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30 juin 2008

Les cinq Juifs qui ont changé le monde


Le sourire du mois

- juin 2008


Finissons ce mois dans la bonne humeur, par un "sourire" en langue anglaise, mais que vous aurez aisément traduit - il est vrai que la version française a déjà pas mal circulé sur la Toile ...


Un sourire également en écho avec le discours de Nicolas Sarkozy devant la Knesset, si longuement évoqué sur ce blog. Il avait évoqué, dans la galerie des figures illustres du peuple juif, Spinoza, Einstein et Freud (le premier ayant, soit dit en passant, rompu avec le Judaïsme comme le dernier qui ne s'en était jamais réclamé). Il n'avait pas évoqué deux noms illustres figurant sur cette liste et dont les Juifs ne se réclament guère, Jésus et Marx. Ni Moïse, "Moche Rabbenou" dont la tradition juive nous enseigne qu'il ne fut jamais égalé.


Mais, quand il s'agit simplement de sourire un peu, allons-y pour accepter cette liste bien iconoclaste !

J.C



29 juin 2008

Elimination d'Imad Mughniyeh : une "avance sur contrat" ?

La dernière photographie connue d'Imad Mughniyeh

Dès le lendemain de l'assassinat à Damas du numéro deux du Hezbollah, l'archi-terrorisye Imad Mughniyeh, recherché par les polices de 40 pays, le site "mediarabe.info" soulevait une hypothèse audacieuse, celle de la complicité des autorités syriennes (lire en lien ici). Mais pourquoi ?
Ce matin, j'ai donc rappelé cet évènement mystérieux lors de mon direct avec le journaliste franco-libanais Chawki Freiha. Et je dois reconnaitre que l'hypothèse proposée à nos auditeurs était vraiment troublante ... je tenais donc à vous en faire profiter, en publiant ici un extrait de l'émission !

Jean Corcos :
On est en gros, arrivé à un tournant géopolitique dans la région, avec en toile de fond un choc très violent et qui semble inévitable avec l’Iran : dans ces conditions, détacher la Syrie de l’Iran est un objectif stratégique, sur lequel d’ailleurs il semble que sont d’accord à la fois les Américains, la France et Israël (...) Est-ce que vous croyez que à Damas il y ait deux camps, et là je me réfère à une analyse récente du journal londonien "Al Qods Al Arabi", qui évoque un conflit entre les "Colombes" menées par le nouveau ministre des affaires étrangères Walid Moualem, et les "faucons", menés par le vice président Farouk al-Shara ?

Chawki Freiha :
Écoutez, c’est une plaisanterie qui me fait rire depuis les années 80, on entend parler de choses qui bougent en Syrie. Je pense que c’est un jeu de rôle orchestré par le Baas qui veut faire miroiter un changement, une ouverture, une démocratisation, mais comme je vous l’ai dit une fois ou deux, comme nous l’avons écrit, "on mange l’appât" et qu’est-ce qu’on fait avec l’hameçon ? Vous connaissez la suite ...

Jean Corcos :
Mais est-ce qu’il n’y a pas des débats ? Bon, peut-être pas comme on peut en imaginer dans une démocratie parce que le régime baassiste est un système opaque, mais enfin des conflits relativement violents. Je pense par exemple à l’assassinat lui aussi très mystérieux à Damas du numéro deux du Hezbollah, Imad Mughniyeh : vous-même vous avez dit sur votre site qu’il était impossible qu’il n’y ait pas eu de complicités au sein de la sécurité syrienne.

Chawki Freiha :
Absolument ...

Jean Corcos :
Mais alors pourquoi a-t-il été assassiné ?

Chawki Freiha :
C’est une avance sur la facture. Parce qu’il faut se mettre dans la tête que si Israël et la Syrie se mettent à négocier la paix, il y aura des exigences, chacun aura une facture à payer. Israël devra se retirer du Golan, et la Syrie devra neutraliser le Hezbollah au Liban. La Syrie, en assassinant Mughnieyeh ...

Jean Corcos :
Cela a été une avance sur contrat en fait ?

Chawki Freiha :
Une avance sur contrat. Cela prouve la capacité de la Syrie d’aller plus loin dans le démantèlement du Hezbolah. La Syrie a les moyens. Tout ce qui se passe aujourd’hui au Liban laisse présager un bain de sang qui va permettre à la Syrie de revenir avec un mandat pour neutraliser tous les protagonistes.

J.C

Nicolas Sarkozy sur les conditions d’une paix israélo-palestinienne : deux phrases importantes et qui n’ont pas été relevées

J’ai publié il y a deux jours l’hommage d’André Nahum au discours de Nicolas Sarkozy, avec lien sur le texte complet et la vidéo. Ne revenons pas sur les éloges appuyés au peuple juif et au Sionisme - autant d’amabilités qui ont du donner de l’urticaire aux pourfendeurs professionnels de l’État hébreu, se recrutant dans toutes les corporations et dans tout le spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite ... M° Gilles William Goldnadel, président de l’Association France Israël et que l’on ne peut accuser, sans rire, de complaisance lorsqu’il s’agit de juger la diplomatie française, a dit ce vendredi 27 juin au micro de mon confrère Michel Zerbib de Radio J, qu’au final on pouvait parler de « verre à moitié plein » en raison des marques de soutien aux Palestiniens exprimées dans le même discours : « Il ne peut y avoir de paix sans l’arrêt total et immédiat de la colonisation » ; « Il ne peut y avoir de paix, même si je sais combien le sujet est douloureux, sans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de deux États et la garantie de la liberté d’accès aux Lieux Saints pour toutes les religions ». Mais, ajoutait-il aussitôt, on peut juger le verre plus à moitié plein qu’à moitié vide, en raison de la forme, qui justement a tellement d’importance au Moyen-Orient.
Je me permettrai, cependant, d’aller un peu au-delà de cette appréciation, en vous invitant à lire et à interpréter les sous-entendus de deux phrases, aussi importantes que négligées par les commentateurs.

1. Sur les réfugiés palestiniens.« Il ne peut y avoir de paix sans que soit résolu le problème des réfugiés palestiniens dans le respect de l’identité et de la vocation d’Israël. »
Un petit rappel : la position de tous les négociateurs palestiniens, depuis les négociations de Camp David à l’été 2000 jusqu’à aujourd’hui et d’Arafat jusqu’à Mahmoud Abbas, est que tous les « réfugiés palestiniens » (comprendre les survivants de l’exode de 1948 et toutes les générations nées ensuite en dehors d’Israël, et qui constituent la quasi-totalité des 4 millions concernés) doivent avoir le droit de retourner tous dans l’État juif. Donc, et ainsi, de le détruire tranquillement par simple effet démographique.

En parlant du respect de « l’identité et de la vocation d’Israël », Nicolas Sarkozy a dit, en creux, qu’il avait été crée pour être un État juif et qu’il devait le rester. Là-dessus, ce n’est pas la première fois qu’il aborde cette question de fond et qui fait plus que douter de la volonté de paix de la partie palestinienne : j’avais d’ailleurs relevé sur mon blog un important article du « Haaretz » il y a quelques mois - voir en lien ici -, où il s’exprimait encore plus nettement. Et puis, on rappellera que le fait qu’Israël est et doit rester un État juif, a été à maintes fois souligné par d’autres chefs d’état occidentaux ; ou que les « paramètres de Clinton », en décembre 2000, disaient clairement que le fameux « droit au retour » des réfugiés palestiniens n’était pas possible (Arafat lança une Intifada sanglante justement parce qu’il ne pouvait pas l’accepter) ; ou que dans sa fameuse « lettre à Ariel Sharon » du printemps 2004, Georges W. Bush le mentionnait aussi. Il n’empêche : aucun responsable politique français, ni de droite ni de gauche, n’avait dit franchement ce qu’il pensait de cette revendication palestinienne ; et nos médias nationaux - je l’évoquais déjà dans mon article précité - ne veulent pas en parler !

2. Sur les frontières définitives.« Il ne peut y avoir de paix sans une frontière négociée sur la base de la ligne de 1967 et des échanges de territoires qui permettront de construire deux États viables. »
N’en déplaise, malheureusement, à une majorité de blogs et sites communautaires, la « ligne de 1967 » (à noter que Sarkozy ne parle pas de « frontières » mais de « ligne », car il s’agissait bien d’une ligne de cessez-le feu avec la Jordanie) est prise comme référence pour les négociations sur les frontières finales ; et cela, aussi bien dans les fameux « paramètres de Clinton » rappelés ci-dessus, ou dans la déclaration d’Annapolis, ou dans le fameux « Plan de paix saoudien », etc. Seulement - et depuis les négociations de l’été 2000 à Camp David -, il y a eu introduction d’une notion neuve et qui apporte - enfin - de la souplesse aux négociateurs, pour peu que les deux parties fassent preuve de bonne volonté : celle « d’échanges de territoires », qui permettrait de résoudre une ambiguïté redoutable de la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU, vraie pierre angulaire de l’infiniment lent « processus de paix » : une résolution qui, à la fois, ne se réfère pas aux lignes de 1967 comme frontière légale, et en même temps considère comme inadmissible « l’acquisition de territoires par la force ».

Mais pourquoi de tels échanges sont-ils absolument vitaux, du point de vue israélien ? Rappelons que la 80 % des habitants des implantations en Cisjordanie vivent à proximité immédiate de la ligne de 1967, dans des grands « blocs » qui pourraient donc être échangés contre des territoires se situant à l’intérieur d’Israël ; idem à Jérusalem Est. Arriver à un accord, c’est éviter le déracinement de centaines de milliers d’habitants dont le « retour », brutal, risquerait de créer une grave crise à la fois de logement et économique dans le pays - sans parler du risque de guerre civile ! Le refuser de façon butée, comme le fait, hélas et à nouveau, l’Autorité Palestinienne qui n’accepterait aux dernières nouvelles de négocier que ... 0,4 % de la superficie des territoires disputés, revient à réclamer une solution mortifère pour l’État juif. A nouveau, Nicolas Sarkozy s’est exprimé « en creux » : il ne parle pas - comme le président Bush dans sa fameuse lettre rappelé ci-dessus - du « maintien des grands blocs d’implantations » dans les frontières définitives d’Israël ; mais il ne dit pas non plus « corrections mineures des frontières » ; et on peut même, à propos de la mention de « deux États viables », y voir une acceptation, en creux, du refus d’Israël de rapatrier, contraint et forcé de manière brutale, des centaines de milliers de ces citoyens !

Jean Corcos

27 juin 2008

Après le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset : "Merci, Monsieur le Président" par André Nahum

Nicolas Sarkozy et la Présidente de la Knesset,
Jérusalem le 23 juin 2008
(photo AFP)

Introduction :
Mon ami André Nahum a lu sur notre radio un hommage appuyé à Nicolas Sarkozy, après avoir entendu son discours devant la Knesset. Un hommage qui contraste, fortement, avec les critiques lues sur les sites communautaires les plus marqués à droite. Mais c'est mal connaître ce vieux billettiste de Judaïques FM que de penser qu'il n'a pas entendu, aussi, les passages les plus favorables aux Palestiniens, ou de le prendre pour un pacifiste naïf s'illusionnant sur le pouvoir des mots ...
Je vous invite donc à lire ce billet d'André Nahum, et à vous rapporter au texte complet du discours de Nicolas Sarkozy sur le lien en fin d'article pour vous faire une idée. A noter, pour finir, que - de façon discrète et allusive - la France a aussi pris position sur deux questions absolument fondamentales, et qui bloquent toute avancée vers un hypothétique accord de Paix israélo-palestinien : des éléments totalement ignorés par la plupart de commentaires, et sur lesquels je reviendrai très prochainement.
J.C

Bonjour,
Avez vous écouté ou lu dans son intégralité le discours de Nicolas Sarkozy à la Knesset ?
Non ?
Empressez vous alors de vous le procurer car on en parlera longtemps dans les chaumières... juives.
A ma connaissance, jamais un homme d’Etat français n’a rendu justice avec autant d’émotion, autant de foi et autant d’affection à l’état d’Israël et à un peuple juif que "ni la violence ni la haine n’ont pu faire renoncer aux valeurs universelles que les prophètes d’Israël ont enseigné à tous les hommes"...
..."Un peuple qui a donné au monde un trésor, un trésor de savoir et un trésor d’humanité ..."Que serait le monde sans Spinoza, sans Freud, sans Einstein "? Le Judaïsme pour Nicolas Sarkozy c’est l’esprit prophétique qui ouvre l’avenir, qui appelle le progrès, qui réclame la justice."Reconnaissant son influence sur la société française dont il a nourri et a enrichi la culture, il comprend que "le cœur des Juifs ne peut rester insensible au destin d’Israël", "le destin de chaque juif étant lié au destin de tous les Juifs". Le président évoque le souvenir du grand-père juif qui l’a élevé et rend un hommage appuyé à ces femmes et à ces hommes qui ont fondé l’État d’Israël, un État qui dit-il appartient à tous les hommes parce que "les valeurs de justice et de droit qui le fondent sont des valeurs universelles" et dont il partage les inquiétudes concernant un Iran doté de l’arme atomique.
Quel juif, quelque soit sa sensibilité politique peut rester insensible à de tels propos ?
Le chef de l’État, à la veille de présider l’Union Européenne, souhaite vivement s’impliquer dans le processus de paix. Il partage avec Shimon Peres la vision idyllique d’un Moyen-Orient pacifié, guéri de ses passions mortifères, transformant définitivement l’acier de l’épée en soc de charrue selon la parole prophétique, pour le plus grand bonheur de ses habitants. Il est séduit par le projet grandiose de canal entre la mer rouge et la mer morte qui réunirait dans une même vallée de la paix, Israéliens, Palestiniens et Jordaniens.
Pour cela, il souhaite la réalisation rapide d’un État Palestinien démocratique, dont l’existence serait pour Israël un gage de paix. Un État qui s’étendrait sur l’ensemble de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avec Jérusalem Est comme capitale avec un règlement du problème des réfugiés qui ne porterait pas atteinte à la spécificité d’Israël.
Il ne fait en somme que reprendre le plan de l‘Arabie Saoudite qui ne diffère pas des accords élaborés naguère à Genève par un groupe de Palestiniens et d’Israéliens.
Mais, il faut d’abord un arrêt total de la violence et du terrorisme, un rétablissement de la confiance, une transformation drastique des mentalités et bien que les pourparlers Olmert Abbas évoluent favorablement, nous n’y sommes pas encore. D’autant que les positions des deux protagonistes sont trop éloignées notamment sur Jérusalem et les implantations.
Mais la participation active d’une diplomatie française désormais plus équilibrée parce que moins partisane est certainement un atout non négligeable sur le chemin de la paix.
Merci, Monsieur le Président.

André Nahum
Judaïques FM, 25 juin 2008

Sur ce lien, lire le discours intégral de Nicolas Sarkozy à la Knesset, ou voir la vidéo.

25 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 4/6, la famille judéo tunisienne et son évolution durant le Protectorat

Avec l’installation du Protectorat français en Tunisie en 1881, les transformations au niveau social et culturel s’accompagnèrent de changements du mode de vie de la communauté juive tunisienne. Le stade d’émancipation de la famille juive, à un moment donné, avait comme indicateur son rapport au français. Appris à l’école, celui-ci était parlé dans l’activité professionnelle. On pourrait aussi évaluer le degré de pénétration du français dans la famille en se demandant s’il était en simultanéité parlé avec le langage traditionnel judéo-arabe.
L'adoption des mœurs et de la culture françaises s'intensifie. L'occidentalisation se traduit encore par l'adoption de nouveaux modèles familiaux et par l'affaiblissement des pratiques religieuses dans les classes dites " évoluées ". Désormais les publications en judéo-arabe sont délaissées pour les journaux et revues en français, langue dans laquelle les écrivains juifs tunisiens d'après la Première Guerre Mondiale publient leurs propres œuvres.

L’occidentalisation de la communauté s’exprimait essentiellement par l’usage croissant du français parlé, et passait également par le choix de franciser les prénoms des enfants : l’habitude se répandit de donner deux ou trois prénoms, le premier français, suivi du ou des prénoms hébraïques ou arabes des grands-parents. Beaucoup d’exemples des familles tunisiennes illustrent ce phénomène.

On observe aussi l’influence considérable de l’instruction acquise par la mère sur la réussite des enfants, lesquels, dans la famille, portent tous des prénoms français et parlent français, font des études supérieures et, pour ce qui concerne les filles, épousent des hommes exerçant une profession libérale ou supérieure.
Les petits-enfants, portant des prénoms français, signent la grande ouverture de la famille juive tunisienne définitivement occidentalisée. On est loin de l’époque de la famille juive socialement et culturellement enfermée sur soi, et où la mère ne parle pas le français. Les enfants ne portent plus des prénoms judéo-arabes et ils sont mieux préparés à l’enseignement supérieur.
Dès la fin du XIXe siècle les familles juives tunisiennes appartiennent en majorité aux classes intermédiaires. Leurs propres enfants portent tous des prénoms français. Et la troisième génération, née entre les années 1920 et la fin des années 1930, est complètement occidentalisée - sauf pour certaines communautés de l’intérieur du Pays et du Sud, Djerba en particulier.

Le mode de vie changea aussi avec l’adoption progressive du costume occidental par ceux qui travaillaient dans les grandes villes tunisiennes, et ce d’autant qu’au costume traditionnel avaient correspondu des contraintes humiliantes : en changer, c’était se transformer dans son corps, se sentir plutôt du côté des dominants, alors que des siècles durant, la position dominée des Juifs avait dû être exprimée par le respect de contraintes vestimentaires. En 1898, Paul Lapie écrit « Au contact des Européens, les Israélites plus que les Arabes modifient leur manière de vivre [...]. Tel juif qui portait hier l’habit indigène est tout fier aujourd’hui de vous saluer d’un coup de chapeau » [1]. Encore aurait-il convenu de préciser que la relation à l’habit indigène n’avait pas été la même pour les uns et pour les autres. Cette fierté conquise était la conséquence d’une nouvelle façon de se positionner par rapport aux Musulmans. Elle pouvait être interprétée comme de l’arrogance par les Français qui se voyaient imités par ces nouveaux prétendants, de surcroît concurrents pour des postes professionnels qu’ils auraient aimé se réserver. Ainsi, la relation de domination entre Arabes et Juifs avait pu s’équilibrer pour la première fois. Du fait de la présence française, les Juifs se trouvaient désormais dans une situation d’égalité, puisqu’ils étaient durant des siècles dominés par les Musulmans.
Ce fut une chance pour les Juifs tunisiens qui étaient encore des sujets de second rang, souvent traités de manière inéquitable. Grâce à la présence française, cette communauté échappa au statut séculaire de la « Dhimma ».

Les femmes juives s’émancipèrent aussi par le changement de costume, mais à moins vive allure que les hommes. Comme en témoigne Elie Cohen Hadria, il n’était pas rare, au début du siècle, de croiser dans les rues de Tunis « d’assez curieux assemblages familiaux groupant étrangement des générations successives. Des jeunes filles vêtues à la dernière mode européenne et portant la toilette avec un chic et une désinvolture parfaits; des femmes encore jeunes un peu engoncées dans des robes où elles ne se sentaient visiblement pas très à leur aise, enfin des femmes un peu plus âgées vêtues "à l’indigène" [2]. Il y eut de tels décalages intergénérationnels et intrafamiliaux tout le temps du Protectorat

Les Juifs de Tunis qui s’occidentalisaient changeaient de quartier d’habitation. Ils quittaient le quartier de la « Hara » pour s’installer en bordure de celui-ci ou, pour les plus aisés, dans les villes tunisiennes européanisées (Tunis, La Marsa). Le style d’habitat changeait aussi : à la maison d’un seul niveau, constituée de chambres donnant sur une cour collective (« l’oukala »), se substituait l’appartement individuel, situé dans un immeuble de quelques étages et, pour les mieux pourvus, équipé d’une salle de bains. Simultanément, la vie familiale juive se transforma et gagna en autonomie, puisqu’elle n’était plus ainsi mêlée à d’autres. L’autorité maritale et paternelle, qui perdura, se modula du fait du développement de l’instruction féminine, de la diffusion des valeurs modernistes et de la plus grande instruction des nouvelles générations.

Le mouvement socioculturel a donc été ininterrompu et inexorable. Il amené la communauté du côté de la France. Les résistances internes à la communauté et la variabilité de la politique française en Tunisie n’ont pu contrecarrer ce mouvement de long terme. La France offrait, avec la solidarité juive, les écoles de l’Alliance et, avec l’esprit de la République, l’école publique : l’une et l’autre furent le même vecteur du changement.

Souhail Ftouh,
Tunis

Notes :
(1) P. LAPIE, Les civilisations tunisiennes, Paris, Alcan, 1898, p. 65.
(2) E. COHEN HADRIA, Du Protectorat français à l’indépendance tunisienne. Souvenirs d’un témoin socialiste, Nice, Cahiers de la Méditerranée, 1976, p. 45.

24 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 3/6, le Protectorat français et l’émancipation culturelle des Juifs

Au milieu du XIXe siècle, les Juifs de Tunisie, dans leur grande majorité, étaient encore des sujets du Bey, au nombre desquels on ne comptait guère de lettrés dans la langue du pays, et qui vivaient repliés sur leurs préceptes, n’ayant d’instruction que religieuse ; et encore était-on vraiment instruit lorsqu’on n’avait qu’une instruction religieuse ? Une fois soustraites la moitié féminine et la grande majorité des garçons qui n’apprenaient plus qu’à ânonner leurs prières, peu nombreux étaient ceux qui lisaient et écrivaient l’hébreu. La maîtrise d’une langue qui ne fût pas l’idiome parlé était encore un capital rare et convoité. Contrairement aux Juifs d’autres pays musulmans, notamment ceux de l’Orient, les Juifs de Tunisie, sauf exceptions, n’avaient rien acquis des lettres arabo-musulmanes. Ainsi n’avait pu naître entre les élites arabes et juives cette complicité que confère une culture réflexive commune.

Avant le Protectorat français, les populations juives soufrèrent de leur qualité d’israélites.Des sujets de second rang, certes toujours tolérés par l’Islam, mais qui se voyaient dominés, diminués dans leurs droits, leurs activités, leur costume, et ainsi dans leur être. La quête de l’universel a fait que les juifs « grâna » (originaires de la ville toscane de Livourne) étaient les premiers qui se tournèrent vers les écoles italiennes. Les écoles chrétiennes, catholiques ou protestantes, qui s’ouvrirent à Tunis dans la seconde moitié du XIXe siècle et dès avant le Protectorat de 1881, attirèrent de plus en plus les enfants des familles juives. Les Juifs « twânsa » (les autochtones dont l'implantation en Tunisie était antérieure à l'islam) s’efforcèrent, quand à eux, d’emprunter la voie de la culture française.

C’est d’ailleurs le Protectorat français qui apporta le premier élan d’émancipation pour l’ensemble de la communauté juive de Tunisie. En choisissant la culture que leur apportèrent plus largement l’École de la République et celle de l’Alliance Israélite Universelle, les Juifs de Tunisie voyaient de nouvelles portes qui leur étaient ainsi ouvertes sur le plan culturel et socioprofessionnel. Cependant ils ne pouvaient se franciser par l’instruction sans se rapprocher des manières françaises, par un usage progressif du français dans la conversation, l’adoption du costume européen, l’acceptation de rythmes de travail hebdomadaires qui n’étaient pas les leurs, etc. Cela ne se fit pas sans difficultés : on risquait de se trahir soi-même en abandonnant un à un des traits qui faisaient l’identité collective. Mais en quelques générations, cela se fit, par de multiples transitions.

C’est ainsi que la présence française véhicula un mouvement inéluctable d’émancipation appuyé sur la culture française. Cette émancipation de la communauté passa inévitablement par le choix de l’instruction.C’est la raison pour laquelle l’Alliance israélite n’allait cesser de se développer en Tunisie, l’impulsion étant donnée par son premier directeur, David Cazès, Juif français qui avait été formé à l’École normale d’instituteurs de l’organisation centrale : « l’École orientale préparatoire de Paris ». Ainsi, après l’école de garçons, fut ouverte en 1882 à Tunis une école de filles qui comptait 340 élèves en 1886 et déjà 847 en 1891 [1]. Deux autres écoles furent créées en 1883, l’une à Sousse et l’autre à Mahdia. Une autre le sera à Sfax en 1905, une seconde école de garçons à Tunis en 1910, tandis qu’une expérience de ferme école, tentée en 1895, tourna court [2].

Dans les écoles de l’Alliance, les instituteurs, formés par l’organisation elle-même, ne se contentèrent pas d’enseigner la langue française, comme l’on enseignerait une langue étrangère. Outre le fait que cet enseignement impliquait l’apprentissage fondamental de la lecture et de l’écriture, c’est tout un système de valeurs qui était transmis, ainsi que de nouvelles idées d’émancipation. Aussi l’action de l’Alliance ne fut-elle pas acceptée par les tenants de la tradition et des pouvoirs traditionnels au sein de la communauté, qui pouvaient mobiliser contre elle des fractions variables des communautés locales. Mais cette résistance était vaine face à un mouvement porteur de tant d’espérances. La scolarisation se développa donc, surtout dans la capitale, mais pas uniquement dans les écoles de l’Alliance. Les établissements français qui s’ouvrirent après le Protectorat, et notamment le Lycée Carnot - en lequel se transforma en 1893 l’ancien collège Saint Charles tenu par les Jésuites -, attirèrent de plus en plus d’enfants juifs.

Le Protectorat français alliait ainsi à la promotion de la culture le souci de l’émancipation de ses protégés par l’instruction, conformément à l’esprit de Jules Ferry. Parmi les Tunisiens, les Juifs en furent incontestablement les premiers bénéficiaires. Mais c’est aussi qu’ils avaient tout à gagner en s’engageant dans cette voie qui s’offrait à eux : une amélioration de leur situation matérielle, certes, mais surtout un statut social, une dignité qu’ils n’auraient pu autrement espérer, et qui leur permit d’inverser la relation de domination entre eux et les Musulmans. La dynamique du changement culturel ne cessa de s’amplifier, même si les communautés locales n’évoluèrent pas toutes au même rythme, et que certaines, notamment la grande communauté de Djerba, ne furent que très faiblement concernées. Le processus s’est étalé dans le temps long des générations, partant de la classe la plus aisée, occidentalisée avant le Protectorat, jusqu’à certains éléments des plus modestes, mais touchant principalement une très large partie des classes moyennes.

L’occidentalisation de la communauté se développa sans cesse, même dans les périodes de tension entre celle-ci et les autorités politiques et administratives. Les changements socioculturels accompagnèrent les progrès sociaux et économiques dus à l’accès à des situations professionnelles nouvelles. Ils les permirent dans un premier temps, et furent eux-mêmes accélérés par ces derniers ensuite. Les jeunes Juifs sortant des écoles et des centres d’apprentissage (école professionnelle de l’O.R.T. [3]) trouvèrent à s’employer dans les ateliers, les magasins et les bureaux qui se multipliaient dans les villes tunisiennes. Le nombre des juifs tunisiens instruits augmenta considérablement : il s’agissait de jeunes ayant acquis la connaissance parfaite du français, mais qui maîtrisaient suffisamment l’arabe parlé pour être des intermédiaires entre les français et les indigènes. A la génération suivante, les enfants étaient poussés à aller au-delà de l’instruction primaire, les parents ayant acquis une conscience aiguë du lien étroit entre la promotion sociale et un plus haut niveau d’études. Ainsi, depuis le protectorat la communauté dans son ensemble a été prise dans un mouvement accéléré d’ascension socioculturelle, après une longue période de stagnation.

Dès la fin du XIXe siècle, les familles disposant de ressources financières suffisantes offrirent la possibilité de poursuivre des études secondaires à leurs enfants, et même l’accès au supérieur devint possible avec l’obtention du baccalauréat français. De nombreux Juifs tunisiens devinrent alors médecins ou avocats. En effet, les professions libérales leur étaient ouvertes, en plus ils leur était possible, à condition d’avoir obtenu la naturalisation française, de travailler dans l’administration du Protectorat.

Ainsi le Protectorat français fut accueilli avec un certain enthousiasme par les juifs de Tunisie, convaincus que leur condition s'améliorerait sous l'égide d'une France qui avait été la première nation à émanciper les juifs. Et de fait, la situation économique de la communauté juive prospéra à la faveur de l'économie de la Régence. À la première école de l'Alliance israélite s'en ajoutèrent de nouvelles à Tunis, Sousse et Sfax. Mais la jeunesse juive fut aussi de plus en plus nombreuse à fréquenter les écoles publiques ouvertes dans les villes de Tunisie. La scolarisation des nouvelles générations engendra l'acculturation de la population juive. Les familles juives aisées abandonnèrent la « Hara » pour s'installer dans les nouveaux quartiers « européens ».

Souhail Ftouh,
Tunis


Notes :
(1) Bulletins semestriels de l’Alliance Israélite Universelle, années 1881 et suivantes.
(2) Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier I B, II B.
(3) "Œuvre, Reconstruction, Travail".

23 juin 2008

Syrie – Liban : guerre ou paix ? Chawki Freiha sera mon invité le 29 juin

Le général Michel Sleiman, nouveau Chef de l'Etat libanais

Les auditeurs de Judaïques FM commencent à connaître un peu Chawki Freiha, et je crois que de plus en plus de lecteurs se réfèrent au site WEB dont il est le responsable. Rappelons qu’il est franco-libanais, journaliste, et qu’il publie le site mediarabe info (voir en lien permanent). Ce site donne des informations inédites sur le monde arabe, en particulier des traductions de la presse de la région, et il est pour moi une source d’informations régulière.

Alors Chawki Freiha et moi, nous-nous sommes retrouvés, régulièrement, à mon émission pour parler de l’actualité de son pays d’origine et il fallait absolument que l’on fasse point sur la situation, car les évènements se sont emballés au cours des deux derniers mois.
Rappelons rapidement l’enchaînement des évènements : au début du mois de mai, le gouvernement dit pro-occidental de Fouad Siniora commence un bras de fer avec le Hezbollah, en exigeant le départ du responsable de l’aéroport international de Beyrouth, par où transitent des armes en direction de la milice chiite, et le démantèlement de son réseau parallèle de télécommunications. Hassan Nasrallah réagit de façon brutale, en quelques heures ses hommes et les milices alliées prennent le contrôle de Beyrouth Ouest, puis ils s’attaquent, dans la montagne druze aux partisans de Walid Joumblatt. Les combats font plus de 60 morts en cinq jours, et le gouvernement libanais, qui n’est soutenu ni par l’armée, ni par la Ligue Arabe, accepte la médiation du Qatar : un accord en six points est signé à Doha, le 15 mai, et en gros le Hezbollah et la mouvance pro-syrienne obtiennent ce qu’ils avaient exigé sans succès depuis un an et demi : le retour au gouvernement, avec une minorité de blocage ; l’élection du président Michel Sleiman ; le tout avec la bénédiction des Occidentaux, dont la France, qui va même remercier la Syrie pour sa coopération ! Et depuis, au cours des dernières semaines, on a appris coup sur coup que des négociations indirectes avec Israël avaient commencé ; qu’un échange de prisonniers allait se faire entre la milice chiite et Israël ; et que le président Bashar al-Assad allait même faire partie des invités au premier sommet de l’Union pour la Méditerranée, le 13 juillet prochain !

Parmi les questions que je poserai à mon invité dimanche prochain :
- le gouvernement libanais, et en particulier Walid Joumblatt, ne se sont-ils pas comportés en amateurs, tombant dans un piège de l’opposition en se lançant dans une épreuve de force qu’ils ne pouvaient pas gagner ?
- on a vu en première ligne des alliés du Hezbollah de toutes confessions : est-ce que cette division des autres communautés libanaises n’explique pas le fait que finalement les Chiites, qui ne sont que 35 % de la population, aient finalement pris le contrôle du Liban ?
- pour qui roule dans le fond l’Émirat du Qatar, officiellement allié de l’Occident mais qui a joué les « bons offices » pour faire plier le gouvernement libanais ?
- pourquoi Fouad Siniora a-t-il dédaigneusement repoussé les propositions israéliennes de négociation ?
- y a-t-il vraiment un débat à l’intérieur du régime de Damas, pour ou contre un rapprochement avec les Occidentaux - et donc pour ou contre l’alliance avec Téhéran  ? 

J.C

22 juin 2008

Après la nouvelle agression antisémite dans le dix-neuvième arrondissement : un communiqué du CRIF ; et des commentaires inquiétants

Au fil des heures, on en a appris peu à peu d’avantage sur la sauvage agression dont a été victime un jeune Juif de 17 ans. On connaît maintenant son nom : Rudy Ilan Haddad. Il serait, à cette heure, hors de danger, et on ne peut que prier pour son rétablissement. Une attaque aussi barbare, commise très près de l'endroit où j'habite, dans le dix-neuvième arrondissement où vit une communauté juive tellement nombreuse et vivante, me bouleverse particulièrement - car je situe en plus, parfaitement, l'endroit où elle s'est déroulée : dans une petite rue arpentée régulièrement par des jeunes Juifs le Shabbat, et portant naturellement la kippa qui les désigne, hélas, comme des cibles naturelles pour les nazis de notre époque ... qui ne sont pas tous blonds, loin s'en faut !

Le CRIF a immédiatement réagi par un communiqué, que je reproduis ci-dessous :
« Samedi 21 juin, en fin de journée, un jeune Juif de 17 ans, qui portait une kippa, a été violemment agressé à coups de barre de fer par une bande dans le 19e arrondissement de Paris. Cinq mineurs ont été placés en garde à vue. D'après les dernières informations, la victime serait toujours dans le coma ce matin.
La ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a fait part de "sa profonde émotion à la suite de la violente agression". Michèle Alliot-Marie a demandé "au service chargé de l'enquête de mettre tout en œuvre pour élucider les circonstances de cet acte et présenter ses auteurs devant la justice". Elle a "exprimé sa solidarité et son soutien à la victime, à sa famille et à l'ensemble de la communauté juive et elle réaffirme sa détermination à lutter sans relâche contre toutes les manifestations de racisme, d'antisémitisme et de xénophobie, qui bafouent les valeurs de la République".
De son côté, le vice-président du CRIF, Ariel Goldmann, a affirmé qu'il s'agissait bien d'un "acte antisémite". "Le jeune homme, qui a été sauvagement agressé, portait une kippa et il n'y a aucun doute qu'il s'agit d'un acte antisémite", a-t-il ajouté. "Je demande aux autorités de tout mettre en œuvre pour arrêter les coupables", a-t-il conclu Ariel Goldmann. »


Je tape ce petit article tout en écoutant la « ligne ouverte » sur Radio J, où - et on le comprend - se succèdent des réactions d’auditeurs traumatisés. Certaines hypothèses me semblent, déjà, difficiles à accepter, comme celles d’une démission volontaire de la police, et je n’en donnerai qu’un exemple : beaucoup de lecteurs sont arrivés sur ce blog à partir d’un article publié il y a 11 mois, à propos (déjà !), d’une agression violente contre un jeune Juif religieux, dans le même arrondissement (lire ici) ; le Maghrébin antisémite responsable de cette autre agression fut rapidement identifié, arrêté et condamné ; comme la bande des « Barbares », mise sous les verrous après l’assassinat du jeune Ilan Halimi (z.l) ; et je ne doute pas qu’il en sera de même pour la quinzaine de voyous d’origine africaine responsables de ce quasi-lynchage !

Un dernier mot : cette information a - avec un décalage de quelques heures - été diffusée sur les grands médias nationaux, et en particulier sur les journaux en ligne. Je vous invite à lire l’article publié sur « Le Figaro.fr » - aller sur le lien : pas pour ce que vous savez déjà ; mais pour découvrir les réflexions nauséabondes de nombreux internautes, qui font vraiment peur !

J.C

60 % des Européens considèrent l’immigration musulmane comme une menace

Pourcentage de sondés considérant l'immigration musulmane comme une menace



Ce petit histogramme illustre le sentiment de peur qui semble avoir gagné plusieurs pays européens : ci-dessous un extrait d’une brève synthèse, que vous pourrez lire sur le site "mon sondage" en lien. Le sondage en question vient d’une enquête Gallup, publiée en mars 2008.

(...) plus de 60% des Européens - dont 79% au Danemark, 67% en Italie et aux Pays-Bas ou 68% en Espagne - se sentent menacés par l’immigration en provenance de pays musulmans. Une enquête, menée dans 21 pays du monde, y compris des pays musulmans, par l'institut américain Gallup, a trouvé « un sentiment anti-immigration très répandu », signalant « un grave déficit de confiance entre les communautés musulmanes et occidentales », la plupart de ces dernières souhaitant moins d’interaction avec le monde musulman.
Pour en revenir aux résultats, on sera peu étonné de constater que l’immigration musulmane suscite beaucoup d’appréhension au Danemark (dont les Ambassades dans certains pays arabes ont été incendiées suite à l’affaire des caricatures de Mahomet), aux Pays Bas, qui ont connu à quelques années de distance l’assassinat de Théo Van Gogh et des émeutes de jeunes musulmans dans certaines banlieues, ou en Espagne après le terrible attentat d’Al-Qaïda en mars 2004. Plus étonnant, le rejet qui semble identique en Italie ou en Suède, pays qui n’ont pas connu de tels épisodes violents ; mais qui peut s’expliquer, aussi, par une véritable explosion de l’immigration musulmane, facilitée chez nos voisins du Sud par une démographie en berne et par la proximité du Maghreb ; et chez les Suédois, par la politique des sociaux démocrates, favorable à la fois à l’accueil des immigrants et à des relations privilégiées avec le monde arabe ... Coïncidence ou relation de cause à effet ? Dans ces deux pays, la Droite est revenue dernièrement au pouvoir, avec une plus grande fermeté affichée face à l’immigration. Curieusement, c’est en Belgique (où d’autres sondages nous apprennent que Bruxelles sera peut-être à majorité musulmane d’ici 20 ans), que l’on semble relativement le moins craintif - un sondage plus fin aurait sans doutes montré, aussi, de nettes différences d’opinion entre Flamands et Wallons sur le sujet ! On regrettera, par ailleurs, que la France ne figure pas parmi les pays étudiés.

J’ai bien sûr cherché - sans succès - les chiffres complets du sondage sur le site de Gallup qui l’a réalisé. Mais je vous propose de consulter un autre sondage, celui-là publié quelque mois avant (lire en lien sur le site de l'institut PEW) : l’ensemble des opinions publiques, dans tous les continents et y compris donc dans le monde musulman, expriment leur rejet d’une immigration sans contrôle, y voyant une menace pour la culture et l’identité nationale. Dans la mesure où l’immigration majoritaire en Europe est d’origine musulmane, on peut interpréter ces résultats comme la peur d’un « choc Islam - Occident » ; ou comme un simple rejet des étrangers, pour des raisons à la fois identitaires et économiques. A ce sujet, le vote il y a quelques jours par le Parlement Européen de la fameuse "directive retour", visant à faciliter l'expulsion des sans-papiers, confirme qu'une majorité se dégage maintenant pour tenter de ralentir l'immigration.

J.C

20 juin 2008

"Twil wéhbil !"

Le Cox du jour
- juin 2008

Lors de mon interview d’Albert Soued que vous avez pu suivre dimanche dernier, nous avons évoqué le président Bashar al-Assad, auquel l’auteur avait consacré un article le 15 avril 2003 - article repris dans l’ouvrage « Quand le Moyen-Orient verra-t-il la lumière ? ».

L’auteur débutait cet article en évoquant une expression savoureuse en Arabe, « Twil wéhbil », à traduire par : « Quand on est très grand avec un long cou, on a tendance à être plutôt sot ». Et bien entendu, le rapprochement était facile avec le dictateur de Damas, cible des caricaturistes qui le représentent souvent avec un cou de girafe ... comme Cox, dessinateur talentueux dont je reprends la série ce mois-ci.

Mais justement, et je m’en suis ouvert à Albert Soued, est-ce que vraiment on peut continuer de prendre Assad junior pour un imbécile ? Chassé du Liban par la grande porte après l’assassinat de Rafik Hariri qu’il a très probablement commandité, il est en train de rentrer par la fenêtre, après une série d’assassinats, la mise en orbite de son obligé ex-chef d’état major Michel Sleimane, et le dernier coup de force du Hezbollah qui revient en force au gouvernement. Faisant le gros dos après la chute de Saddam Hussein, il a entretenu, sans dommages, la guérilla sunnite en Irak. Sans avoir tiré un seul missile, il risque de récupérer le Golan tout en ne rompant pas, franchement, avec l’Iran - en tout cas bien malin qui pourra deviner comment finiront les négociations entamées avec Israël. Enfin, chef d’un régime ayant sponsorisé pratiquement toutes les mouvances terroristes du Proche-Orient, il est admis parmi les chefs d’état fréquentables en Occident - et il va même assister à la parade du 14 juillet !

Alors ? Twil wéhbil, vraiment ?

J.C

19 juin 2008

André Nahum : à condition qu’Israël ne baisse pas sa garde, il vaut certainement mieux se parler que de se tirer dessus

Bonjour.
Une trêve de six mois aurait donc été conclue entre Israël et le Hamas par l’intermédiaire de l’Égypte. Elle entrerait en vigueur demain jeudi à 6 heures du matin, mais le caporal Guilad Shalit ne sera pas libéré et devra encore attendre. Ce qui est pour le moins surprenant. On peut s’interroger sur l’avenir de cette "Houdna" qui officialise en quelque sorte l’existence d’un "Hamastan" et que le vice premier ministre Haïm Ramon récuse en la qualifiant de victoire de l’Islam radical.
Par ailleurs, on parle également d’un échange possible de prisonniers avec le Hezbollah par l’intermédiaire des Allemands. Mais aucune indication n’a été donnée sur l’état de santé des deux otages israéliens dont on ne sait même pas s’ils sont encore en vie.
Lundi dernier, s’est achevé à Ankara le deuxième round des pourparlers indirects entre la Syrie et Israël par l’intermédiaire de la Turquie dont on dit à Jérusalem qu’ils se sont déroulés dans une bonne ambiance et qu’ils reprendraient bientôt. Et l’on apprend dans le même temps, que Bashar al-Assad va être invité à Paris le 13 juillet avec d’autres chefs d’États et de gouvernements pour le lancement de la future Union pour la Méditerranée, et qu’il assistera le lendemain place de la Concorde à la célébration de la fête nationale.
Finalement, le président syrien, considéré jusqu’à ce jour comme partie intégrante de "l’axe du mal" est en train de gagner sur tous les tableaux. Il vient de renforcer sa main mise sur le Liban par l’intermédiaire de son allié le Hezbollah, et d’y faire élire un président qui lui est plutôt favorable. Une situation que l’occident, France et États-Unis en tête a avalisé sans problème et apparemment sans état d’âme. En parlant, même indirectement avec Israël à Ankara, il se pose en homme de paix et de dialogue et sort habilement de son isolement politique sans avoir rien cédé ni rien promis.
Acceptera-t-il de rencontrer Ehoud Olmert au cours de son séjour à Paris ? Nul ne peut encore le dire.
On apprend par la bouche d’une de ses ministres, Buthana Sha’aban, que la Syrie ne renoncera pas à ses liens avec le Hezbollah et le Hamas. Ce n’est peut-être pas si évident que cela d’après le journaliste Abdal-Bar Atwan de Al-Quds al-Arabi, qui croit savoir qu’un débat interne agite le leadership syrien. Les modérés menés par le Ministre des Affaires étrangères, voulant s’engager davantage en direction des Américains tandis que les faucons, sous la houlette du Vice Président Farouk al-Sharaa, accordent une importance majeure à l’alliance iranienne. Selon Atwan, les modérés ont apparemment le dessus, mais on ne sait pas exactement s’il s’agit d’un scénario stratégique ou d’une simple manœuvre tactique. Ce ne serait alors qu’un jeu classique du bon flic et du méchant flic pour mieux mener l’Occident en bateau.

En fait, si Damas peut très bien abandonner le Hamas et le Jihad islamique pour récupérer le Golan, il semble peu probable qu’elle se résigne à rompre son alliance avec l’Iran et son satellite le Hezbollah, qui s’est singulièrement renforcé politiquement et militairement depuis la malencontreuse guerre du Liban, car elle est est essentielle à ses yeux. Mais sait-on jamais comment les choses peuvent évoluer dans cet Orient imprévisible et si compliqué ?

A condition qu’Israël ne baisse pas sa garde, il vaut certainement mieux se parler que de se tirer dessus.

André Nahum
Judaïques FM, le 18 juin 2008

18 juin 2008

La Ghriba, la merveilleuse ...

"La Ghriba, la merveilleuse"
toile de Michelle
Une toile sur la Toile
- juin 2008

Un peu de respiration sous le beau soleil de Djerba ... avec un détour obligée par la Ghriba, lieu saint du Judaïsme tunisien, qui est à l'honneur à nouveau sur le blog. Certains historiens pensent qu'elle est effectivement la plus ancienne synagogue du monde, en tout cas elle l'est sûrement pour le Maghreb. Et elle attire toujours, au moment des pèlerinages de Lag Ba'Omer, des milliers de pèlerins venus de partout et même d'Israël !

Nous devons ce joli tableau à Michelle, amoureuse de la Tunisie, et qui édite un blog attachant dont j'ai déjà parlé ici. Je vous en rappelle l'adresse : http://latunisiedemichelle.blogspot.com/.

J.C

Une histoire des Juifs de Tunisie : 2/6, une élite républicaine et moderniste

Bien que tolérés après la conquête de l’Afrique du Nord (1) les Juifs de Tunisie y étaient sous domination de l’islam. Ils n’eurent de cesse, dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, d’obtenir une amélioration de leur condition et de leur statut, grâce notamment à la France qui y instaura son protectorat en 1881. Les Juifs tunisiens ont pu obtenir une amélioration de leurs institutions, un changement de leur statut juridique et la facilitation des conditions de leur naturalisation.

La présence française entraîna une scolarisation massive des enfants de la communauté dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle et dans les écoles publiques de la République. Cette rapide mobilité sociale et cette francisation du mode de vie de ses membres avaient apporté une évolution remarquable dans le quotidien de cette communauté.

Si les juifs tunisiens manifestaient un certain respect pour l’administration du Protectorat c’est sans doute parce que leur condition juridique s'était améliorée : au lendemain de la Première Guerre mondiale, en effet, la communauté juive avait été dotée d'un conseil d'administration élu au suffrage universel avec représentation proportionnelle des " Livournais " et des " Tunisiens ", selon le décret beylical du 20 août 1921. Dans toutes les villes la population juive était en mesure de pourvoir à ses besoins en matière de culte et d'assistance. Le statut personnel des juifs de nationalité tunisienne était réglementé par le droit mosaïque et les tribunaux rabbiniques étaient les seuls compétents dans ce domaine. De plus, la population juive se trouvait représentée dans toutes les assemblées consultatives du pays : chambres économiques, « Conseils de Caïdats », « Grand Conseil ». Si elle ne constituait qu'une faible minorité de la population totale de Tunisie - moins de 2,5 % en 1936 - elle possédait néanmoins tous les droits d'une minorité. Cette période portera en germe tous les signes des mutations futures de cette communauté que la Deuxième Guerre Mondiale viendra perturber.

Les Juifs de Tunisie devaient beaucoup à la France qui leur a ouvert, pour la première fois, un accès à la culture universaliste et vers laquelle la moitié d’entre eux, relativement plus nombreux parmi les couches supérieures et intermédiaires, allaient émigrer après l’indépendance tunisienne. L’autre moitié, beaucoup plus populaire et donc moins francisée, choisissant de se fixer en Israël. La dynamique culturelle déciderait donc de leur destinée, que les avatars de la politique franco-tunisienne et le conflit israélo-arabe allaient précipiter.C’est d’ailleurs depuis le milieu du XIXe siècle, qui les Juifs de Tunisie penchèrent du côté de la France, en grande partie pour se soustraire à la domination des Musulmans auxquels ils avaient été assujettis depuis la conquête arabe de l’Afrique du Nord. Juifs et Chrétiens étaient considérés par le droit musulman comme des infidèles soumis à un statut particulier, celui de « dhimmi » (du terme « dhimma » qui signifie protection). A la fois tolérés et protégés - encore que les périodes de tolérance aient alterné avec les périodes de persécutions, moins sévères cependant que celles que connurent les Juifs d’Europe -, libres de pratiquer leur culte et de s’organiser collectivement de manière largement autonome, ils ne disposaient pas cependant des mêmes droits que les Musulmans. Les Juifs tunisiens étaient soumis à des impôts inégalitaires, à certains interdits : de posséder la terre, de porter les armes, etc., comme à une obligation vestimentaire qui pouvait les désigner à la vindicte populaire.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les juifs tunisiens faisaient toujours l'objet de mesures discriminatoires : la « chechia » qui leur servait de coiffe devait être de couleur noire à la différence de celle des musulmans, rouge. Les juifs d’origines italiennes, qui s'habillaient à l'européenne, portaient des chapeaux ronds comme les marchands chrétiens mais au début du XIXe un Bey leur imposa le port d'une calotte blanche. Les juifs étaient toujours astreints au paiement de la capitation. Ils devaient s'acquitter d'impositions supplémentaires chaque fois que le Trésor du Prince était en difficulté. De plus, ils étaient périodiquement requis d'accomplir des travaux d'utilité publique et se voyaient imposer des corvées. A la fin du XVIIIe siècle, Hammouda Bey alla jusqu´à leur dénier le droit d'acquérir et de posséder des propriétés immobilières. Si les Chrétiens établis dans la Régence étaient parvenus à échapper à cette condition en profitant des traités signés par les puissances européennes, les Juifs restèrent soumis à ce statut inférieur, au moins jusqu’à la promulgation du Pacte fondamental en 1857. Si l’Empire ottoman avait mieux traité ses Juifs que ne l’avait fait l’Ancien Régime, le statut de citoyen que les Révolutionnaires avaient accordé aux Juifs de France surclassait à l’évidence celui de sujet protégé du Bey. Les Juifs de Tunisie étaient des sujets de second degré sur les plans juridique, politique et institutionnel.

Malgré cela, les juifs tunisiens avaient une réelle capacité de gagner, par la scolarisation, une place parmi les élites du pays. La France offrait aussi à ces élites le moule de la culture républicaine, imprégnée des valeurs universalistes de la Révolution. L’idéologie de l’École de la République avait suscité dans la communauté juive un grand enthousiasme.

Paradoxalement les élites arabes, ayant étudié à l’école de la « Zitouna », étaient enfermées dans la culture arabo-musulmane. Celle-ci ne pouvait conduire l’intelligentsia tunisienne qu’à exalter le caractère sacré de l’islam dans son combat anti-moderniste. Pourtant la construction d’une identité nationale exigeait à l’époque, pour les étudiants musulmans, de négocier un compromis entre les valeurs traditionnelles d’une culture authentique et celles de la modernité associée à l’Occident, et véhiculées par la culture et la langue françaises (2).

Les membres de l’élite de la communauté juive, qui furent sensibles à l’idée de d’une nation juive, furent aussi ceux que toucha l’idéologie sioniste, laquelle pénétra dans la majorité des couches de la communauté juive de Tunisie. Entre les deux guerres, de nombreux mouvements de jeunesse juifs liés aux différentes composantes politiques du sionisme voyaient le jour. La culture universaliste, associée au Protectorat, convenait d’autant mieux aux juifs tunisiens qu’elle leur permettait d’éluder la question nationale tout en offrant une échappatoire de la domination musulmane.

Les élites juives n’avaient pas, comme les élites arabes, à construire et à proposer au pays une identité nationale tunisienne, mais plutôt à affirmer une identité communautaire en partenariat avec les différentes communautés présentes en Tunisie, et avec la garantie qu’apportait la France républicaine et laïque. Il leur suffisait de rejeter un carcan de traditions judéo-arabe et de préceptes religieux, pour adopter les valeurs de la culture française qui, avec l’école, avait seule permis leur promotion et l’acquisition d’un statut social valorisé. Ces élites juives, de par leur formation, pouvaient difficilement s’identifier aux masses arabes de Tunisie, au peuple, au nom duquel s’engagea et par lequel se justifia le combat contre la modernité Française. On peut ainsi comprendre que beaucoup d’entre elles adhérèrent aux idées d’un « socialisme colonial » prônant la fraternité des races, cherchant « dans la promotion intellectuelle assimilante une voie sociale et politique » (3), espérant une « unité future [qui] se fera [en Tunisie] par la fusion des divers éléments ethniques indigènes et européens dans le creuset de la civilisation suprême dont le socialisme porte en lui la promesse » (4).

L’engagement politique des élites intellectuelles juives est très révélateur durant le protectorat français. Il y eut par exemple une proportion importante de Juifs parmi les dirigeants communistes dès la formation du Parti communiste tunisien, dans les années 1930. Ils venaient notamment de « l’HaShomer ha-Tsaïr », mouvement de jeunesse marxisant sioniste que ces jeunes hommes d’origine bourgeoise quittèrent parce qu’ils sous-estimaient l’importance des questions nationales juive aussi bien qu’arabe, ou encore parce qu’ils étaient des Juifs italiens de Tunisie, s’opposant au fascisme et qui adhérèrent simultanément à la « Ligue italienne des Droits de l’Homme » dont ils animèrent l’organe de presse en Tunisie : « l’Italiano di Tunisi » (5).

On peut apprécier ce choix de l’universalisme, qui dépasse toutes les identités communautaires dans une espèce de fraternisation universelle. D’ailleurs le courant socialiste, qui attira la majorité de l’élite juive, prônait l’égalité dans le respect de l’existence de chacune des différentes communautés entre lesquelles le maintien de la France en Tunisie garantissait alors l’harmonie. Ce juste équilibre, qui pouvait être construit par une politique de gauche, a été refusé par les Musulmans - l’égoïsme des colons français comme italiens, et le sentiment d’humiliation lié au Protectorat ne pouvaient guère, non plus, rendre possible une telle politique ! Cet idéalisme, qui aspirait à ce que la présence française en Tunisie fût d’abord celle de l’école de Jules Ferry et des valeurs humanistes issues des idéaux de 1789, n’a donc pas séduit les nationalistes du « Destour », qui voulaient forger une identité nationale tunisienne arabophone - quoique avec Bourguiba, l’emporta le courant tourné résolument vers la modernité. Or, ainsi fondée, cette identité ne pouvait qu’exclure les Juifs.

L’analyse politique du socialisme juif exprime parfaitement la position culturelle développée par l’élite juive durant cette période. Ne voulant pas d’un passé archaïque, de l’obscurantisme religieux, s’émancipant et se promouvant principalement grâce à la France, cette élite s’identifiait aux valeurs de l’ordre républicain laïque et refusait l’ordre arabe et musulman, comme le témoigne les archives du journal Tunis socialiste (6). Le socialisme juif s’explique aisément car, dans le cadre tunisien, il permettait à la fois la promotion sociale et culturelle et le maintien d’une identité communautaire, d’autant plus forte que la minorité juive se concentrait dans les villes, principalement à Tunis. Dès lors, l’élite juive entraîna dans ce mouvement les autres couches sociales de la communauté, auxquelles l’école allait souvent assurer une promotion socioprofessionnelle.

Le Protectorat français a permit à la communauté juive de réussir sur les bancs de l’école républicaine et ce, malgré les luttes que se livrèrent conservateurs et progressistes juifs : « La réalité scolaire coloniale est une cote mal taillée entre [des] tendances contradictoires [principalement celles de gauche et celles de droite] » écrit très justement Claude Liauzu (7).

Souhail Ftouh


Notes :

(1) La conquête arabe du VIIe siècle se heurta longtemps à la résistance farouche des Berbères. À la lutte contre les envahisseurs prirent une part active des tribus berbères judaïsées avec, à leur tête, la reine de l'Aurès, la Kahéna, dont l'historien Ibn Khaldoun affirme qu'elle était juive. Les conquérants arabes finirent par se rendre maîtres du pays. Ils contraignirent par la force des armes les populations païennes locales à se convertir à l'islam, mais ils reconnurent aux " Hommes du Livre ", adeptes du monothéisme - juifs et chrétiens - le droit de pratiquer leur religion à condition de verser une capitation, la jezya, en retour de la protection ou dhimma, et d'un statut inférieur à celui des musulmans.
(2) R. GALLISSOT, « Mouvement ouvrier et mouvement national : communisme, question nationale et nationalismes dans le monde arabe », in R. GALLISSOT (dir.), Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes dans le monde arabe, Paris, Les Éditions ouvrières, 1978, p. 9.
(3) R. GALLISSOT, « Sur les débuts du communisme en Algérie et en Tunisie », in Mélanges d’histoire sociale offerts à Jean Maitron, Paris, Les Éditions ouvrières, 1976, p. 105.
(4) Propos extraits du discours de J. Durel prononcé au Conseil national du Parti le 15 juillet 1928 et rapportés par B. TLILI, « La fédération socialiste de Tunisie (S.F.I.O.) et les questions islamiques (1919-1925) », in R. GALLISSOT (dir.), Mouvement ouvrier..., op. cit. p. 78.
(5) P. SEBAG, Histoire des Juifs de Tunisie, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 210.
(6) C. LIAUZU, « Classes et "races", luttes sociales et nationales - les solutions d’un socialisme colonial », Annuaire de l’Afrique du Nord, 1972, p. 880.
(7) C. LIAUZU, L’Europe et l’Afrique méditerranéenne : de Suez (1869) à nos jours, Bruxelles, Éditions Complexe, 1994, p. 58.

17 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 1/6, situation avant le Protectorat

Introduction :
J'ai le grand bonheur de vous proposer, à partir d'aujourd'hui, une série d'articles remarquables par leur érudition, et que nous devons à notre ami Souhail Ftouh, de Tunis. Ce jeune intellectuel musulman fait preuve d'une amitié chaleureuse et fidèle envers les Juifs, et en particulier envers ses ex-compatriotes ayant quitté la terre natale, il suffit de cliquer sur son nom en libellé ci-dessous pour découvrir ou redécouvrir quelques unes de ses nombreuses publications.
En exclusivité pour ce blog, Souhail a bien voulu écrire une série d'articles consacrés à l'histoire contemporaine de cette communauté aujourd'hui disparue : il y en aura six au total, qui seront normalement publiés les mardi et mercredi à partir de cette semaine. Bonne lecture !
J.C

L’entité historico-religieuse juive de Tunisie n’a jamais été autant en danger que juste avant l’établissement du Protectorat français. Une des raisons pour lesquelles la France affirma sa présence en Tunisie dès le milieu du XIXe siècle, fut de faire valoir les droits des minorités opprimés, comme le firent d’autres démocraties européennes : l’Italie surtout, la plus proche géographiquement, mais aussi la Grande-Bretagne, et, secondairement, L’Autriche et l’Allemagne.

Cette pénétration européenne, qui se disait suivre les Lumières, se donnait donc pour mission la sauvegarde des valeurs de justice pour toutes les minorités. Avant le Protectorat, les pays occidentaux cherchèrent à promouvoir aussi les droits de leurs nationaux établis en Tunisie, à leur permettre l’accès à la propriété immobilière et à les soustraire à la compétence des juridictions musulmanes : toutes ces motivations, comme on le voit, n’étaient pas désintéressées, et il n’est pas question ici de justifier a posteriori le colonialisme !

Mais la situation des Juifs, souvent traités de manière inéquitable par les tribunaux tunisiens, avait particulièrement alertée les puissances démocratiques occidentales pour intervenir et faire des pressions auprès du Bey et de son gouvernement. Il était urgent de s’allier à la cause de la population juive locale, dont certains membres étaient victimes de graves injustices. En 1857, l’affaire Batou Sfez allait être une cause pour la France et la Grande-Bretagne d’intervenir pour la défense des droits de l’homme [1]. Batou Sfez était un cocher juif qui fut accusé d’avoir injurié le Prophète, lors d’une altercation avec un musulman. Il fut inculpé, jugé coupable en dépit de ses protestations d’innocence et condamné à la peine capitale. L’émotion et l’indignation furent vives dans la communauté juive. La France et la Grande-Bretagne exercèrent une pression politique et militaire telle que le Bey du céder et proclamer une série de réformes rassemblées en un « Pacte fondamental ».

Celui-ci changeait radicalement la condition de tous les non musulmans de la Régence. Ce fut une chance pour les Juifs tunisiens qui étaient encore des sujets de second rang, certes de toujours tolérés par l’islam, mais dominés, diminués dans leurs droits, leurs activités, leur costume, et ainsi dans leur être. Grâce à l’intervention courageuse des puissances européennes, cette communauté échappa au statut séculaire de la « Dhimma ». Les sujets du Bey se voyaient reconnaître les mêmes droits et les mêmes devoirs, qu’ils soient ou non musulmans. Toutefois les juridictions tunisiennes continuaient de faire preuve d’une particulière sévérité à l’égard des Juifs lorsqu’il leur été reproché un délit. A l’inverse, lorsqu’ils étaient victimes de vols ou de violences, ils ne voyaient pas leurs agresseurs arabes recherchés et jugés. Les notables juifs se tournaient alors vers les organisations juives européennes et notamment vers l’Alliance Israélite Universelle, ainsi que vers les représentants des puissances européennes [2]. Des notables parmi les plus fortunés bénéficièrent de « patentes de protection », qu’en vertu du « régime des capitulations » un consul européen pouvait accorder à un certain nombre de personnes, ainsi soustraites aux juridictions locales. Désormais l’élite de la communauté se trouva progressivement tournée du côté de l’Europe, la seule garante des droits de la population juive de Tunisie.

L’Alliance Israélite Universelle allait bientôt jouer un rôle central en matière de sauvegarde des Droits de l’Homme en Tunisie. En effet, L’Europe occidentale n’était pas uniquement représentée dans la Régence par ses consulats et ses hommes d’affaires. Elle le fut aussi, pour les Juifs, par les organisations juives d’Europe et surtout par l’Alliance Israélite Universelle. Créée à Paris en 1860 à l’initiative de dix-sept israélites français, pour la plupart des membres de professions libérales et intellectuelles, cette organisation publiait son manifeste la même année.

Les fondateurs de l’Alliance se référaient aux principes de 1789 et à l’émancipation des Juifs que vota la Constituante en 1791. C’était en France que les Juifs avaient été, pour la première fois, reconnus comme citoyens ; il convenait donc que se développe à partir de la France un mouvement de solidarité et d’émancipation des Juifs opprimés dans le monde arabe. L’organisation avait une vocation universelle, et sa mission était de prendre en charge la défense des Juifs partout où ils seraient maltraités et, surtout, de mettre entre leurs mains cet « instrument de liberté » qu’est l’instruction. L’action de l’Alliance allait être très efficace en Tunisie, où son existence rencontra un écho favorable parmi l’élite de la communauté.

En 1864, un comité régional de l’Alliance fut créé à Tunis par un groupe de notables français, livournais (italiens, appelés aussi « grâna ») et tunisiens juifs (« twânsa »). Il se proposait d’apporter « un appui efficace à ceux qui souffrent de leur qualité d’israélite ». Son action fut entravée pendant une certaine période par des querelles internes qui étaient l’expression d’intérêts nationaux divergents. Un premier groupe, composé de Juifs français installés en Tunisie et d’une partie des Juifs twânsa, se montra favorable à la France, alors que les « Livournais » défendirent la cause de l’Italie. Mais, dès ses premières interventions auprès des autorités locales, ce comité fut confronté à un refus de reconnaissance officielle. Dans une lettre adressée à la direction parisienne de l’organisation, son premier président, Salomon Garsin, dénonçait cette attitude : « [...] non seulement le Bey refuse de reconnaître l’A.I.U. dans son comité régional à Tunis, mais il déclare qu’étant le seul arbitre des destinées de ses sujets, il leur défend de la manière la plus expresse, et sous la menace des peines les plus sévères, d’avoir à faire avec la société dont il est question [...]. Nous-nous voyons dans la nécessité, pour ne compromettre personne, de n’inscrire dans nos listes d’adhérents que des individus placés sous la sauvegarde d’une protection européenne » [3].
Seules les pressions de la France, sollicitée par l’A.I.U. et soucieuse de conforter le soutien que les Juifs de Tunisie lui apportaient en échange, permirent à la longue que le Bey cédât et donnât son accord pour l’ouverture d’une école juive de garçons à Tunis en 1878. Le comité de l’Alliance agissait en relation étroite avec la direction parisienne de l’organisation. Or les Juifs « grâna » qui en étaient membres continuaient à y défendre la cause de l’Italie et la promotion de sa langue. Il fallut donc un compromis pour que puisse s’ouvrir cette école : que l’on y enseigne l’italien aussi bien que le français. Mais l’enseignement de l’italien fut ensuite écarté par la volonté du groupe favorable à la France qui bénéficia du soutien des autorités parisiennes. Ce choix ne pouvait être que consolidé avec le Protectorat [4].

Ainsi, si l’Italie pouvait s’appuyer sur l’élite de la communauté grâna qui allait s’opposer, mais en vain, à l’instauration du Protectorat français, la France, par l’intermédiaire de l’Alliance Israélite Universelle, allait trouver auprès de l’élite de la communauté twânsa un médiateur réceptif, lui permettant d’asseoir sa politique réformatrice dans le pays. De son côté, le comité de l’Alliance avait contribué de manière active au rapprochement de la communauté juive avec l’Europe et, plus particulièrement, la France. Les droits de toutes les minorités étaient ainsi renforcés en Tunisie, loin du climat de pogroms qui avait exposé les Juifs, en premier lieu, à tous les dangers dans la société musulmane.

Souhail Ftouh

Notes :

(1) Correspondance Léon Roches du 29 juin 1857, Archives du ministère des Affaires Étrangères, Correspondance politique.
(2) Correspondance Garsin 1864-1865, Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier 1 B 11.
(3) Correspondance Garsin du 24 octobre 1865, Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier I C 1-4.
(4) Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier I C 4. Cf. N. LEVEN, Cinquante ans d’histoire : l’Alliance Israélite Universelle (1860-1910), Paris, Alcan, 1911, et A. Chouraqui, L’Alliance Israélite Universelle et la renaissance juive contemporaine, Paris, P.U.F., 1965.