de 50 travailleurs sous les bombardements ou suite à des exécutions sommaires effectuées par leurs gardiens allemands.

Même s’il n’y a aucune comparaison entre ce qui s’est passé en Tunisie et le sort subi par des millions de juifs et d’autres minorités en Europe, il faut rappeler à cette occasion que dix-sept déportés juifs, originaires de Tunisie, ne sont jamais rentrés chez eux ; que les communautés juives de Tunis, Djerba, Sfax, Gabès ont été contraintes, sous la menace de liquidation collective, de payer de fortes amendes en argent liquide et en or.

Il faut aussi évoquer avec fierté, l’échec des tentatives des nazis pour pousser la population musulmane à organiser des pogroms contre leurs concitoyens juifs. Il faut évoquer avec fierté que ces mises en échec ont été rendues possible grâce à la position ferme de Moncef Bey et à l’action d’hommes clairvoyants comme M’hamed Chenik, Mahmoud El Materi et Aziz Jallouli. Il faut évoquer avec fierté que des dirigeants politiques tunisiens comme Habib Bourguiba ont appelé, du fond de leurs cellules, leurs compatriotes à entrer en contact avec les représentants des alliés en Tunisie, et à s’abstenir de toute collaboration avec les Allemands. Il faut, enfin, rappeler avec fierté que des réseaux de résistants, animés par des communistes, socialistes et gaullistes, ont été constitués en Tunisie pour saboter la présence allemande et favoriser la victoire des alliés qui avançaient, venant d’Algérie.
La Tunisie est donc bien impliquée dans cette page de l’histoire de l’Humanité.

Le 27 janvier est ainsi une journée du souvenir, pour saluer la mémoire de millions de victimes du régime nazi : hommes, femmes, enfants, dont une grande majorité étaient des juifs, mais auxquels il faut ajouter des centaines de milliers de communistes, de prisonniers soviétiques, de résistants, des populations du voyage (les Gitans), des homosexuels ... en somme, les catégories, considérées comme dangereuses ou « impures » par le régime nazi.

Sa commémoration a été décidée par l’organisation des Nations Unies. Même avec ses imperfections, cette institution, constitue toujours, l’ultime recours des peuples et des Etats pour dénoncer les injustices et les crimes perpétrés ici et là, pour décider des enquêtes sur des agressions injustifiables, comme ce fut le cas de la commission Goldstone sur l’agression israélienne à Gaza.

Le devoir de mémoire nous oblige à nous joindre à toutes les forces vives de l’Humanité pour saluer ces morts innocentes victimes de la barbarie nazie, pour s’associer au recueillement à la mémoire de ces millions de victimes innocentes, de bien inscrire ces événements dans le cursus de formation de nos jeunes en leur consacrant la place qui se doit dans nos manuels scolaires, dans nos médias, dans notre mémoire collective. Le souvenir est un garde-fou pour l’avenir, il est le meilleur moyen de prévenir à l’avenir d’autres crimes, d’autres barbaries. »

Habib Kazdaghli

Nota de Ftouh Souhail :
1) Cet article a été publié le samedi 6 févier 2010 dans les pages de la partie française du journal "Attariq Aljadid", par Habib Kazdaghli, professeur d'Histoire contemporaine. Il est inséré dans le site Internet depuis le mercredi 3 février 2010 :
http://attariq.org/spip.php?article861

2) A part l’inutile allusion au rapport Goldstone, cet article reste en avance par rapport à la tendance négationniste habituelle dans les journaux tunisiens. "Attariq Al Jadid", signifiant "La voie nouvelle" en français, est un hebdomadaire tunisien. Fondé le 7 octobre 1981, il est l'organe du Parti communiste tunisien, devenu le mouvement Ettajdid en avril 1993.

Nota de Jean Corcos :
Je connais bien le professeur Kazdaghli, qui a été deux fois mon invité sur Judaïques FM il y a déjà plusieurs années. Travaillant en particulier sur l’histoire des minorités, il a publié de nombreux travaux dans le cadre de la « Société d’Histoire des Juifs de Tunisie ». De sensibilité politique de gauche (mon ami Souhail le rappelle à propos du journal qui l’a publié), solidaire de la cause palestinienne, il n’en a pas moins été victime à Tunis de campagnes d’intimidation où il était accusé de « sionisme » ...

13 février 2010

Annulation de mon émission de demain avec Magdi Allam

Une nouvelle bien décevante : mon émission avec Magdi Allam devait être un direct, ce dimanche. Or, et je ne l'ai appris qu'hier vendredi, il est en pleine campagne électorale dans le cadre des régionales en Italie, et ne sera donc pas disponible pour notre radio.

J'espère réaliser cette interview au printemps, et vous en informer alors.

En "remplacement", et pour celles et ceux qui l'auraient manquée, rediffusion de mon interview de Bruno Tertrais sur le thème : "Iran, la bombe en 2010 ?" 

J.C

11 février 2010

On a parlé de la Shoah à Tunis : 1/2, conférence de Serge Klarsfeld

Article dans le journal tunisien
"Attarik Aljadid" parlant du "Projet Aladin"
(cliquer sur le journal pour agrandir)

J’ai évoqué dès son lancement le « Projet Aladin », par un article du blog (voir en lien). Rappelons que, face à la propagation effarante du négationnisme dans le monde musulman, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, avec le plein appui des Autorités françaises, de Jacques Chirac et de deux cent personnalités musulmanes, a lancé un projet éducatif afin de fournir - essentiellement par un site Internet - des documents en langue arabe, turque et farsi.

Allant au-delà de cette information, le Projet Aladin et le Ministère des Affaires Etrangères viennent d’organiser entre fin janvier et début février, une série de conférences à Tunis, Rabat, Casablanca, Istanbul, au Caire, à Bagdad, Amman, Erbil, Nazareth et Jérusalem. Ces conférences, portant sur le nazisme et la Shoah, comprenaient une lecture d’un extrait du livre de Primo Levi « Si c’était un homme » - une évocation poignante de sa déportation à Auschwitz. Parmi les personnalités présentant ces conférences, Serge Klarsfeld ... qui sera très bientôt mon invité pour en parler !

Il est donc allé notamment à Tunis le 1er février. Mon ami Souhail Ftouh me communique le court article publié dans la presse tunisienne et évoquant cet évènement, article dont on trouvera la copie originale en illustration.
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Le journal tunisien "Attariq Aljadid" du samedi 06 février 2010 a aussi rapporté dans sa version arabe le débat sur l’holocauste qui a eu lieu le 02 Février 2010 à Tunis en présence de M’hamed Fantar le premier responsable du dialogue entre les civilisations en Tunise et de Mr Serge Klarsfeld qui a à coeur de combattre le négationnisme dans les pays arabo-musulmans.

"Le projet Aladin mené sous la férule de l’UNESCO, de Jacques Chirac et de Simone Veil se présente comme un projet éducatif et culturel indépendant. Il est soutenu dans le monde arabo-musulman par des personnalités politiques telles que le prince Hassan Ben Tallal de Jordanie, Ely Ould Mohamed Vall de Mauritanie, Abdurrahman Wahid d’Indonésie, ainsi que des intellectuels et historiens dont Hélé Béji, M’hamed Hassine Fantar (Tunisie), Mohamed Arkoun, Ghaleb Bencheikh, Ali Ben Makhlouf, Lafif LaKhdar, Abdelwaheb Meddeb, Mustafa Ceric, Malek Chebel, Adel Darwish, Kenan Gursoy, Tarek Heggy, Driss Khrouz, Tareq Oubrou, Boualem Sansal et Emile Shoufani.
La FMS (1) a adopté une stratégie dynamique progressive. Elle entend lutter contre le négationnisme, qui nourrit l’antisionisme et l’antisémitisme, en obtenant le soutien des dirigeants musulmans de manière à présenter ses livres dans les Salons du livre du monde islamique et introduire l’histoire de la Shoah dans les manuels scolaires musulmans."

Fouh Souhail ,
Tunis
(1) "Fondation pour la Mémoire de la Shoah"
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Notes de Jean Corcos :
- Les deux conférences ont eu lieu au Centre Culturel Français, et dans toute cette tournée, le M.A.E a apporté tout l’appui logistique nécessaire.
- Intervenant lors de la conférence de Serge Klarsfeld le Professeur Fantar, titulaire de la "Chaire Ben Ali pour le dialogue des civilisations et des religions", qui avait eu la gentillesse de m’inviter à un colloque à Tunis en 2007 (cliquer sur "Chaire Ben Ali" en libellé).

10 février 2010

La burqa et le cercle des idiots, par Abdelwahab Meddeb

Des femmes en burqa à Berlin
(photo Reuters)
La burqa se multiplie dans l'espace public français et européen. Elle a le don d'irriter et affecte même les libéraux du multiculturalisme anglo-saxon. Cette disparition de la face affole. Le critère d'une identité franche disparaît. Comment respecter l'intégrité du corps ? La conquête séculaire de l'habeas corpus n'exige-t-elle pas un visage et un corps visibles, reconnaissables par l'accord du nom et de la face pour que sans équivoque fonctionnent l'état civil et le pacte démocratique ?
L'éclipse de la face occulte la lumière du visage, où se reconnaît l'épiphanie divine qui a inspiré l'esprit et le coeur en islam. Les soufis voyaient le signe de Dieu dans le miracle de la face humaine, surtout lorsqu'elle se pare de beauté féminine. On remonte ainsi, de visage en visage, du visible à l'invisible, de l'humain au divin, selon la parole prophétique (reprise de la Bible) disant que l'homme a été façonné à l'image de Dieu. "Tout est périssable, ne perdure que la face de Ton seigneur" (Coran LV, 26-27) : ainsi la pérennité de la face divine en tant qu'absolu reflète sa trace sur le support que lui tend tout visage humain.
Le voilement du visage par un tissu aussi noir que la robe qui enveloppe la Kaba (robe appelée aussi burqa) dessaisit l'humain de la franchise qu'exigent le politique et l'esthétique comme l'éthique ou la métaphysique. C'est un masque qui annule le visage, dérobant les intensités de l'altérité qu'Emmanuel Levinas a saisies et dont nous recueillons les rudiments dans la millénaire tradition islamique, qui a médité le franc face-à-face avec le divin où s'éprouve la singularité humaine.
Le visage couvert est retiré de la circulation urbaine comme de la relation intersubjective ou mystique. Aboli le visage qui est, encore selon Levinas, "le lieu d'une ouverture infinie de l'éthique". Le niqab ou la burqa, extension du hidjab, est un crime qui tue la face, barrant l'accès perpétuel à l'autre. C'est un tissu qui transforme les femmes en prison ou en cercueil mobile, exhibant au coeur de nos cités des fantômes obstruant l'entrée aux vérités invisibles du visible.Le niqab vient d'être interdit dans les espaces scolaires et universitaires d'Al-Azhar au Caire, la plus haute institution sunnite. Son patron, M. Tantawi, a rappelé que le niqab n'est pas une obligation divine, une farîd'a, ni une disposition cultuelle, une ibâda, mais une âda, une coutume. Et le mufti d'Egypte, Ali Juma, confirme cette assertion : il s'agit d'une coutume arabique antéislamique que l'islam est en mesure de dissoudre.
Ces arguments islamiques peuvent être exploités si la commission parlementaire se décide pour une loi interdisant le port du voile intégral. Je n'évoquerai pas la difficulté de la mise en pratique d'une telle loi. Je voudrais seulement répondre aux objections de juristes quant à la liberté de l'individu et au respect de disposer de son corps comme il l'entend. C'est que les porteuses de burqa se réclament de ce principe tant en France qu'en Egypte. Il me paraît pertinent de ne pas céder sur ce point comme le font les juristes qui nous demandent d'abandonner ce principe et de se réfugier derrière la dignité et surtout l'égalité, également juridiquement opératoires.
Mais, pour la liberté, je voudrais reprendre la définition humoristique de la démocratie par l'Américain Marc Twain. La démocratie repose sur trois facteurs : "La liberté d'expression, la liberté de conscience et la prudence de ne jamais user de la première ni de la seconde." J'interprète cette prudence avec Eric Voegelin comme la sagesse de ne pas user de ces droits sans conditions. Et je m'appuie, avec le même politologue germano-américain, sur la courtoisie nécessaire au fonctionnement de nos sociétés. "Quiconque a une idée fixe et cherche à l'imposer, c'est-à-dire quiconque interprète la liberté d'expression et la liberté de conscience en ce sens que la société doit se comporter de la manière qu'il juge bonne, n'a pas les qualités requises pour être citoyen d'une démocratie." Un tel problème est déjà traité par Aristote autour de la statis (la crise qui provoque une discorde) : si je m'obstine à suivre mon opinion, une contre-statis peut être enclenchée, et le désordre s'instaure. Telle serait notre réponse sur la liberté individuelle réclamée par les porteuses de burqa.
Quant à la dignité de la femme et à son égalité, incontestablement la burqa les malmène. Celle-ci procède de la prescription du voile et la radicalise. Il n'y a pas de différence de nature mais de degré entre burqa et hidjab, lequel est déjà une atteinte à l'égalité et à la dignité partagées par les sexes. Les réformistes qui, en islam, ont prôné le dévoilement des femmes depuis la fin du XIXe siècle, organisent leur plaidoyer sur ces trois principes (liberté, égalité, dignité).
L'atteinte à l'égalité est manifeste dans le verset coranique constituant une des références scripturaires à l'origine du voile : le verset 31 (sourate XXIV) crée la dissymétrie au détriment des femmes pour ce qui a trait au désir et à la séduction propageant la sédition. Cette séquence appelle à la vertu, à la pudeur ; elle s'adresse aux "croyants et aux croyantes", à qui il est demandé au verset 30 de "baisser le regard" et de "préserver leur sexe".
Cependant est ajouté un supplément de vigilance aux femmes (d'où la dissymétrie) que les jurisconsultes invoquent pour commander le voile. Alors que le verset peut être entendu autrement, la pudeur demandée aux femmes se limitant à couvrir leur buste. La lecture consensuelle des docteurs révèle l'état anthropologique patriarcal qui attribue aux femmes l'origine de la séduction alliée de la sédition.
Or rien, ni psychologiquement ni dans l'économie sexuelle, ne légitime l'attribution de ce supplément aux femmes, pas même la vérité de leur différence sexuelle attestée biologiquement et confirmée par la psychanalyse. Il s'agit là d'une vision phallocratique dépassée par l'évolution anthropologique des sociétés modernes encadrées par un droit confirmant l'égalité et la dignité que partagent les humains sans discrimination de sexe.
Avant d'en venir à la burqa, il convient de situer la prescription du voile dans une société misogyne, construite sur la séparation des sexes, sur une hiérarchie des genres, estimant que les femmes excitent plus le désir que les hommes. Il faut constater au commencement que la prescription qui impose le voile aux femmes émane de la société en laquelle est né l'islam il y a quinze siècles, une société endogame - qui encourage le mariage entre cousins -, où prévaut l'obsession de la généalogie, où la sexualité est indissociable de la filiation.
La preuve en est que les femmes dites qwâ'id, ménopausées, sont dispensées de se soumettre aux prescriptions de la seconde séquence coranique qui est utilisée par les docteurs pour fonder l'impératif du voile (Coran, XXIV, 60).
La burqa radicalise la hantise de l'homme face à l'incontrôlable liberté de la femme. Hantise de l'homme qui ne pourra authentifier l'origine de sa progéniture, par laquelle se transmettent le nom et la fortune. Ainsi la structure anthropologique qui est aux origines du voile est intégralement dépassée avec l'universalisation de la contraception, rendant effective la distinction entre sexe et filiation, jouissance et engendrement. Par la quête de la jouissance seule s'organisent ontologiquement la liberté et l'égalité des sexes, qui partagent une même dignité. Cette situation se répercute sur l'édifice juridique et situe la condition de l'humanité moderne loin des archaïsmes que continue d'entretenir l'islam d'une manière polémique.
La question de la burqa mérite en outre d'être envisagée sur deux autres aspects. Le premier voit se confronter une société restée rivée sur le culte et une société qui est passée du culte à la culture. Notre société approche même le culte comme fait de culture. Et lorsqu'elle sent que l'esprit en elle se réifie, elle peut recourir au culte dans ses marges, dans l'espace circonscrit à la demeure ou au temple ; et si jamais elle place le culte au centre, elle le met en scène dans la pluralité de ses formes, prévenant tout penchant exclusiviste.
En plus, avec la burqa, nous sommes confrontés à une stratégie du grignotage. Au-delà des rares cas d'adhésion religieuse authentique, il ne faut jamais perdre de vue que des islamistes mais aussi de pieux salafistes appliquent les recommandations du Conseil européen de la fatwa. Dans cette instance, les militants sont exhortés à agir dans la légalité afin de gagner, en Europe, des parcelles de visibilité en faveur de la loi islamique.
C'est donc le dispositif juridique séculier qui est sourdement visé par la burqa. Comme si sa radicalité rendait plus digne, plus acceptable, le hidjab. Ne tombons pas dans ce piège. A nous de voir s'il faut répondre par une loi ou s'il suffit de mobiliser les ressources déjà existantes du droit pour faire face à ces assauts répétés.
Avec ce débat, on nous impose une régression par rapport aux acquis humains. La controverse sur le même sujet, telle qu'elle a lieu en Egypte, se réduit à un débat d'idiots. Pourquoi ? Parce qu'elle reprend les matériaux d'une casuistique d'un autre temps qui, au Moyen Age, était en droit islamique (fiqh) tout aussi pertinente qu'en droit canon, et qui, aujourd'hui, paraît serve d'une tradition figée paralysant l'invention intellectuelle et entravant l'adaptation à l'évolution des moeurs. N'élargissons pas, avec complaisance, le cercle des idiots.

Abdelwahab Meddeb
Article paru dans l'édition du 27.12.09 du journal « Le Monde »
Abdelwahab Meddeb : né à Tunis en 1946 et vivant en France, écrivain et poète, enseigne la littérature comparée à l'université Paris-X et anime l'émission "Cultures d'islam" sur France Culture. Il est l'auteurde nombreux ouvrages, dont "La Maladie de l'islam" (Seuil, 2002), "Contre-prêches" (Seuil, 2006) et "Pari de civilisation" (Seuil, 2009).

08 février 2010

"Le CRIF des lumières" par Eve Gani

Eve Gani

C’est avec un grand plaisir que je publie ici un premier article d’Eve Gani, déjà publié sur le site du CRIF. J’ai fait la connaissance d’Eve ... naturellement dans cette institution, où elle a rejoint la « Commission pour les relations avec les Musulmans » que j’ai l’honneur de présider. Je sais combien elle est intéressée par les relations intercommunautaires, avec toujours la République et ses valeurs en toile de fond : on ne sera donc pas étonné de lire ici combien elle a été impressionnée par le dernier dîner du CRIF, un évènement politique qu’elle a su rendre avec talent, mêlant les citations de son président Richard Prasquier, et son propre itinéraire !
Le 25ème dîner du CRIF fut le premier de la nouvelle chargée de développement du CRIF. A 28 ans, un regard neuf sur un événement qui a presque son âge, et une institution née en 1944.

Pour mon premier dîner du CRIF, je m’attendais à une atmosphère légère et baroque, celles des grandes circonstances officielles. Je pensais à quelques moralistes fameux du XVIIème siècle, peintres des vanités, dans ce que ce type de dîner offre toujours de plus emphatique en ses courbures. Il y aurait l’effet dramatique de l’arrivée du Président de la République, la tension créé par celles des invités prestigieux et la grandeur un peu pompeuse d’une salle fourmillante de ministres, d’ambassadeurs, d’intellectuels et d’artistes. Bien entendu, il y aurait la cohorte des journalistes, dont l’art oscille entre deux extrêmes, comme ailleurs, rendre compte de ce qu’il passe dans l’action discrète, ou être à l’affût des actions plus directes.
Quelle surprise alors de découvrir que ce fut des mots, un discours brillant, celui du président Richard Prasquier, qui constitua pour moi le grand moment de la soirée. Nous avions été à l’école Républicaine, lui comme moi avec quelques dizaines années d’écart, mais je constatais que c’était le même enseignement qui nous avait été professé, celui des Lumières. L’enseignement des Lumières est construit comme un dialogue des hommes avec leur religion, des hommes avec leur assemblée, des hommes avec la pluralité des mondes. Il est un combat contre l’infâme, mais aussi une fenêtre sur les autres cultures, européennes, mais aussi « orientales. » Son point de départ n’est pas le « judéo-christianisme », mais une redécouverte du monde qui nous entoure, il est l’inverse des violentes platitudes : une proclamation des valeurs que l’on partage. Après des années difficiles, où la montée de l’antisémitisme avait apeuré les juifs de France, après la mort atroce d’Ilan Halimi, quelques intellectuels s’étaient rigidifiés pour décrier des « ennemis » essentialisés, et ne donner aucune chance au changement politique et à l’instauration du dialogue. Dans le discours républicain de Richard Prasquier, un constat était fait au contraire, celui d’une république forte et prête à lutter contre l’antisémitisme, une république unie sur le triptyque "Liberté, Egalité, Fraternité", une république où les "Les religions sont ce que les hommes en font. Torquemada n'est pas Jean Paul II et Ben Laden n'est pas l'émir Abd el Kader". Avec la présence de l’Imam Chalgouhmi dans la salle, le CRIF donnait une actualité sans précédant à cette phrase si voltairienne : "la liberté, c'est également la liberté religieuse". « On peut critiquer toutes les religions, a dit encore Richard Prasquier, à condition de respecter les hommes qui y sont engagés";
Ce qui m’a touché par-dessus tout, c’est la capacité du président d’une institution ancienne de la regarder avec dynamisme : "Pour entrer au CRIF, peu importe d'où l'on vient [...] peu importent ses convictions philosophiques ou politiques. Le seul fait d'appartenir à la Communauté juive de France, de vouloir lui être utile et de respecter la République suffit à donner droit de cité. Je souhaite d'ailleurs que dans les années à venir, l'assise du CRIF s'élargisse encore". Cette parole réformiste est une parole responsable, qualité qui fait l’étoffe d’un gardien d’institution. Etre gardien des principes simples qui la constitue : "Le CRIF n'est ni ashkénaze, ni sépaharde, ni de droite, ni de gauche, ni réactionnaire, ni révolutionnaire, ni jacobin, ni girodin. Il est juif et fier de l'être, républicain et fier de l'être, français et fier de l'être. Je souhaite que le débat y foisonne, que les idées s'y confrontent", a dit Richard Prasquier. "en réalité, je vais vous faire une confidence; il en va du CRIF comme de la démocratie; c'est le pire des systèmes, mais c'est le meilleur qu'on ait inventé".
Et puisque Richard Prasquier a livré une « confidence », je vais pour ma part, vous faire une « confession », comme l’émotion d’un Rousseau au chevet de la raison. Mais on sait, avec Diderot, que la raison n’est parfois pas du côté que l’on croit ...
Il y a deux dimensions dans mon parcours de juive française. La première dimension est la plus institutionnelle. Eclaireuse israélite de France pendant plus de 10 ans, j’ai contribué au façonnement de l’éducation juive au sein de l’Alliance Israélite Universelle, qui diffuse la connaissance du judaïsme comme civilisation. Les EEIF, comme l’AIU, sont de ces institutions membres du CRIF. Autrement dit, si je travaille au CRIF, c’est parce que la communauté juive organisée, je m’y suis construite « en plein » et « au centre », et je n’aurais pu me développer sans elle, et surtout sans eux, sans ces hommes et ces femmes qui m’ont éduqués. Par ailleurs, j’ai traversé ce chemin français de la reconnaissance: celui de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, en 1995, et celui du combat à mener contre la résurgence d’un nouvel antisémitisme, dès 2002. Ainsi, ce dialogue entre l’institution qui représente la communauté juive organisée, le CRIF, et les instances de notre pays, la France, s’est trouvé pour moi deux fois illustré, ce qui justifiait à la fois la gravité de ce dialogue, et l’indiscutable raison d’être du CRIF.
Mais, il y a l’autre part de moi-même, celle à peine institutionnalisable et pourtant si nécessaire, qui entend la nécessité d’ouvrir le CRIF à d’autres perspectives. Eduquée au sein d’un lycée du Peuple, j’ai côtoyé la diversité sociale et religieuse, j’ai partagé mes classes avec des jeunes femmes et des jeunes hommes qui avaient leurs difficultés, leurs questions, leurs tensions identitaires. Et moi-même, pourtant éduquée dans une famille juive francophone avant d’être française, bordée par des aspirations à l’excellence, et notamment dans le domaine scientifique, j’ai connu mes propres tensions identitaires. Mes amis entreprenaient des voyages pour discuter avec leur famille écartelée entre plusieurs pays, vers l’Algérie, vers le Cambodge, vers Israël. J’ai entrepris moi-même un voyage personnel, sur les traces de ma famille de diaspora, vers, notamment la plus ancienne communauté juive de Grèce, qui disparut pour une très grande part dans les camps et a connu une forme de reconstruction aux Etats-Unis.
Ma « quête identitaire » m’a fait prendre conscience de cette dimension toute nouvelle, qui excède de loin mon aventure : à l’échelle globale, les migrations se sont multipliées et les identités duelles, voire transnationales, également, avec de très grandes violences en leur sein. Notre pays, la France, n’échappe pas, et n’échappera pas aux migrations et au transport de « violences dans les consciences », qui trouvent un terrain d’entente sur internet. Une complexité nouvelle en résulte, et la République, dans son accueil, mais aussi dans ses lois claires, doit y être prête. La multiplication des identités transnationales comporte un risque réel, celui d’un besoin très qualifiable : l’encrage dans une idéologie transnationale de défense pure, une identité très locale mythifiée (même plus « nationale »), une religion mythifiée. Ce risque de « repli », avec le temps, il ne disparaîtra peut-être pas. Mais je suis heureuse que, avec Richard Prasquier, le CRIF ne soit pas tombé dans ce travers-là.
J’ai 28 ans, dans une institution ancienne qui vit avec la modernité. Ceux qui pensent que la modernité est une passade facile doivent relire leur cours d’histoire. Vivre avec la modernité, c’est vouloir développer ses richesses, et mesurer ses risques, et si mon rôle de « chargée de développement » au sein du CRIF me plait, c’est parce que ce n’est pas le lieu de la peur, mais du dialogue, et oui, le dialogue ? le dialogue inter-générationnel ? le dialogue intra-communautaire ? le dialogue entre les hommes de paroles ? c’est le risque même.

Eve Gani

06 février 2010

Un ami d'Israël venu d'Egypte : Magdi Allam sera mon invité le 14 février

Magdi Allam

Ma prochaine émission aura un invité prestigieux, puisqu’il s’agit du journaliste italien d’origine égyptienne Magdi Allam, que j’aurai par téléphone depuis Italie. J’ai déjà ici parlé de cet intellectuel atypique (cliquer sur son nom en libellé), quelques mots de rappel pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Il est né en 1952 au Caire, dans une famille modeste, et son enfance a été marquée par la société égyptienne de l’époque, un univers disparu, encore cosmopolite même si le régime nassérien avait déjà éliminé la plus grosse partie des étrangers. Il a été à l’école chez des religieux catholiques italiens, un héritage qui a peut-être déterminé, au fond, la suite de sa vie puisque, musulman non pratiquant il a fini par se convertir au catholicisme en mars 2008 : mais, bien avant il avait choisi à l’âge de 20 ans de faire ses études supérieures en Italie ; il est devenu italien et brillant journaliste, en travaillant à la « Republica » puis comme rédacteur en chef adjoint au « Corierre de la Sera ». Mais, même à distance, il est resté passionné par son Moyen-Orient natal. Il a d’abord manifesté pendant longtemps avec les supporters de la cause palestinienne, jeune étudiant convaincu qu’Israël était une créature colonialiste ; cela, la propagande de l’Égypte de Nasser le lui avait rentré dans la tête quand il était adolescent, mais en Europe il a trouvé, dans les milieux d’extrême gauche et même au-delà, beaucoup de gens qui pensaient comme lui ... Il a fait des reportages, en suivant Arafat, d’abord en exil, puis de retour après les accords d’Oslo ; et puis éclate la seconde Intifada en 2000, il se rend à Jérusalem où les attentats répandent la terreur, et là il change complètement, devenant un fervent supporter d’Israël : cela, les terroristes du Hamas ne lui le pardonnent pas, ils lancent une fatwa pour le condamner à mort, et depuis il est gardé nuit et jour par des gardes du corps. Magdi Allam a écrit un livre pour raconter ce cheminement intellectuel, cet ouvrage a eu beaucoup de succès en Italie et la traduction française est éditée par les Editions du Rocher sous le titre « Pour que vive Israël » : il me servira de fil directeur pour l’interroger.

Parmi les questions que je poserai à Magdi Allam :

- Il évoque dans ses souvenirs les appels à la destruction d’Israël qui ont retenti pendant des années à la radio « Sawt el Arab », « la voix des Arabes » ; l’idéologie panarabiste ; les foules immenses, dans lesquels il se trouvait, jeune adolescent, le 9 juin 1967 quand Nasser a annoncé sa démission après la « Naksa » - « le revers » - pour le supplier de revenir au pouvoir ; mais aussi cette journée de juillet 1970, quand des millions de personnes ont défilé après sa mort brutale suite à un infarctus. Et pourtant, lui, jeune adolescent éduqué, avait de l’admiration pour lui : comment l’expliquer ?

- Il écrit dans son introduction : « Israël devient le paramètre moral qui distingue ceux qui cultivent la vie et ceux qui prônent l’idéologie de la mort ». Alors on pense bien sûr aux attentats suicide, à cette glorification de la mort pour Allah, en « Shahid » « martyr », qui va directement au paradis en détruisant les vies d’infidèles ou de musulmans mécréants : c’est le terrorisme des islamistes. Seulement, il rappelle aussi que cette incitation au « martyre » (« istish’had ») existait avant eux, dans les discours de Nasser et d’Arafat : est-ce que, comme un virus endormi avant de se répandre, cette « idéologie de la mort » n’existait pas déjà culturellement dans la région, même sans référence religieuse ?

- Il a l’honnêteté de publier, dans son livre, le texte d’une texte d’une conférence très anti-israélienne, on peut même dire antisioniste, prononcée devant des lycéens à Rome en 1988 : au fond, pourquoi avoir changé, et pourquoi avoir attendu le début des années 2000 pour cela ?

- Il a publiquement défendu, pendant très longtemps, l’idée que la grande majorité des Musulmans pratiquaient paisiblement leur religion, et qu’ils pouvaient s’intégrer sans problèmes. Mais à partir de 2003, il a dénoncé les risques d’islamisation des sociétés européennes. Croit-il vraiment qu’un antisionisme radical est partagé dans tous les lieux de culte musulmans, en Italie et en Europe ? Sa conversion au catholicisme par le Pape, était-ce pour des raisons strictement personnelles ou était-ce aussi un geste politique ? Il a écrit une lettre ouverte dans le « Corriere della Sera » sur cette conversion, en disant qu’il était difficile de séparer l’extrémisme islamiste de l’islam lui-même : n’est-ce pas très décourageant pour ceux qui croient encore au dialogue ?

Un invité passionnant que j’espère vous serez nombreux à écouter dimanche prochain !

J.C

04 février 2010

Pour en finir avec le piège de l'identité nationale, par Yves-Charles Zarka


Le professeur Yves-Charles Zarka a été, par deux fois et il y a déjà plusieurs années, mon invité sur Judaïques FM (cliquer sur son nom en libellé). Disons tout de suite que la lecture de ses ouvrages et de ses articles ne m’avait pas du tout donné l’impression d’avoir affaire à un apôtre du « multiculturalisme », ou à un sociologue naïf, militant pour une ouverture sans contrôle des frontières et heureux de voir l’islam monter en puissance dans notre pays ou ailleurs ... Ceci rend encore plus intéressant sa dernière tribune libre dans le journal « Le Monde », où il juge - et je dois avouer le rejoindre sur ce terrain - maladroit et mal engagé le fameux débat sur « l’identité nationale ». En pensant, mais sans le dire, à se protéger contre une immigration massive - qui entraînerait un bouleversement ethnique et religieux de notre société - le gouvernement a manqué de franchise sur cet enjeu, et posé des questions insolubles sur « l’identité » ... questions qui mettent « mal à l’aise » toutes les minorités ethniques et religieuses de notre pays.
Bonne lecture !

Le débat sur "l'identité nationale" est un piège, plusieurs l'ont dit à juste titre. Pour ne pas y tomber, je pensais qu'il ne fallait pas y participer.
Un facteur m'a fait changé d'avis et m'incite aujourd'hui à prendre position : si chacun voit bien le piège, tant il est grossier, il ne me semble pas que ses ressorts aient été adéquatement analysés. J'irai même plus loin, Eric Besson savait parfaitement ce qu'il faisait en mettant en place son épouvantail, mais il serait sans doute bien en peine d'en décrire les ressorts.
Pour démonter le piège du débat sur l'identité nationale, il faut faire un peu de philosophie. La notion d'identité n'est pas simple, elle est double. Il y a deux types d'identité fondamentalement distincts. Il y a d'abord l'identité permanence. L'identité se définit alors par le maintien, la préservation d'un élément essentiel qui demeure le même dans le temps et nous permet de reconnaître une chose comme la même, idem en latin. Traduisant le mot anglais sameness, Paul Ricoeur parlait de "mêmeté", ou d'une "identité mêmeté", qui repose sur la permamence. Si une chose change dans toutes ses dimensions, si rien ne demeure, on dit alors qu'elle n'est plus la même chose, qu'elle a perdu son identité. Mais, il y a aussi un autre concept de l'identité, c'est le rapport à soi, l'ipséité, terme qui vient du latin ipse, et qui signifie le soi, le rapport à soi, en anglais le self. Or la caractéristique de l'identité du soi est telle qu'elle se maintient même si le sujet en question a totalement changé. Je suis aujourd'hui identique à celui que j'étais lorsque j'étais enfant, alors même qu'aucune des caractéristiques qui me définissait lorsque j'étais enfant ne s'est maintenue : ni la taille, ni la forme du corps, ni la couleur des cheveux, ni la forme du visage, etc. Tout a changé et pourtant je demeure le même que celui que j'étais quand j'étais enfant, de sorte que je peux élaborer le récit de mon existence individuelle, rapporter à moi des actes que j'ai commis étant enfant ou des situations que j'ai vécues. L'identité n'est pas ici définie par la permanence mais par le rapport à soi que permet la conscience et la mémoire. C'est l'identité personnelle telle que la définissait John Locke dans son admirable Essai concernant l'entendement humain.
Or, l'identité nationale relève très directement de l'identité ipséité, d'une identité réflexive et nullement d'une identité permanence. La France d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec la France féodale ou avec la France de l'Ancien Régime et pourtant c'est de la même France dont on parle aujourd'hui. Elle a changé presque du tout au tout et pourtant elle est la même. Son identité relève donc d'un rapport à soi, d'une histoire, d'un récit, ou plus exactement de plusieurs histoires entrecroisées, de plusieurs récits entremêlés. L'identité d'une nation est une identité réflexive. Une nation n'existe que dans la mesure où elle se conçoit comme une nation. Sans cette réflexivité, sans cette conscience de soi, il n'y aurait pas une nation mais une multitude d'individus ou de groupes disparates. La nation réside dans la seule conscience d'être une nation et nullement dans l'origine ethnique des individus qui y vivent. Inversement, des populations de même origine ethnique peuvent donner lieu à des nations différentes et mutuellement hostiles, c'est ce qui arrive dans les Balkans. On comprend donc pourquoi l'identité nationale peut être conçue, vécue, éprouvée mais ne peut être définie. Elle ne peut l'être parce que chaque Français a un lien différent d'attachement ou d'appartenance à la nation française. Cette spécificité des liens et des appartenances tient à l'histoire personnelle de chacun. Nous avons des milliers, des millions de manières d'être attaché à la France, d'appartenir à la nation française, sans qu'aucune ne prévale sur les autres. Si l'on demandait aux Français de dire l'identité française, nous aurions 60 millions de réponses différentes, dont aucune ne saurait prévaloir. Ces réponses seraient des récits de soi, des récits d'appartenance et de lien avec la France.
Le piège du faux débat sur l'identité nationale peut donc être désormais déjoué. On pose une question sur une identité de réflexion, mais on feint d'attendre la définition d'une identité permanente. Autrement dit, le piège du débat consiste à réifier l'identité nationale, à la chosifier, pour la faire passer pour une identité permanence dont on pourrait facilement exclure un certain nombre de gens en raison de la couleur de leur peau, de leur culture, ou de leur religion, ou n'importe quoi d'autre. La réification de l'identité nationale était une spécialité des mouvements d'extrême droite, du FN aujourd'hui, parce que c'est une identité d'exclusion. Elle est désormais entrée dans les moeurs républicaines avec l'actuel débat sur "l'identité nationale", et même sans doute dès avant la campagne présidentielle de 2007. C'est très grave, parce que c'est le signe d'une nation qui ne sait plus prendre l'initiative, qui ne sait plus affronter l'avenir et qui veut se réfugier dans la permanence d'un passé révolu. L'identité nationale d'Eric Besson est celle d'une nation en déclin, en train de se perdre, qui ne sait plus ce qu'elle est. Ce n'est pas l'identité de la France, mais celle d'un parti qui veut cacher ses terribles échecs, en se donnant pour le défenseur d'une permanence illusoire.

Yves-Charles Zarka, philosophe, professeur à l'université Paris-Descartes (Sorbonne) ; il est directeur de la revue Cités (PUF).
« Le Monde », 11 décembre 2009

01 février 2010

Les Forces du 14 mars après la formation du nouveau gouvernement libanais : de la victoire électorale à la défaite politique ...

Introduction

Le 7 Juin 2009, les Forces du 14 mars remportaient les élections législatives libanaises. Cinq mois plus tard, le 9 novembre 2009, l´opposition réussissait à renverser sa défaite électorale, avec l´approbation par le président libanais Michel Suleiman d´un gouvernement représentant une victoire pour l´opposition. En outre, avec le nouveau gouvernement, la Syrie reprenait les rennes du Liban, cette fois dans le cadre d´un arrangement entre l´Arabie saoudite et la Syrie. Nicolas Nassif, chroniqueur du quotidien libanais d´opposition Al-Akhbar, commente : "Il est dorénavant clair pour toute la communauté internationale que la clé de la stabilité du Liban et de son régime ... se trouve entre les mains de son voisin [la Syrie]." [1]

Ci-dessous une analyse des raisons de ce revirement, au vu des concessions faites par les Forces du 14 mars.

Comment les Forces du 14 mars sont passées de la victoire électorale à la défaite politique et à la désintégration

1. Beyrouth tombe aux mains du Hezbollah en mai 2008
La prise de Beyrouth et d´autres régions du Liban par le Hezbollah, le 7 mai 2008, ont eu et continuent d´avoir un impact profond sur la population libanaise, en particulier sur les leaders des Forces du 14 mars. Le fait que le Hezbollah ait retourné ses armes contre ses rivaux au sein du pays, et l´Accord de Doha du 21 mai 2008, conclu avec la médiation de pays arabes, qui a résolu la crise à l´avantage du Hezbollah, ont poussé les Forces du 14 mars à éviter toute nouvelle confrontation directe avec le Hezbollah - même au niveau politique - de peur qu´il ne recoure une fois de plus à la force. Les menaces voilées ou explicites des dirigeants du Hezbollah de répéter les événements du 7 mai n´ont fait que confirmer ces craintes. [2] Le refus du Hezbollah de rendre les armes, et sa volonté de les utiliser contre ses adversaires politiques, ont contraint les Forces du 14 mars à des concessions considérables. [3]

2. L´Accord entre l´Arabie et la Syrie pour que le Liban ait un gouvernement d´union nationale, quel que soit le résultat des élections
Après les élections de juin 2009, la Syrie et l´Arabie saoudite auraient convenu à l´avance qu´un gouvernement d´unité nationale, plutôt qu´un gouvernement de la partie gagnante, serait établi au Liban. [4] Le président libanais Michel Suleiman a ajouté à cette pression en affirmant à plusieurs reprises qu´il n´approuverait aucun autre type de gouvernement. [5]

3. Le retrait de Walid Joumblatt de la coalition des Forces 14 mars
Depuis mai 2008, et suite à la prise (par les armes) de Beyrouth et d´autres régions du Liban par le Hezbollah - laquelle a entraîné de violents affrontements entre druzes et chiites au Mont-Liban, Joumblatt a pris la décision stratégique de céder face à la puissance dominante au Liban - les chiites - et de rejoindre l´opposition. Il a annoncé ce volte-face lors d´une réunion à huis clos tenue en la présence de loyaux cheiks druzes, auxquels il a expliqué que face à la montée en puissance des chiites, les druzes n´a vaient d´autre choix que d´accepter la coexistence - s´ils voulaient assurer leur propre survie. [6] Ce rapprochement a donné lieu à des entretiens entre Joumblatt et ses hommes d´une part, Hassan Nasrallah et d´autres dirigeants du Hezbollah de l´autre. Les récentes déclarations faites par le leader druze en faveur de la résistance et de son droit à porter les armes indiquent clairement la réalité de ce rapprochement. Joumblatt a également changé de position vis-à-vis de la Syrie. Le leader druze, qui jusqu´alors était considéré comme un fervent adversaire de la Syrie au Liban, ne cesse a présent de répéter que "la Syrie est la profondeur [stratégique] naturelle du Liban" et que les relations avec elle doivent être excellentes. [7] Au cours de l´année écoulée, M. Joumblatt a échangé des messages avec les dirigeants syriens, et il prépare actuellement un voyage à Damas dans le but de renouer avec les dirigeants syriens. [8] Le volte-face de Joumblatt a eu un impact très important sur la scène politique libanaise, en particulier au lendemain des élections parlementaires de juin 2009. Aujourd´hui, Joumblatt se déclare non affilié aux Forces du 14 mars, mais en même temps, il soutient Saad Al-Hariri, leader de faction Mustaqbal, et affirme faire partie du bloc de la majorité parlementaire. Ces déclarations n´ont toutefois aucun poids, puisque Joumblatt, compte tenu de sa nouvelle alliance et de la priorité accordée à la survie de la communauté druze, est susceptible d´adopter le point de vue du Hezbollah et de l´opposition parlementaire lors de futurs scrutins. En effet, ces derniers mois, M. Joumblatt semble s´être encore davantage rapproché de l´opposition, et en particulier du Hezbollah, soutenant les positions et les exigences du mouvement chiite. Par conséquent, le volte-face politique de Joumblatt a complètement neutralisé les Forces du 14 mars en tant que majorité parlementaire, rendant vaine leur victoire aux élections.

4. L´abandon par l´Arabie saoudite des Forces du 14 Mars au profit de la Syrie
En janvier 2009, lors du sommet économique arabe qui s´est tenu au Koweït, le roi d´Arabie saoudite Abdallah bin ´Abd Al-Aziz, s´efforçant d´écarter la Syrie du camp iranien, a lancé une initiative de réconciliation entre l´Arabie saoudite et la Syrie, après des années de tension et de désaccords entre les deux pays. L´initiative saoudienne tentait de parvenir à un accord sur plusieurs questions régionales, dont celle du Liban. Le dialogue entre les deux pays a pris la forme d´une succession de réunions entre le président syrien Bachar Al-Assad et le roi Abdallah, et à Damas entre Assad et des émissaires du roi d´Arabie Saoudite, notamment le fils du roi, le prince Abd Al-Aziz ben Abdallah. Avant déjà les élections libanaises, la Syrie et l´Arabie saoudite s´étaient entendues pour créer un gouvernement d´union nationale au Liban. Depuis les élections de juin 2 009, la Syrie et l´Arabie saoudite sont intervenues directement pour influer sur les efforts de Saad Al-Hariri visant à créer un nouveau gouvernement, et se sont entretenues à plusieurs reprises pour parvenir à un arrangement.
Au début, il était évident que l´Arabie saoudite défendait les intérêts de ses alliés au Liban et s´efforçait de préserver leur victoire aux élections. En effet, les exigences de l´Arabie saoudite, telles que formulées dans le cadre du dialogue saoudo-syrien, coïncidaient avec celles des Forces du 14 mars. Celles-ci incluaient notamment la délimitation de la frontière syro-libanaise et l´abolition du Conseil suprême syro-libanais. La Syrie, pour sa part, a refusé d´acquiescer à ces demandes. [9] Il semble toutefois que les développements régionaux au Moyen-Orient - la puissance grandissante de l´Iran, la menace chiite yéménite contre l'Arabie saoudite, soutenue par l´Iran, les efforts du président américain Obama pour parvenir à un accord avec l´Iran, marginalisant ce faisant l'Arabie saoudite et le camp arabe sunnite, et la consolidation du régime chiite en Irak - tous ces éléments ont conduit l´Arabie saoudite à la conclusion de la nécessité d´encourager le dialogue et le rapprochement avec la Syrie. En conséquence, elle a exercé des pressions sur les Forces du 14 mars pour que celles-ci fassent des concessions en vue d´un accord qui placerait à nouveau le Liban sous tutelle syrienne. Dans un article du 14 novembre 2009, le chroniqueur Nicolas Nassif révèle qu´au cours du sommet des 7 et 8 octobre 2009 entre le président syrien Bachar Al-Assad et le roi Abdallah, ce dernier a exprimé le souhait que la Syrie reprenne son ancien rôle au Liban. Selon Nassif, après ce sommet, Assad aurait exercé des pressions sur ses alliés de l´opposition libanaise et accéléré la création d´un gouvernement au Liban. [10] En outre, Ibrahim Al-Amin, président du conseil d´administration d´Al-Akhbar, a récemment publié un article où il affirme que suite au sommet d´octobre, le roi Abdallah avait clairement fait savoir à Saad Hariri qu´il souhaitait accélérer la mise en place du gouvernement et que des concessions étaient nécessaires, alors qu´Assad avait fait comprendre à ses alliés qu´il n´attendait aucune concession de leur part. [11] Le 6 novembre 2009, Al-Safir et Al-Akhbar rapportaient que le président Assa d avait demandé au roi Abdallah de convaincre Hariri de confier à Michel Aoun le portefeuille de l´Energie. [12] Le 7 novembre 2009, Ibrahim Al-Amin écrivait que c´était le fils du roi d´Arabie saoudite, le prince Abd Al-Aziz ben Abdallah, qui avait fait pression sur Saad Al-Hariri pour qu´il confie à Michel Aoun les portefeuilles des Télécommunications et de l´Energie. [13] Un article publié par le rédacteur en chef du quotidien gouvernemental saoudien Al-Riyadh, Turki Al-Sudairi, le 13 octobre 2009, a ajouté aux pressions de l´Arabie saoudite sur Saad Al-Hariri, lequel campait sur ses positions et refusait de céder aux exigences de l´opposition. L´article suggère que l´instabilité chronique dont souffre le Liban pourrait être atténuée par la restauration du Liban à la Syrie, dont il a été séparé en vertu de l´accord Picot-Sykes des empires colonialistes. [14]

H. Varulkar
Source : MEMRI, Enquête et analyse n° 565,
22 novembre 2009

Se reporter à l’article original en anglais sur ce lien pour les référence numérotées.


Nota de Jean Corcos :
Les analyses de cet article publié à la fin novembre ont été, hélas, tout à fait confirmées par l'actualité de la fin 2009 : les 19 et 20 décembre, en effet, Saad Hariri le nouveau Premier Ministre et leader du "Forces du 14 mars", devait se rendre à Damas comme on va à Canossa ; et y faire allégeance à Bashar al-Assad, dans une déclaration commune orientée - quelle surprise ! - contre "l'ennemi commun", Israël ...